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Publié : 17 avril 2012

Par Serge Vaguet

De la clandestinité à la publication : histoire du carnet d’un déporté normand

À propos de la parution du livre de Serge Vaguet, Je vous écris du bois de hêtres, Louviers, Ysec Editions, 2011, 80 pages.

L’histoire de mon grand-père, Roland Vaguet, fait partie d’une trajectoire familiale qui a commencé dès mon enfance. Ce grand-père était une sorte d’exception dans la famille. Néanmoins, il ne m’a jamais été présenté comme un héros. J’ai fait connaissance avec lui grâce à des photos et aux récits de mon père qui avait un sens aigu de la transmission orale. Roland Vaguet est mort en 1951 ; je ne l’ai pas côtoyé. Sans mesurer l’importance de l’événement et l’impact que cela pourrait avoir sur ma vie, j’entendis parler de son carnet de déportation à Buchenwald très jeune.
Celui-ci prit une grande importance à partir du moment où, vieillissants, mes oncles et tantes se rendirent à l’évidence : il ne restait plus beaucoup de souvenirs de leur père, Roland. Cette relique fut alors soigneusement conservée par ma tante, laissant la possibilité aux uns et aux autres de ses frères de l’utiliser à leur guise.
C’est ainsi que durant mon année de troisième au collège, j’utilisai ce carnet pour participer avec d’autres camarades au Concours national de la résistance et de la déportation auquel monsieur Le Pennec, professeur d’histoire-géographie, nous avait inscrits. Nous remportâmes ce concours, en grande partie et selon les dires de notre professeur, grâce au carnet qui représentait un document source formidable.
Cependant, l’heure n’était pas encore venue pour moi de réaliser la portée de ce document. Je savais que ma famille détenait un objet hors du commun, mais je n’avais pas encore compris ce qu’il représentait et comment il pourrait être exploité. D’ailleurs, un mystère entourait ce carnet : comment mon grand-père avait-il fait pour se le procurer et le conserver au sein même du camp ? Je ne peux encore aujourd’hui répondre à cette interrogation. Je suppose simplement que lors des derniers mois, la surveillance se relâchant et les fouilles des blocks étant moins fréquentes et plus négligées, il avait pu voler ce carnet dans un local quelconque du camp et parvenir à le dissimuler jusqu’à la libération du camp le 11 avril 1945. La seule information transmise par mon père est qu’il écrivait grâce à un bout de mine récupéré je ne sais où. Certaines écritures et certains dessins laissent à penser qu’il a largement complété ses notes et ses graphismes après le départ des nazis. Cependant, l’état physique de mon grand-père, qui souffrait de dysenterie, ne permet pas non plus de croire qu’il ait pu rédiger énormément entre la libération du camp et son retour à Elbeuf. D’ailleurs, lors de l’exploitation de ce carnet, j’ai eu toute la peine du monde à décrypter certains mots ou certaines phrases, preuve s’il en est qu’il se trouvait empêché ou qu’il avait des difficultés pour porter sur le papier des remarques, des annotations ou des réflexions, tant les forces lui manquaient.
Pourtant, ce carnet recèle une mine d’informations en raison de la ferme intention de mon grand-père de témoigner. Cette volonté lui tenait à cœur. Il avait vécu l’enfer indescriptible des camps de la mort et ne savait comment procéder pour faire en sorte que le commun des mortels puisse croire ce type de récit. Il craignit de ne jamais revenir, puis ne se crut pas capable de transmettre. Finalement, il disparut avant même d’avoir accédé à sa volonté suprême. Je me devais donc de servir de relais.

