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Publié : 3 février 2010

Compte-rendu de la rencontre du mercredi 20 janvier 2010 : "La Normandie en 2010 : Quels scénarios pour l’espace régional ?"

La table ronde était organisée par le collectif Normandie 2010 à destination des enseignants d’histoire-géographie de l’Académie de Rouen. Elle s’est tenue à la Maison de l’Université de Rouen, Mont-Saint-Aignan.

Étaient présents lors de la rencontre :
Quatre membres du comité de rédaction de Normandie 2010 :
Arnaud Brennetot, docteur en géographie, enseignant dans l’Académie de Rouen.
Michel Bussi, Professeur de géographie à l’Université de Rouen.
Clarisse Didelon, Maître de conférences en géographie à l’Université du Havre.
Yves Guermond, ancien Professeur de géographie à l’Université de Rouen.
Madame Odile Denier, IA-IPR d’histoire géographie dans l’Académie de Rouen ainsi qu’une vingtaine de professeurs d’histoire géographie.

Une rapide introduction a permis de rappeler l’origine, les objectifs et le contenu du projet Normandie 2010. Ce site Internet est né de l’initiative d’une dizaine de chercheurs de l’UMR CNRS 6266 IDEES, appartenant aux universités de Caen, du Havre et de Rouen, soucieux de partager leurs approches de la géographie avec le grand public. Il s’agit notamment de profiter de la circonstance des élections régionales de mars 2010 pour enrichir le débat sur les enjeux régionaux en Normandie, tout en proposant un éclairage informé sur les principales questions d’actualité :
- les enjeux d’une fusion éventuelle des deux collectivités régionales normandes ;
- les questions plus institutionnelles liées à la gouvernance, aux élections et aux rivalités géopolitiques entre territoires ;
- la question des identités et des images de la Normandie ;
- les volets liés au développement et à l’aménagement des territoires (transports, intégration avec le Grand Paris, activités portuaires, risques) ;
- l’implication des mutations socio-démographiques (périurbanisation, accès au marché immobilier, immigration…).

Michel Bussi a ensuite présenté les scénarios envisageables pour l’espace normand à l’horizon des prochains mois concernant l’avenir institutionnel des régions normandes. Trois points ont été évoqués.

1 – L’enjeu des prochaines élections régionales (mars 2010)

Les régions normandes pourraient faire partie des plus médiatisées au cours de la future campagne électorale, ceci en raison de la force symbolique que représente la question de la fusion de la Normandie soutenue par un nombre croissant d’acteurs, y compris par le président de la République lui-même. S’ajoutent à cela des thèmes mobilisateurs comme le Grand Paris ou le projet de futur TGV annoncé en juillet 2009. Sur toutes ces questions, les leaders régionaux ont déjà eu l’occasion de faire connaître leur opinion.
En Basse-Normandie, une certaine unanimité se dégage en faveur de l’unification institutionnelle des deux régions. En Haute-Normandie, la situation est en revanche plus compliquée, le président du conseil régional, Alain Le Vern, candidat à sa propre réélection, paraît nettement plus frileux, la Haute-Normandie, plus riche, ayant plutôt à perdre sur le plan fiscal. À l’inverse, la principale liste de droite, conduite par deux ministres du gouvernement, Bruno Le Maire et Hervé Morin, prend le contrepied de cette position, en faisant de la fusion normande un de leurs chevaux de bataille.
S’ajoute également un débat de fond portant sur le modèle de développement que les citoyens normands souhaitent promouvoir à long terme. La vocation industrialo-portuaire héritée de la période fordiste, la question énergétique et les projets d’équipements prévus ou en cours de réalisation (EPR, terminal méthanier à Antifer) divisent la gauche, opposant des partis soucieux de préserver l’avenir des emplois et une mouvance Verts/Europe Écologie, portée par la montée des préoccupations environnementales, prête à défendre des orientations plus volontaristes en matière de développement durable.
Concernant l’avenir institutionnel des deux régions normandes, trois scénarios peuvent aujourd’hui se dessiner :
- une fusion descendante avec un référendum imposé par la loi (sinon par décret), court-circuitant de fait des collectivités régionales les plus rétives ;
- une unification ascendante conduite directement par les collectivités territoriales, après que celles-ci aient pris soin de trancher au préalable les questions les plus délicates (choix de la capitale, mode de gouvernance) ;
- la disparition du thème de la fusion dans le débat public une fois les élections passées, les acteurs régionaux se contentant du régime actuel de simples coopérations sectorielles.

