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Publié : 17 décembre 2012

Médias et opinion publique dans les grandes crises politiques françaises

I. Définitions.

A. Opinion publique.

- Définition des Philosophes des Lumières : l’« opinion publique » par opposition à l’« opinion commune » se définit comme le résultat d’une réflexion conduite par chacun au nom de l’intérêt général. Si l’émergence d’une opinion publique est considérée par les philosophes comme une condition nécessaire de la démocratie, elle doit être cependant éclairée par la raison, c’est-à-dire par les philosophes. Cette méfiance vis-à-vis de l’opinion donnera lieu à la création d’un « bureau de l’esprit public » à la Révolution. Apparaît déjà la question du contrôle de l’opinion via celui des médias.
- Définition des Sociologues : opinion majoritaire de la population, addition de convictions individuelles. La généralisation de l’utilisation des sondages dans les années 1960 -1970, amène à identifier leurs résultats à l’« opinion publique ». Cette définition fait aujourd’hui l’objet de nombreuses critiques, notamment celle de Bourdieu pour qui l’ « opinion publique n’existe pas ».
- Démocratie d’opinion : système dans lequel le pouvoir politique soumet son action aux désirs de l’opinion. L’avènement de cette « démocratie d’opinion » est à l’origine de la crise de la « démocratie représentative » (P. Rosanvallon, La contre-démocratie, Seuil, 2006 ; J. Julliard, La reine du Monde, Flammarion, 2008.) Pour E. Tassin, l’avènement d’une « opinion numérique » et l’apparition d’un « nouvel espace public plébéien » constitue une chance de substituer à cette « démocratie médiatique », une démocratie plus directe et participative.

B. Médias.

- Une technique : technique utilisée par un individu ou un groupe pour communiquer avec un autre individu, moyen de transmettre un message ... On distingue deux types de médias : les « médias publics » (ou mass media) destinés à toucher un public plus ou moins étendu, et les « médias privés » qui relèvent d’une utilisation personnelle. Le problème posé par internet est qu’il relève des deux définitions à la fois.
- Un message : le média s’identifie à son contenu, son usage. F. Balle distingue 4 grandes finalités des médias : informer, divertir, communiquer, éduquer.
- Un « massage » (Mac Luhan, Pour comprendre les médias, 1964 ) : l’important n’est pas tant le contenu véhiculé par les médias, que le « massage », selon la formule de Mac Luhan, c’est-à-dire leur influence sur les modes de pensée, d’agir et de sentir, un média n’étant jamais neutre. On a alors tendance à confondre les médias, abusivement, avec l’ « opinion publique ».

C. Crise Politique.

- Un concept difficile à définir : simple crise de légitimité selon le Lexique de Science Politique (Dalloz, Paris, 2011). Le Dictionnaire de la science politique et des institutions politiques (Armand Colin, Paris, 2010) reprend cette définition tout en la précisant puisqu’il distingue entre quatre types de crises : « crise gouvernementale », « crise de régime », « crise de l’État » et « crise internationale », tout en mettant l’accent sur les crises de régime et les crises d’État considérées comme « le point d’aboutissement politique de diverses formes d’instabilité susceptibles de traverser une société en évolution ». On préférera la définition plus restrictive de M. Winock pour qui la « crise politique » marque une rupture dans le temps, un dérèglement des mécanismes en place, un déséquilibre momentané entre les différentes composantes du système politique et, comme il se doit, un conflit entre un certain nombre de protagonistes. Cette définition exclut donc les différents scandales et affaires ayant émaillé l’histoire de la République : scandale de Panama (1893), « affaire des diamants » (1979), « Rainbow Warrior »(1985), « affaire Urba » (1991) ... De même il est abusif de parler de crise pour le « 21 avril 2002 » ou le « non » français au référendum sur la constitution européenne (Mai 2005).

