Vous êtes ici : Accueil > Enseigner au collège et au lycée > Histoire-Géographie : Lycée > Classe de 2nde > « Découvrir de nouveaux mondes » en classe de Seconde à l’aide du (...)
Publié : 12 janvier 2015

« Découvrir de nouveaux mondes » en classe de Seconde à l’aide du numérique

« Découvrir de nouveaux mondes » en classe de Seconde à l’aide du numérique

Le chapitre portant sur L’élargissement du monde du programme de Seconde se prête à l’usage du numérique. Le sujet, travaillé par les élèves sous la forme d’une série de questions-réponses, ne requiert qu’un minimum d’outils et de maîtrise de l’informatique. Il suffit de disposer d’un ordinateur, d’une connexion internet et d’une boîte courriel. La manipulation la plus compliquée relève du « copier-coller ». Ce travail a été proposé deux années de suite à deux classes de Seconde du Lycée Marc-Bloch de Val-de-Reuil (2012-2013/2013-2014).

I. Le travail préparatoire.

Le travail préparatoire consiste d’abord à relever les données essentielles à faire apprendre aux élèves et à les classer. Alors que les instructions officielles indiquent de ne traiter qu’un espace au choix, la nécessité de donner de l’épaisseur à l’exercice me conduit à intégrer à la fois l’empire du milieu et Constantinople. Les éléments retenus sont classés de façon à construire une histoire.
Le travail est proposé sous la forme d’un questionnaire de vingt et une questions. Trois types de questions sont retenus : des questions de relevés d’informations ou d’analyse portant sur des documents fournis et des questions de recherches.
Le travail consiste ensuite à sélectionner les documents qui devront être étudiés par les élèves. Certains sont tirés du manuel. D’autres le sont de sites institutionnels ou de revues en ligne.
Le travail est prévu sur six semaines et débute en parallèle avec le chapitre portant sur Les hommes de la Renaissance traité en classe.

Le travail préparatoire consiste enfin à rédiger une accroche pour les élèves :

Jeunesse normande désœuvrée, ce message est pour vous !
Vous rêvez de découvrir de nouveaux horizons, de vivre de passionnantes aventures ? Je peux vous aider à accomplir vos rêves. Je suis un marchand rouennais des XVe-XVIe siècles et je cherche de jeunes aventuriers prêts à affronter les éléments et des ennemis sanguinaires, prêts à voguer au-delà des mers en direction de terres inconnues mais dotées de richesses insoupçonnées. Je vous propose de monter une équipe de quatre aventuriers ou aventurières maximum et de me contacter à l’adresse suivante : marchandrouennais@gmail.com. Pour des raisons de sécurité, je préfère rester anonyme. Je ne veux pas que mes projets d’expédition s’ébruitent.

Les élèves, non seulement construisent leur propre leçon, mais vont vivre cette leçon comme une aventure inspirée des « jeux de rôle ». L’aspect ludique est un atout de l’exercice. La difficulté porte néanmoins sur l’éveil de l’intérêt des élèves, la prise de conscience de l’importance de l’exercice et le maintien de leur intérêt.

II. Le questionnement (avec quelques exemples de ressources).

1 Pourquoi cet intérêt pour l’Orient ?
http://www.monde-diplomatique.fr/cartes/orient17e
http://www.scienceshumaines.com/les-racines-chinoises-de-la-mondialisation_fr_21149.html

2 Pouvez-vous emprunter la route de la soie ?
Belin, Histoire, p.162
http://fr.wikipedia.org/wiki/Route_de_la_soie

3 Pouvez-vous armer un bateau et trouver le matériel de navigation ? Que vous faut-il ?
Belin, Histoire, p. 164
http://lewebpedagogique.com/histoireauroussay/files/2009/10/850px-tabularogeriana.jpg
http://expositions.bnf.fr/ciel/catalan/portulan/page.htm
http://www.universalis.fr/encyclopedie/gouvernail-d-etambot/

4 De quel port est-il judicieux de partir ? Justifiez.

5 Quel conseiller expert qui pourrait voyager avec vous ? Justifiez.
Belin Histoire, p. 156-157.

6 Quelle route emprunter pour atteindre les rivages de l’Empire du Milieu ?

7 A quelles maladies pouvez-vous être confrontés ?

8 Ou débarquer ?

9 Quels sont vos concurrents ?

10 Qui devez vous rencontrer pour obtenir un accord commercial ? A quel endroit ?

11 Avez-vous la possibilité de rapporter des richesses ? Pourquoi ?

12 A quels danger en mer pouvez-vous être confrontés le long des côtes de Provence ?
http://rives.revues.org/162

13 Vous arrivez à Istanbul ? Pourquoi cette ville vous est-elle familière ?

14 Quels européens peuvent vous aider ? Ou les rencontrer ? Pourquoi sont-ils présents ? Depuis quand ?

15 : Quels facteurs expliquent la plus grande ouverture de l’empire ottoman par rapport à l’Empire du Milieu ?