Je suis historien de formation et je comprends qu’à la lecture de cet ouvrage certains collègues ou certaines personnes averties n’admettent pas la technique de transposition que j’ai utilisée pour raconter l’épopée de mon grand-père. Je demande simplement un peu d’indulgence et de compréhension. Dans une famille de déporté, l’empreinte génétique est présente au plus profond de l’être et de l’âme. Dominique Durand, fils du déporté Pierre Durand et membre actif de l’association Buchenwald-Dora à Paris, me faisait part lui aussi de ce sentiment d’imprégnation. Nous sommes si concernés par cet état de fait qu’il apparaît comme une évidence d’en parler au même titre que si nous l’avions vécu nous-mêmes. Certaines victimes de la déportation ou du génocide juif ne parvinrent jamais à s’exprimer quand ils eurent la chance d’en revenir. Ils confiaient parfois le soin à d’autres – écrivains, poètes, cinéastes – de faire savoir ce qu’ils avaient ressenti dans leur chair. Dire représentait un obstacle insurmontable, mais ne rien rapporter symbolisait le non-sens. Or, la vérité était nécessaire, indispensable même. La transposition, dans ce cas précis, fut pour moi le seul moyen possible pour faire passer des sentiments et des réflexions liés à la déportation. Jorge Semprun, décédé récemment, ne put écrire sur son expérience personnelle vécue à Buchenwald que vingt ans plus tard...
La volonté de transmission aux générations futures reste complètement intacte. D’autant plus aujourd’hui, pour moi, dans la situation que je vis au quotidien en tant qu’enseignant.
Il n’en reste pas moins que dès que j’ai eu l’envie et le besoin de m’appuyer sur ce carnet pour en tirer une histoire vraie de mon aïeul, une sorte de pudeur me commandait de ne pas le divulguer au-delà d’un cercle familial restreint. L’intimité familiale ne devait pas être dévoilée ou mise en danger. Je décidai donc de rédiger l’histoire de mon grand-père, dans l’optique d’une diffusion familiale et uniquement familiale, surtout à destination de mes enfants et de ma tante, seule survivante de la fratrie, et autour d’un livret relié par mes soins. Toutefois, certains amis, de plus ou moins longue date, me conduisirent à envisager les choses différemment. Ayant reproduit le livret à quelques exemplaires, je confiai ma rédaction à ces lecteurs « privilégiés » qui apprécièrent l’expérience et m’encouragèrent à aller plus loin en franchissant le pas de l’édition. Ce fut notamment le cas de Didier Durmarque, professeur de philosophie et auteur de deux romans publiés. Son commentaire après lecture me conduisit à envisager différemment mon projet. La notion de transmission se doublait dorénavant d’un devoir de mémoire et de partage. En effet, la peur de me mettre à nu et de prendre le risque d’un rejet par les maisons d’édition se transforma progressivement en une motivation sans faille. Que pouvais-je bien craindre ? Le refus n’entraînerait rien de bien préjudiciable puisque cela revenait à mon intention initiale. L’acceptation ouvrait les portes d’une nouvelle expérience pour moi et consacrait la volonté de mon grand-père.

Ma fibre d’historien me servit également à prendre conscience de la valeur du témoignage. La génération des déportés tend, de toute évidence, à disparaître. Il est donc indispensable que la deuxième, voire la troisième génération, s’empare du flambeau ou se l’accapare. La mémoire doit rester vivante, non pas seulement pour entretenir le souvenir, mais pour représenter un minimum de garantie contre les erreurs du passé pour les générations futures. Une sorte de développement durable de la mémoire.
Ce carnet de déportation est également un objet unique en son genre. Hormis le fait que beaucoup de déportés, malheureusement, n’ont jamais pu revenir des camps, les survivants n’ont que très rarement eu la possibilité d’en rapporter des preuves matérielles. C’est pourquoi, peut-être, il y a cet engouement très marqué de la part des élèves quand je l’utilise en classe. Les élèves, plus ou moins concernés par l’intérêt de l’histoire, sentent la portée symbolique et réelle du carnet. Cela les impressionne au plus haut point. L’objet sert alors de témoignage par sa véracité. Le support ne peut donc pas mentir et représente un lien direct avec l’histoire. Certes, le public en général est touché par le lien affectif entre mon grand-père et moi, mais il ressent également, au-delà de l’aspect intime et familial, la relation à l’Histoire. Il se trouve face à un objet qui a vécu l’événement. Je leur permets même de le toucher, de le feuilleter et, sans même que j’aie besoin de le préciser, toute personne ayant manipulé le carnet le fait avec une infinie précaution. À chaque fois que je présente ce carnet, je ressens la même impression de respect, certaines personnes n’osant même pas y toucher !
Ce document historique est avant tout un souvenir familial. Mais, force est de constater que l’histoire personnelle d’une famille rejoint l’histoire en général. Ce témoignage n’est pas unique, pourtant il est exceptionnel. Le document ne triche pas et ne peut mentir.
Le carnet comporte non seulement des notes, certes parfois peu lisibles ou désordonnées, mais aussi des dessins, des portraits, des poèmes, des anecdotes. Tous ces éléments m’ont servi afin de raconter l’histoire de mon grand-père dans l’ouvrage Je vous écris du bois de hêtres. Ce carnet en est le principal support, car mon souhait était de coller au plus près à la réalité de ce qu’avait pu ressentir mon grand-père à Buchenwald, même si je me suis permis de temps à autre quelques écarts pour amener une réflexion plus globale sur la souffrance, la mort, l’anormalité des camps. J’ai agi le plus honnêtement possible avec mon ancêtre en cherchant uniquement et simplement à poursuivre son objectif : maintenir vivante la mémoire des camps et de la déportation.

Fait à Caudebec lès Elbeuf,
Le 27 février 2012

Serge Vaguet