- Cas particulier de la crise de 1947 : la crise de 1947 n’est pas une crise politique à proprement parler, mais plutôt une crise internationale avec des répercussions de politique intérieure. Les Communistes veulent l’abandon du Plan Marshall, les Gaullistes rejettent les institutions, mais l’un et l’autre refusent le coup de force. Mais de par la violence de ses affrontements (D. Tartakowsky parle de « climat de quasi guerre civile »), elle a été ressentie comme telle par ses contemporains, qu’il s’agisse du pouvoir en place (le président du conseil Robert Schuman rappelle le contingent de 1946) ou même des manifestants. De fait son traitement a été celui d’une crise : dureté de la répression de J. Moch qui envoie l’armée et fait tirer sur la foule, contrôle accru du pouvoir politique sur les médias via la censure pour la presse, tandis que les médias audiovisuels deviennent de simples relais de l’action du gouvernement. Elle a ainsi favorisé le divorce entre les « médias traditionnels » et l’opinion publique à la recherche de sources d’information (ou de divertissements) alternatives : les radios périphériques et les hebdomadaires politiques, ces derniers se revendiquant les héritiers d’ un journalisme engagé issu de la résistance. On peut dans une certaine mesure appliquer la même analyse à la guerre de 1914-1918.

- Médias et crises politiques essai de typologie [1] :

  • Affaire Dreyfus et crise du 6 février 34 : les médias sont à l’origine de la crise et jouent un rôle important dans son amplification. En revanche leur rôle est faible dans le dénouement de la crise, qui est avant tout politique. Les conséquences sur l’opinion sont importantes, induisant une bipolarisation et une montée des extrêmes.
  • 4 crises (Juin 40, la crise de 1947, le 13 mai 58 et le putsch des généraux de 1961) ont une origine extérieure aux médias (situation internationale). Si les médias ont pu jouer un rôle dans l’amplification de la crise, celui-ci reste modeste. Leur rôle dans le dénouement est nuancé (important pour la crise de Juin 40 et le putsch des généraux de 1961, faible pour la crise de 1947 et le 13 mai 1958). Enfin ces crises ont pour conséquence un renforcement du contrôle des médias par l’État, pensé comme nécessaire au contrôle de l’opinion.
  • Cas particulier de Mai 68, qui est avant tout une crise médiatique. La liberté de parole est une des principales revendications de Mai 68. Les médias n’ont pas seulement amplifié la crise (apparition de médias alternatifs), ils en ont été des acteurs importants (grève de l’ORTF). Leur rôle dans le dénouement est donc faible. Enfin, si les conséquences politiques de la crise sont faibles, les conséquences médiatiques sont importantes puisque posant la question de l’ indépendance des médias vis à vis du pouvoir politique.

II. Analyse du sujet.

A. Problèmes de périodisation.

- Périodisation selon le support [2] :

  • 1880- 1930 : domination de la presse
  • 1930-1960 : expansion de la radio
  • 1960-1990 : hégémonie de la télévision
  • de 1990 à nos jours : développement d’internet.

Cette périodisation est cependant réductrice : la presse ou la radio continuent d’exister aujourd’hui et se sont même adaptées à l’internet. En réalité chaque média continue d’évoluer selon une dynamique qui lui est propre. L’histoire des médias ne saurait se réduire à une simple histoire de domination successive des supports.

- Périodisation proposée par Christian Delporte :

  • de la fin du XIXe aux années 1930 : phase de massification des médias. Les journaux se standardisent, et apparaît une culture populaire qui se démarque de celle des élites. Cette massification des médias permet une unification de l’espace national.
  • 1930-1960 : l’offre s’adapte à la demande. La masse se transforme en public et ce public devient pluriel, ce qui entraîne par exemple une diversification de la presse (presse sportive, féminine). Dans le même temps les médias se professionnalisent (codification du travail de journaliste, généralisation de la publicité). L’information devient plus proche et plus immédiate.
  • 1960-1990 : naissance d’une consommation de masse. L’information se rapproche de la communication. Apparaît la notion de « ciblage » pour répondre à des publics spécifiques et, de plus en plus segmentés (selon l’âge, la classe sociale, le sexe...). Les médias se spécialisent, tandis qu’apparaissent de grands groupes multimédias.
  • de 1990 à nos jours : le développement d’internet induit une exacerbation des tendances précédentes : mondialisation de l’espace médiatique, fragmentation des publics, contraste de plus en plus important entre une information généralisée et une information différenciée. Surtout l’accès direct à l’information permet à chacun de créer sa propre information, remettant ainsi en question le rôle des médias comme médiateur.

