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Publié : 17 mai 2010

L’Allemagne, vingt ans après…

par Boris Grésillon.

Documentation photographique, dossier n°8070, juillet-août 2009.
La Documentation française.
Dépôt légal : 2e trimestre 2009. ISSN 0419-5361 - 66 pages – 10,80 €.

On ne présente plus la remarquable collection de la Documentation photographique, qui accompagne nos enseignements depuis de si nombreuses années. Soulignons-en, une fois pour toutes, la remarquable facture : papier glacé à fort grammage, tout en couleur, qualité d’impression et de reliure irréprochable. Un très bel outil de travail. On peut se concentrer sur le fond.

A l’occasion du vingtième anniversaire – largement médiatisé – de la chute du Mur de Berlin, Boris Grésillon nous propose une étude de l’Allemagne contemporaine. Maître de conférences en géographie à l’université d’Aix-Marseille, spécialisé sur la géographie urbaine culturelle, Boris Grésillon est un auteur fort actif, dont les contributions régulières aux Images Économiques du monde ou à plusieurs revues scientifiques, ainsi que ses publications récentes sur Berlin, témoignent de grandes qualités.

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Comme chaque dossier, ce numéro s’articule en deux parties : Point sur et Thèmes et documents .

Point sur.

Boris Grésillon estime justement qu’après vingt ans (notre passion des dates rondes…) l’heure est venue d’un bilan de cette « réunification » qui avait suscité de si formidables espérances et en même temps de si redoutables défis. Quoique peut-être un peu académique, l’introduction énonce clairement les problématiques du dossier : comment faire une Allemagne après 40 ans d’existences séparées ? Comment transférer le modèle politique, économique et social à l’Est ? Bref, comment intégrer la « petite sœur pauvre » sans risquer – un souci original – d’ameuter la planète sur la résurgence d’une Grande Allemagne expansionniste ?

Le bilan de la réunification est effectivement nuancé. La première décennie, en particulier, est sujette à une certaine « amertume », un terme récurrent, pour les Ossis incompris des Wessis (et réciproquement). La décennie 1999-2009 marque en revanche des résultats sensiblement plus positifs, qui culminent avec la coupe du monde de 2006, où le peuple allemand se serait « réconcilié avec lui-même » autour du ballon rond…

La deuxième partie aborde les recompositions territoriales depuis 1989. L’auteur établit nettement la dichotomie démographique est-ouest, accentuée par la réunification, et pose même la question d’une « mezzogiornisation de l’Est », malgré les énormes transferts financiers au bénéfice des Länder orientaux (Solidarpkat I et II). Au-delà de ces idées fort répandues, une nouvelle « fracture Nord-Sud » semble se dessiner dans l’Allemagne contemporaine, entre régions gagnantes du Sud et régions perdantes du Nord, même si le terme de fracture peut paraître pour l’heure un peu exagéré.

La troisième partie décrit les mutations de l’économie allemande, autrement dit l’adaptation du modèle allemand d’économie sociale de marché aux contraintes du capitalisme mondialisé. On sait le choc que fut la réunification économique entre deux systèmes économiques aux performances très inégales. On sait un peu moins que cette période fut aussi l’occasion de la mainmise du capitalisme rhénan sur l’Est du pays. L’arrimage coûte d’ailleurs fort cher à l’État et les mesures de l’Agenda 2010 recadrent une économie allemande qui vit au dessus de ses moyens et modifient en profondeur le modèle économique allemand. Notons en passant la courageuse capacité d’adaptation allemande, dont l’outre-Rhin pourrait peut-être s’inspirer… Les résultats spectaculaires permettent à l’Allemagne de devenir premier exportateur mondial, avant d’être très récemment détrônée par les 1340 millions de Chinois… Le coût social en est cependant important et les rapports sociaux se durcissent. La crise financière et économique de 2008-2009 frappe certes l’Allemagne exportatrice de plein fouet, mais la qualité de son bilan lui donne des marges de manœuvre uniques en Europe. Notons une nouvelle fois, avec l’actuelle crise grecque (et peut-être espagnole, portugaise ou italienne), que le pari de l’Agenda 2010 s’avère d’ores et déjà payant.