16 Qui devez-vous rencontrer pour obtenir un accord commercial ?

17 Ou rencontrer cette personne ?

18 Le sultan vous invite à Sainte-Sophie ? Comment devez-vous vous comporter ?

19 Quelles sont les richesses qu’ils vous autorisent à rapporter à Rouen ?

20 Vers quels autre espaces pouvez-vous désormais vous diriger ?

III. La réalisation du travail.

Les réactions des élèves à l’occasion de la distribution sont intéressantes. La distribution se fait sans commentaire, seulement annoncée par un laconique « Vous avez du courrier ». Les élèves croient d’abord à une énième distribution d’un papier administratif. Peu prennent le temps d’y jeter ne serait-ce qu’un coup d’œil. Certains, plus curieux ou plus scolaires, prennent quelques minutes pour le lire. Les premières questions fusent : « Mais ça vient de qui ? », « C’est une blague ? ». Les questions les plus pertinentes sont posées enfin : « Mais c’est un travail ? », « C’est obligatoire ? ». Il est alors temps de leur donner quelques consignes.

Malgré la surprise finalement créée et des consignes invitant à commencer l’exercice le plus vite possible, voire le soir même, les inscriptions des équipes sont lentes. Des groupes s’inscrivent le soir même, d’autres attendent plusieurs jours, voire plusieurs semaines… Aucun groupe ne s’est pas inscrit. Trois groupes arrêtent de répondre au bout de quatre ou cinq questions. Un groupe inscrit après l’arrêt trimestriel des notes. Je lui réponds qu’il est trop tard et qu’un autre équipage est parti à sa place. Afin de s’assurer de la participation, au moins théorique, de chacun, je demande que l’adresse de chaque membre du groupe soit, à chaque message, inscrite dans la liste des destinataires.

L’aventure se construit en cinq temps.
Dans un premier temps, les groupes préparent l’expédition. Les élèves doivent justifier l’intérêt manifesté pour l’empire du milieu en confrontant une carte présentant l’Orient au XVIIe siècle et un texte étudiant les relations entre chinois et Européens à partir du XVIe siècle . Ils doivent identifier quelle route, maritime ou terrestre, est la plus rapide et la plus sûre. Ils doivent acheter un navire, l’équiper, engager un navigateur confirmé, Magellan par exemple, qui les aidera dans leur entreprise. Ils doivent trouver un port de départ, Lisbonne par exemple, et présenter un itinéraire. Enfin, ils peuvent appareiller et prendre la mer.

Dans un deuxième temps, les élèves naviguent jusqu’à l’empire du milieu. Ils doivent identifier les risques liés à la navigation en mer : attaques de pirates, rationnement de l’eau potable, risques de scorbut... Certains groupes prévoient de nombreuses escales ou d’emporter de nombreux tonneaux de rhum. Aucun ne prévoit de pêcher. Aucune soupe à la tortue n’est annoncée au menu… Cette traversée est prévue sans péril.

Dans un troisième temps, les groupes tentent d’obtenir un accord commercial des autorités de l’empire du milieu. D’abord, ils doivent proposer un port de mouillage, Canton par exemple. Certains n’ont pas identifié l’empire du milieu comme étant la « Chine ». Un navire se perd au large de l’Égypte et doit rebrousser chemin. Les groupes doivent évaluer sous quelles conditions il est possible de se rendre à Pékin. Je leur apprends alors que les marchands portugais déjà présents protestent contre leur présence qui met en danger leur monopole et qu’ils doivent reprendre la mer et se rendre en Méditerranée. Ce moment est délicat à négocier : certains groupes s’inquiètent, pensent avoir échoué, demandent leur note. Il faut alors leur faire comprendre que cela fait partie du récit et les encourager à persévérer.

Dans un quatrième temps, les élèves naviguent de nouveau. Cette traversée est plus périlleuse que la précédente. Les élèves doivent identifier les dangers qui les guettent, notamment le long des côtes de Provence, grâce à la lecture d’un article scientifique paru en ligne portant sur le cabotage et les risques maritimes . Les équipages doivent se doter d’une bonne assurance qui seule leur garantit d’arriver à Constantinople sans encombre.

Dans un cinquième et dernier temps, les groupes doivent obtenir un accord commercial des autorités ottomanes. Ils doivent montrer en quoi l’empire ottoman est plus ouvert aux échanges que l’empire du milieu. Puis ils doivent identifier les communautés déjà présentes à Constantinople et entrer en contact avec l’une d’elles qui servira alors d’intermédiaire avec les autorités ottomanes. Une audience est alors accordée par le sultan à Sainte-Sophie. Les élèves doivent montrer qu’ils connaissent l’histoire « récente » de Constantinople et qu’ils sont en mesure de respecter les coutumes locales. La difficulté consiste à identifier Sainte-Sophie come étant une mosquée et non une église chrétienne. Or, pour obtenir le droit de commercer, il faut veiller à ne pas insulter le sultan. Ce n’est que ce piège écarté que les groupes obtiennent le droit de commercer.
L’aventure se termine avec une dernière question portant sur les richesses à rapporter.