- La naissance de l’information moderne : la question de savoir quand le journal devient un produit de consommation courante est controversée. Pour les « pionniers » de l’histoire des médias (Pierre Albert, J.N. Jeanneney, Francis Balle), il faut situer la naissance de l’information moderne dans les années 1860-1870 (effets des lois Guizot, progrès techniques, apparition des grandes agences de presse, démocratisation de la vie politique). Pour Christian Delporte et Christophe Charle, il faudrait plutôt la situer dans les années 1880-1890 (apparition de grands quotidiens de masse, constitution d’un capitalisme de presse, 1ères réflexions sur le métier de journaliste). Enfin dans leur livre Histoire des médias en France de la grande guerre à nos jours, Fabrice D’Almeida et Christian Delporte font de la guerre de 1914-1918, le véritable tournant de l’information moderne (apparition d’un paysage médiatique moderne, progrès dans la qualité de l’information...).

B. Problématisation du sujet.

- Un point de départ : la loi de 1881
A la différence du modèle anglo-saxon, la liberté de la presse est le résultat d’une conquête en France. La lutte pour la liberté de la presse a par ailleurs conduit à deux crises politiques : les trois Glorieuses et la campagne des banquets. La loi de 1881 est donc pensée comme un aboutissement : elle doit permettre l’ application de l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, faisant de la liberté de communiquer :« l’un des biens les plus précieux de l’homme ». Elle doit prolonger le suffrage universel en permettant l’accès de chaque citoyen au débat public. La presse doit veiller par ailleurs à éclairer les citoyens afin de leur permettre de faire leur choix en toute conscience. Elle doit être la « sentinelle du peuple ».

- Problématique :
Les médias ont-ils réussi à être cette « sentinelle du peuple » espérée des Républicains ?
Il faut distinguer deux moments charnière :

  • La seconde guerre mondiale : c’est parce que les médias ont échoué à être cette sentinelle du peuple que les politiques vont chercher à les contrôler pour mieux asseoir leur légitimité dans l’opinion.
  • Mai 68 qui pose la question de l’indépendance des médias vis-à-vis du pouvoir. En un sens, les médias en tant que 4ème pouvoir sont les fils de Mai 68.

- Choix d’une périodisation politique

  • 1881- 1940 : la presse échoue à être la « sentinelle du peuple » puisqu’au contraire les médias sont les moteurs de grandes crises politiques. Loin de permettre la constitution d’une opinion publique conforme à la définition des philosophes, elle conduit à sa division.
  • 1940-1968 : le contrôle des médias, condition nécessaire du contrôle de l’opinion, devient alors un enjeu pour le pouvoir. Les médias sont alors instrumentalisés par le politique dans le règlement des crises.
  • De 1968 à nos jours, les médias cherchent à se dégager du pouvoir politique et à se constituer en 4ème pouvoir, sans que cela ne remette en cause le système institutionnel. La naissance d’une « démocratie d’opinion », et l’importance prise par la communication permettent cependant de parler de « crise du politique ».

C. Proposition de Plan [3].

III. Approfondissements et supports.

A. L’affaire Dreyfus.

- Résumé : durant l’affaire Dreyfus, la presse majoritairement antidreyfusarde ne joue pas le rôle de « sentinelle du peuple » que les Républicains voulaient lui voir jouer en votant la loi de 1881. Face à la mobilisation de l’opinion, l’affaire devient une crise politique. C’en est fini de la politique de notables, les politiques doivent désormais prendre en compte l’opinion pour gouverner . L’affaire révèle enfin la dépendance économique de la presse française et son manque de professionnalisme.