2 – Les rapports sur les enjeux régionaux

Depuis une dizaine d’années, la fusion de la Normandie en une seule région s’est imposée comme un thème récurrent du débat public régional. Ce phénomène s’est accompagné d’une série de publications prospectives cherchant à identifier les impacts attendus d’une éventuelle union.
En 2008, le rapport EDATER commandé par les conseils économiques et sociaux régionaux de Haute-Normandie et de Basse-Normandie a conclu aux effets bénéfiques d’un rapprochement institutionnel. La méthode des scénarios rétrospectifs a été utilisée pour évaluer les gains et les pertes en matière d’emplois pour les villes normandes, prenant notamment en compte l’impact du statut de capitale. Pour les rapporteurs, le principal bénéfice d’une fusion tiendrait au poids accru de la Normandie en matière de visibilité, de lobbying et de marketing territorial auprès des niveaux supérieurs de décision (national, européen et international).
Plus récemment, le rapport Tourret (décembre 2009) s’est exprimé en faveur d’une Normandie unifiée dans le cadre d’un projet de développement ouvert sur l’espace Manche et sur l’Angleterre (tourisme, liens transmanche, coopérations universitaires), prenant le contrepied d’une Normandie tournée vers Paris, inféodée au pouvoir central. Les auteurs du rapport commandé par Laurent Beauvais, président du conseil régional de Basse-Normandie, préconisent de choisir Caen plutôt que Rouen ou Le Havre comme future capitale, moyennant l’utilisation d’arguments géographiques ouverts à débat (proximité, centralité, équilibre territorial…). La perspective d’un fonctionnement inter-territorial, avec un partage des fonctions sur le modèle de la Randstad Holland, est écartée.
La question de la capitale apparaît donc comme la principale pomme de discorde qui oppose les responsables politiques régionaux.

3 – Le projet de réformes sur les collectivités territoriales

Le projet de réforme des collectivités territoriales prévu par le gouvernement, toujours en phase de préparation, ajoute un troisième facteur de complication. Si les régions sont a priori peu concernées, la proposition de fusionner des départements a peu de chances de donner des résultats concrets, les élus restant la plupart du temps rétifs à l’idée de bousculer ou d’abandonner les périmètres dans lesquels ils détiennent déjà une légitimité politique (cf. l’échec de la loi Marcellin sur les fusions communales). La perspective d’élire un conseiller territorial, siégeant à deux niveaux, le conseil général et le conseil régional, au scrutin uninominal à un tour présente en outre le risque d’un renforcement des notabilités, seuls les élus ayant su se bâtir un fief local fort pouvant espérer siéger dans les futures assemblées départementales et régionales. Outre les rapports de force entre ces deux niveaux, habituellement rivaux et souvent peu coopératifs (nonobstant le contre-exemple du contrat « 276 » en Haute-Normandie), plusieurs aspects de la réforme territoriale pourraient venir rebattre les cartes en matière de gouvernance et de coopérations entre Caen, Le Havre et Rouen. L’idée de créer un statut de « métropole » pour des agglomérations supérieures à 450 000 habitants, donnant à ces entités la possibilité de prendre à leur charge certaines compétences des communes, des départements et des régions (action sociale, urbanisme, gestion du foncier), pourrait donner à Rouen un avantage décisif. Inversement, l’hypothèse avancée par le président de la République de créer des pôles métropolitains fonctionnant en réseaux pour les agglomérations dépassant 200 000 habitants donnerait la possibilité à Caen de fédérer un pôle métropolitain normand, étendu jusqu’à la baie de Seine et au Havre, contrebalançant de fait le poids « métropole » rouennaise comme le suggère implicitement le rapport Tourret.