La quatrième partie fait le point sur le renouvellement du paysage politique allemand. Des lignes particulièrement utiles, tant il est vrai que la politique intérieure d’Outre-Rhin ne fait pas l’objet de comptes-rendus fréquents dans les médias français. L’auteur fait la part belle aux ténors de la nouvelle gauche allemande, Die Linke, et l’on y apprendra, avec une certaine stupeur, que ce parti, hériter final du tristement célèbre SED est-allemand, est aujourd’hui la troisième force politique d’Allemagne. Compte tenu de la date de parution du dossier, l’actuelle coalition noire-jaune (CDU/FDP) n’est évidemment pas abordée.

La cinquième partie fait le point sur une société dont les repères ont été brouillés par les évolutions récentes du modèle allemand. Ainsi de la « révolution silencieuse » qui bouleverse la famille ou de la place des étrangers, questions clés dans un pays en dépression démographique.

Enfin, la sixième partie rend compte du « new deal » géopolitique entraîné par la réunification. Dans la suite de l’Ostpolitik pacifique de Willy Brandt, l’Allemagne contemporaine joue un rôle moteur en Europe, rôle qui se déploie à présent en direction de la Russie, voire de l’Asie centrale, sans pour autant négliger ses partenaires occidentaux. Ajoutons que la crise financière grecque de 2010 montre bien à quel point l’Allemagne est le pivot de toute solution pour la zone euro. En revanche, on discutera davantage les conclusions, il est vrai à peine ébauchées, sur la puissance allemande « d’un nouveau type ».
Le Point sur s’achève par une bibliographie d’une trentaine de références, comportant ouvrages, revues et sites internet. De quoi compléter la question.

Thèmes et documents.

La deuxième partie générale du dossier se décompose en quatre thèmes.

Territoire, économie et politique.

Cette partie s’ouvre sur une carte classique de l’organisation du territoire allemand. Sans surprise, ce document pose tout de même deux questions : outre une cartographie assez peu élaborée qui la rend finalement peu lisible, on regrettera que l’idée passionnante d’un gradient nord/sud (qualifiée de « fracture » dans le texte) n’y ait pas vraiment trouvé sa place. La page consacrée au modèle fédéral allemand a le mérite de faire le point sur des aspects souvent indigestes, notamment le partage des compétences entre le Bund et les Länder. Le reste traite des forces et faiblesses de l’économie allemande, de l’intégration des provinces orientales, avec des textes originaux et percutants sur le démantèlement industriel de la RDA et la politique de transferts financiers. Ou encore des transports, des campagnes...

Regards sur la société allemande.

La mise au point sur la crise démographique allemande est clairement menée, notamment à travers des cartes d’excellente facture, dont le niveau d’analyse (les Kreise) permet de conclure que les Länder orientaux ne sont pas les seuls menacés. Des textes font état des multiples facettes urbaines de l’Allemagne, où l’on voit que le phénomène des shrinking cities est présent outre-Rhin. La question des étrangers se pose en des termes comparables. Signalons les pages originales sur le conflit identitaire Est-Ouest (avec le relevé hilarant des clichés réciproques entre Ossis et Wessis), ainsi que celles sur les enjeux identitaires et la surenchère mémorielle berlinoise.

Zooms régionaux.

Ces pages permettent une étude assez détaillée des espaces régionaux : Berlin, la Ruhr, Hambourg, Dresde et Leipzig, la Bavière, Francfort et enfin le Rhin. Des documents variés, des analyses toujours intelligentes, qui donnent envie à l’enseignant de faire passer quelque chose de cette variété auprès de ses élèves. On termine sur un texte d’Hölderlin, consacré au Rhin, en forme d’apothéose poétique, qui réjouira les germanistes.

L’Allemagne, l’Europe… et le monde.

On sourira – injustement ? – de la nouvelle visibilité culturelle allemande due à Tokio Hotel. Dans un jeu d’échelle fort bien mené, les pages suivantes dressent le tableau d’une puissance allemande dont le rôle dans l’U.E., auprès des voisins de l’Est ou dans le monde témoigne du rayonnement renouvelé. Celui d’une puissance finalement tranquille, « sans velléités hégémoniques », au fond européenne.

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On pourra regretter – s’il faut trouver à chipoter – la charte graphique de certains documents, aux fonds marron et aux couleurs parfois criardes, ou encore quelque déficience sémiologique ici ou là, qui rendent bien mal justice au texte.

Mais nous avons affaire à un dossier très riche, très intelligemment écrit, et qui s’avère redoutablement utile, par exemple en géographie 4e, palliant des manuels scolaires à bout de souffle, dépassés et dont on mesure, à la lecture de Boris Grésillon, les insuffisances réductrices. On ne saurait trop en recommander la lecture et l’utilisation en classe.