- Supports [4] :

  • « Tirages comparés des divers types de journaux parisiens et provinciaux en 1912. », C. Bellanger, Histoire générale de la presse française, t. 3, p. 296, Paris, PUF, 1972.
  • « L’affaire Dreyfus dans le journal havrais La Cloche Illustrée » :
    - « Le complot Dreyfus, le syndicat au Havre et en France », Jules d’Ingouville, La Cloche illustrée, 22 janvier 1898.
    - Caricature : la condamnation de Zola vue par La Cloche Illustrée (26 février 1898)

B. Médias et opinion publique durant la seconde guerre mondiale.

- Résumé : les médias ont leur part de responsabilité dans la défaite de 1940. S’il ne faut pas surestimer le rôle de la « 4ème arme » dans la défaite, il n’en demeure pas moins que la propagande allemande et le silence imposé des médias ont renforcé le climat de panique générale. Si les médias ont été acteurs dans les combats de la Résistance et de la France Libre, c’est surtout le contrôle de l’opinion, source de légitimité, qui est en jeu. La presse clandestine s’oppose à la propagande de Vichy, tandis que débute la guerre des ondes.

- Supports [5] :

  • « 1940 : les médias, responsables de la défaite ? » (Marc Bloch, L’étrange défaite, Foliohistoire, Gallimard, 1990, pp.176-178).
  • « Deux journaux dans la guerre : Le Temps et Défense de la France ».
    - Le Temps : article « Révolution nationale » (juillet 1940).
    - Défense de la France (15 août 1941)
  • « Les résistants : cible de la guerre des ondes ».
    - « Maurice Schumann s’adresse aux maquisards de la Haute-Savoie ». Extrait des émissions "Les Français parlent aux Français" et "Honneur & Patrie" (Radio- Londres, 1943).
    - « Philippe Henriot s’adresse aux résistants du Vercors ». Extrait de Radio-Paris (mai 1944).
  • « Philippe Henriot et Pierre Dac : deux acteurs de la « guerre des ondes ».
    - « Contre Pierre Dac », Philippe Henriot, Radio-Paris, 10 mai 1944
    - « Bagatelles pour un tombeau, Pierre Dac », Radio-Londres, 11 mai 1944. Source : Luneau Aurélie, Radio Londres, 1940-1944, les voix de la liberté, CD audio, Éditions Livrior/INA.

C. De Gaulle et l’audiovisuel.

- Résumé : Les médias n’ont pas joué un rôle important dans le retour de De Gaulle au pouvoir. Lors de la crise du 13 mai 1958, c’est De Gaulle qui impose sa chronologie et se joue, non sans habileté, des médias. La Vème République proclamée, De Gaulle fait de la télévision un organe au service du pouvoir. Les médias audiovisuels ne sont plus qu’un instrument de gouvernement ou de gestion de crise, comme au moment du putsch des généraux. Cette instrumentalisation des médias par le pouvoir conduira au divorce entre l’opinion public et médias en 1968.

- Supports [6] :

  • « L’opinion publique et la crise du 13 mai 1958. » :
    - « Évolution journalière de l’écoute de la radio en 1958. » (Source : I.F.O.P.)
    - « L’opinion publique dans les sondages. » (Source : Sondages IFOP, 1958, n°3 et Juin 1958)
    - Conférence de presse du 19 mai 1958 (durée : 10 min). http://www.ina.fr/fresques/de-gaulle/fiche-media/Gaulle00210/conference-de-presse-du-19-mai-1958.html
  • « La crise du 13 mai 1958 vue par les actualités françaises »
    - Actualités françaises du 21 mai 1958 (durée 2 min)
    - Actualités françaises du 4 juin 1958 (durée 7 min 44) http://www.ina.fr/fresques/jalons/parcours/0001_7
  • « Radio-Alger, 1961 : le témoignage de Jean-Pierre Elkabbach » (Nicole Avril et Jean-Pierre Elkabbach, Taisez-vous Elkabbach, Flammarion, 1982.)

Bibliographie :

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Notes

[1Vous pouvez télécharger un lexique et une typologie au format OpenDocument et PDF.

[2Vous pouvez télécharger une chronologie au format OpenDocument et PDF.

[3Vous pouvez télécharger cette proposition au format OpenDocument et PDF.

[4Vous pouvez télécharger les supports présentés au format OpenDocument et PDF.

[5Vous pouvez télécharger les supports présentés au format OpenDocument et PDF.

[6Vous pouvez télécharger les supports présentés au format OpenDocument et PDF.