Publié : 23 novembre 2009

Shanghai

Compte-rendu : Sanjuan Th., Shanghai, Collection Atlas/Mégapoles, Autrement, 2009, 88 pages

Professeur à l’université de Paris I, Thierry Sanjuan est spécialiste de la Chine. Il a récemment rédigé un Atlas de la Chine (Autrement, 2007) et dirigé la publication de Le Dictionnaire de la Chine contemporaine (Armand Colin, 2006). Il est responsable aux éditions Autrement de la nouvelle collection Atlas/Mégapole consacrée aux grandes villes du monde. Outre l’ouvrage consacré à Shanghai, elle compte aussi un New York signé par Renaud Le Goix (Paris I). Cette collection, sans négliger les cartes, accorde plus d’importance aux textes et aux photographies que les atlas des autres collections.

Ville secondaire de l’empire, Shanghai n’en est est pas moins un des pôles du commerce maritime de l’empire à la conclusion du traité de Nankin en 1842. Sa position dans le delta du Yangzi lui procure en effet un atout non négligeable qui lui a permis de participer au commerce littoral puis au commerce international. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le développement des concessions internationales permet à des entrepreneurs tant étrangers que chinois de contribuer à l’industrialisation de la ville. L’industrie passe à l’occasion de la Première Guerre mondiale aux mains des Chinois. Jusqu’aux années 1930, une réelle interpénétration entre culture orientale et culture occidentale s’opère. C’est à cette époque que Shanghai, qualifiée parfois de "Paris de l’Orient" acquiert l’image d’une "ville des plaisirs", image que projette par exemple le cinéma(1).

Après 1949, la ville pâtit de son image de ville occidentale et capitaliste. Elle ne fait l’objet d’aucun plan d’urbanisme et connaît une dégradation de son bâti. Par ailleurs, la population de la ville se caractérise par un solde migratoire négatif avec notamment le départ forcé de certains intellectuels vers la campagne. Shanghai doit sa "renaissance" contemporaine au tournant économique pris sous la direction de Deng Xiaoping à partir de la fin des années 70 et surtout au changement de direction politique que connaît la Chine au début des années 90 avec la promotion de cadres issus de Shanghai comme l’ancien maire de la ville Jiang Zemin.

En raison de son héritage capitaliste et étranger, Shanghai est, au début des années 90, considérée comme particulièrement apte à entrer en concurrence avec les grandes métropoles mondiales. La création de la Nouvelle Zone de Pudong en 1990 marque le début de cette "réhabilitation". Avec le nouveau port de Waigaoqiao, l’aéroport international et le centre financier de Lujiazui, la ville renoue alors avec sa vocation de carrefour intérieur et international. L’urbanisme déployé à Pudong lui confère également l’apparence propre aux grandes métropoles mondiales. Cet urbanisme contribue à faire de Shanghai l’une des références en terme d’urbanisme à l’échelle nationale et à nourrir un important tourisme intérieur. Shanghai s’intègre par ailleurs rapidement à la mondialisation, notamment par le biais d’une politique active de jumelages avec des métropoles de rang équivalent(2) ou de partenariats avec des universités étrangères. Cependant, Shanghai ne saurait encore prétendre atteindre au rayonnement des plus grandes métropoles mondiales comme le montrent les flux d’IDE ou encore les principales liaisons aériennes depuis l’aéroport de Pudong.

L’abandon de la collectivisation urbaine liée au travail a permis à des promoteurs d’entreprendre de vastes opérations. Certaines catégories de population ont été contraintes d’abandonner le centre pour la périphérie. Cependant, la loi de l’offre et de la demande ne peut à elle seule résumer les phénomènes de recomposition urbaine. Celle-ci est aussi en grande partie marquée par l’idée que la ville se fait de son identité, nouvelle et passée. Ainsi, le quartier des anciennes concessions, notamment celui de la concession française, fait l’objet d’une politique de protection de l’habitat collectif traditionnel, la courée (lilong)(3). Le patrimoine préservé coexiste par ailleurs avec un patrimoine recréé, celui de la fausse vieille ville chinoise bâtie à des fins touristiques. L’immense avenue du Siècle s’inscrit à la fois dans la perspective de la modernité qu’incarne la Tour de la Perle de l’Orient et celle de la tradition puisqu’elle poursuit la trame viaire de la ville. En pleine recomposition spatiale, Shanghai conserve donc ses cadres mentaux. Ainsi, les tours et barres de logement installées en périphérie de la ville, aérées par des espaces verts et ceintes de commerce sont-elles le reflet de l’organisation spatiale et fonctionnelle des courées traditionnelles. Cette approche ainsi que l’analyse du fonctionnement de la rue shanghaienne(4) constituent l’une des approches les plus intéressantes de l’ouvrage de Thierry Sanjuan, notamment dans la perspective des nouveaux programmes de Géographie de 6e.