Conclusion

Au-delà des jeux de pouvoirs, deux types de temporalités peuvent être distingués :
- celle du temps court, des élections, de la gouvernance territoriale et des rivalités géopolitiques entre responsables exécutifs locaux ;
- celle du temps long, de l’aménagement et du développement d’une Normandie qui peut compter sur une forte image dans le reste du monde mais qui demeure somme toute peu appropriée par ses habitants.
La définition collective d’un projet se présente alors comme une condition indispensable pour mieux articuler le rythme de la vie institutionnelle aux grands défis qui concernent la société normande et son territoire.

Michel Bussi lance ensuite le débat en s’interrogeant sur la possibilité d’intéresser les élèves à ces questions, notamment car leurs références ne les poussent pas à s’identifier à un espace normand ou haut-normand. Pourtant plusieurs perspectives permettent d’entrevoir la possibilité d’une meilleure appropriation, plus démocratique, des enjeux régionaux. Un référendum pourrait être l’occasion de mobiliser l’opinion publique, de donner une visibilité accrue aux associations qui œuvrent pour un meilleur fonctionnement de la société normande, qu’elles soient militantes (favorables à la fusion régionale) ou simplement engagées dans l’animation et la dynamisation du tissu régional (activités culturelles, loisirs, tourisme) comme l’illustrent des événements aussi fédérateurs que l’Armada, la manifestation « Normandie impressionniste » ou la commémoration du D-Day.
Le débat s’engage ensuite sur plusieurs questions, la plupart des personnes présentes ayant l’occasion de prendre part à la discussion. L’identité régionale a été abondamment discutée. Celle-ci mêle en effet des aspects hétérogènes : la région conçue comme une « province historique » ; la région « espace vécu » ; la région « espace politique ». Dans le cas de la Normandie, ces différentes dimensions se recoupent mal - y compris sur le plan spatial - et compliquent notablement tout enseignement du fait régional, que ce soit au collège, au lycée ou même à l’université. Un écueil préoccupe particulièrement les intervenants : enfermer l’enseignement de la géographie dans un discours nostalgique et passéiste, voire réactionnaire, sur les identités territoriales. Pour y remédier, la nécessité de connecter les savoirs pertinents à l’échelle régionale aux représentations géographiques que les élèves mobilisent dans leur vie quotidienne (le local mais aussi le mondial, via les médias) apparaît particulièrement difficile à réaliser. Yves Guermond précise que le projet Normandie 2010 répond à cet objectif. Il s’agit en effet, à travers le cas régional, de saisir et de comprendre des questions d’aménagement plus générales, qui se posent également à d’autres échelles : les transports, le développement durable, la qualité du cadre de vie, le fonctionnement de la démocratie... Ce faisant, il devient possible de faire le lien entre la géographie et les questions que se pose la société.
Le débat s’achève sur le constat qu’il est plus que jamais nécessaire de proposer des outils de mutualisation des savoirs, de partage des connaissances entre enseignants et chercheurs, mais aussi de discussion entre élus, administrateurs, intellectuels et citoyens. Le site Normandie 2010, par sa forme hybride et pluraliste, montre qu’il est possible d’aller dans cette direction, soulignant qu’un débat public démocratique ne saurait advenir sans que chacun puisse apporter sa libre contribution.

Les enseignants qui souhaiteraient en savoir davantage sur toutes ces questions peuvent se rendre directement sur le site de Normandie 2010. Ils pourront également consulter le prochain numéro de la revue Études normandes (n° 1, 2010), entièrement composé d’articles issus de Normandie 2010 afin de mobiliser plus largement encore le cercle des participants au débat public régional à l’approche du prochain scrutin.