IV. La validation de l’exercice.

La validation des réponses se fait au fur et à mesure. La première réponse sert de mot de passe et permet de valider l’inscription du groupe d’élèves. Elle ne rapporte aucun point. Les vingt réponses suivantes rapportent soit zéro point, soit un demi-point, soit un point. Je vérifie la boite courriel deux fois par jour, matin et soir. Cette régularité est nécessaire pour encourager les élèves à travailler.
Les réponses offrent trois possibilités. Une réponse complète, rédigée avec précision, est validée et permet d’accéder à la question suivante. Une réponse erronée doit être retravaillée. Certains groupes se trompent d’entrée. Croyant peut-être bien faire mais voulant aussi se débarrasser des questions le plus rapidement possible, deux groupes transforment la réponse à la première question en exposé sur la puissance chinoise du XXIe siècle. Un groupe, sans doute emporté dans un élan d’enthousiasme, me souhaite « bon voyage ! ». Il faut alors rappeler aux élèves que ce sont eux qui « partent ». Autrement dit, que je ne ferai pas le travail à leur place… Une réponse imprécise pose un problème d’interprétation du statut de l’erreur. À la demande de trouver un bateau et de l’équiper, deux groupes ont proposé deux réponses imprécises mais différentes. Le premier a proposé une caravelle sans aucune précision de matériel. Le deuxième a proposé un bateau doté d’un gouvernail d’étambot et équipé de portulans et d’un sextant. Dans le premier cas, j’ai estimé que le navire n’était pas apte à naviguer et ai fait recommencer le travail. Dans le deuxième cas, j’ai validé la réponse sans pour autant accorder le point complet. Une réponse imprécise peut donc permettre d’accéder à la question suivante à condition qu’elle n’invalide pas le déroulement du récit.

V. Les enseignements à tirer d’un tel exercice.

L’exercice a un intérêt certain. D’abord, il permet de vérifier avec quelle régularité un groupe d’élèves travaille. Les enseignements sont nombreux : les groupes qui s’inscrivent les premiers ne sont pas nécessairement ceux qui terminent le travail les premiers ; certains groupes, inscrits tardivement, parviennent au contraire à finir l’exercice sans difficulté ; certains groupes se révèlent plus à l’aise dans la recherche libre d’informations que dans l’analyse de documents imposés. L’inconnue porte sur l’intervention d’un élément extérieur capable d’apporter son aide aux élèves. Mais cette inconnue est inhérente à tout exercice à la maison. Ensuite, cet exercice permet de faire progresser les élèves dans le travail de rédaction. Si le groupe ne connait pas le nombre de point qu’il obtient à chaque réponse, il prend vite conscience qu’une réponse imprécise voire bâclée lui fait non seulement perdre des points mais l’empêche d’accéder à la question suivante. Les réponses sont progressivement de plus en plus précises.
Néanmoins, l’exercice a également ses limites. Il a des limites sur la forme. Certains groupes ne sont pas parvenus à saisir l’esprit de l’exercice et se sont contentés de réponses lapidaires. L’exercice a également des limites sur le fond. Même si la réponse à chaque question nécessite peu de temps, entre 10 et 15 minutes, l’ensemble de l’exercice demande du temps et une réelle organisation d’un travail de groupe. Deux groupes n’ont pas survécu. Dans l’un, une élève avoue avoir terminé l’exercice seule. Dans l’autre, deux coéquipiers finissent par naviguer en solo.
L’exercice demande aux élèves de la rigueur et de la constance mais sous une autre forme. La recherche d’informations reste une phase d’apprentissage essentielle et rigoureuse. La rédaction des réponses s’appuie sur des qualités que les élèves ont trop peu souvent l’habitude d’exercer en classe et notamment l’imagination. L’exercice montre qu’il est possible d’apprendre de manière plus ludique tout en conservant une exigence scientifique.
Il est bien entendu possible de proposer une activité plus complexe en faisant, par exemple, construire une carte interactive décrivant l’itinéraire parcouru et précisant, à chaque étape, les découvertes des équipages mais il s’agit alors d’un travail plus complexe qui nécessite une meilleure maîtrise de l’outil informatique.
Cet article se prêterait à un usage de l’ENT avec un système de validation et de correction automatique. Mais cette technique n’ pas encore été testée.

Une version courte est publiée dans Les cahiers Pédagogiques, Hors Série numérique, novembre 2014 : http://www.cahiers-pedagogiques.com/Enseigner-en-histoire-geographie-avec-le-numerique

Jean-Marc Goglin, Lycée Marc-Bloch de Val-de-Reuil (académie de Rouen).