La croissance démographique retrouvée de Shanghai pose la question de l’aménagement de la mégapole. Si les années 1990 ont été celles du franchissement du Hangpu, les années 2000 sont celles d’un urbanisme conçu à l’échelle de la municipalité. Le plan "One city, nine towns" amendé lors du XIe Congrès en 2006 prévoit la mise ne place d’un polycentrisme urbain hiérarchisé. Dans les faits, les autres villes de la municipalité peinent à devenir des centres urbains autonomes. D’autre part, la croissance urbaine de ces villes, assurée par des acteurs privés aux intérêts parfois divergents, laissent libre cours à des tendances qui ne favorisent pas l’émergence d’une vie urbaine propre. Ainsi, à Songjiang, le nord-est de la ville, véritable cité-dortoir de Shanghai, comme la gated community de Thames Town, véritable enclave architecturale anglaise, témoignent de la difficulté de ces villes nouvelles à devenir des centres urbains.

L’auteur s’attache à montrer que Shanghai est également le centre névralgique d’une mégalopole en formation centrée sur le delta du Yangzi. L’accent mis ces dernières années sur l’aménagement du Yangzi (barrage des Trois-Gorges) pose par ailleurs la question d’un intégration croissante du bassin du fleuve avec l’espace polarisé par la métropole shanghaienne. Si la déficience en axe de transport parallèles aux fleuves, le cloisonnement régional et les interventions du pouvoir central sont de réels freins au développement d’une vaste région économique, des organisations régionales comme l’Association des liens entre les maires du Yangzi semblent préfigurer la mise en place d’un tel espace. En intégrant l’axe du Yangzi, Thierry Sanjuan contribue à nuancer voire même à repenser l’interprétation du territoire chinois et de son développement.

A l’horizon 2025, Shanghai sera la neuvième mégapole. Sera-t-elle pour autant une ville mondiale ? L’accueil de l’Exposition Universelle de 2010(5) est l’occasion d’une meilleure visibilité de la métropole à l’échelle mondiale tout autant que d’une modernisation accélérée. Cependant, Shanghai n’est pas sans concurrente, notamment à l’échelle nationale. Elle n’a en effet ni le rayonnement économique de Hong Kong ni les fonctions administratives et politiques de Pékin. Ses atouts ne sont cependant pas négligeables et plus précisément son insertion dans de nombreux réseaux (villes du Yangzi, métropoles d’Asie orientale et métropoles mondiales, ...). Par ailleurs, si la ville a connu une insertion rapide dans la mondialisation qui s’est traduite par une synthèse non moins rapide entre modernité et héritages du passé, ce développement n’est pas sans accroc comme le montrent les plaintes des habitants en matière d’environnement (pollution). La ville écologique de Dongtan sur l’île de Chongming, véritable laboratoire urbain, préfigure-t-elle la ville du futur ? L’analyse à laquelle nous convie Thierry Sanjuan montre en tout cas que la métropole du Yangzi est un sujet intéressant d’étude pour penser la ville aujourd’hui.

L’analyse de Thierry Sanjuan s’accompagne tout au long de l’ouvrage du regard du photographe Julien Daniel. Des regards littéraires ainsi que des témoignages contemporains (résidents, acteurs de la ville) offrent enfin d’autres points de vue sur une ville aux mille facettes.

Les très riches bibliographie et sitographie complètent l’ouvrage.


Notes :

(1) Le film de Joseph von Sternberg The Shanghai Gesture (1941, Etats-Unis) en est un bon exemple.

(2) http://www.shanghai.gov.cn/shanghai/node17256/index.html (liste des sister cities au bas de la page)

(3) Un exemple de lilong : http://shangwhy.blogspot.com/2009/08/cite-bourgogne-les-lilongs-de-shanghai.html

Une description de la lilong : http://www.consulfrance-shanghai.org/Shikumen-et-Lilong-L-habitat-traditionnel-de-Shanghai.html?lang=fr

(4) Par exemple, la rue de Nankin : http://cliophoto.clionautes.org/picture.php?/2044/search/7480

(5) http://en.expo2010.cn/documents/indexn.htm