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Publié : 8 mars 2007

Armand Carrel 1800 - 1836 : un républicain réaliste

Armand Carrel 1800 -
1836 : un républicain réaliste
par Gilles Crochemore (1)

° ° ° °

La « gloire »
d’Armand Carrel

Tout comme son illustre
contemporain Béranger, Carrel fut l’objet après son duel tragique
d’une véritable gloire. Originaire de Rouen, Armand Carrel est issu d’un
milieu de commerçants aux opinions royalistes alors que la rue Coignebert
qui l’a vu naître appartient à l’un des quartiers les
plus populaires de la grande cité normande. Rien ne destine donc le jeune
Armand Carrel à une brillante carrière de journaliste d’autant
que ses rêves le portent vers la gloire militaire. Lorsque l’Empire,
aux abois, en appelle en 1815 aux volontaires âgés de seize ans,
Armand, né avec le siècle, voit s’échapper la dernière
chance de connaître l’épopée tellement désirée.
Sorti de l’École de Saint-Cyr avec le grade de sous-lieutenant,
le jeune homme déchante très vite. Il ne peut supporter la situation
de son pays placé sous la tutelle d’une dynastie honnie sous la
surveillance de ses vainqueurs. C’est l’aventure qu’il choisit.
D’abord le complot de la Charbonnerie à la fin de l’année
1821, visant à mettre en place par un pronunciamiento militaire un gouvernement
provisoire, puis, le soutien aux Constitutionnels espagnols. Il s’embarque
pour Barcelone et combat aux côtés des autres étrangers
dans le Bataillon Napoléon II contre les troupes françaises envoyées
au nom de la Sainte-Alliance rétablir le pouvoir de Ferdinand VII. Il
échappe de peu au peloton après trois procès dont l’un
le condamne à mort. En 1824, sans situation, il décide de monter
à Paris. C’est grâce à ses relations politiques forgées
lors de ses expériences précédentes qu’il est introduit
auprès d’Augustin Thierry, devenu presque aveugle, pour lui servir
de secrétaire particulier. Formé à la nouvelle école
du fatalisme historique, Carrel fait la rencontre de tout ce que le parti libéral
compte alors de plus prestigieux : les salons de Lafayette, de Manuel, le cercle
de Victor Cousin. Toutefois, sa notoriété, il la doit au National
alors qu’il n’en est qu’un des membres fondateurs et
le moins célèbre(2). Il combat ainsi avec ses
deux comparses, Thiers et Mignet, les dernières semaines de la Restauration,
mais ne profite pas directement de la curée des places laissées
vacantes aux lendemains de la révolution de Juillet. Seul aux commandes
du journal, il met plusieurs mois avant de choisir son véritable ton
politique. La démission forcée du général Lafayette
de son poste de commandant de la garde nationale en décembre 1830, la
nomination de Casimir Perier à la tête d’un gouvernement
de « résistance » le 13 mars 1831, la défaite
des Polonais devant les troupes russes en septembre puis l’insurrection
des canuts lyonnais en novembre 1831 sont autant de points de rupture avec la
Monarchie de Juillet. Converti à la République dès janvier
1832, Carrel tente désespérément de maintenir une certaine
cohérence dans l’anarchie qui règne alors au sein des différentes
tendances républicaines. Victime de la politique répressive du
gouvernement de Juillet contre la presse et surtout de plus en plus critiqué
par ses propres partisans pour ses goûts aristocratiques et sa condamnation
de l’insurrection armée, le journaliste trouve la mort en pleine
gloire dans le fameux duel qui l’oppose au créateur de la Presse,
Émile de Girardin, le 24 juillet 1836.

Un personnage
en rupture

Journaliste brillant,
héros romantique mort dans la gloire de la lutte, chef d’un parti
républicain incapable de se discipliner pour vaincre, Carrel est également
un personnage en constante révolte avec son milieu familial ou idéologique.
Carrel ne réalise pas le projet programmé par ses parents. Le
négoce l’ennuie, pire la vie tranquille de bourgeois l’effraie.
De même, il fait le choix de vivre avec une femme mariée, enlevée
qui plus est. Cette passion romanesque, mais qui fait des deux jeunes gens un
couple hors la loi, le met en marge. Héritier de la tradition philosophique
du XVIIIe siècle, Carrel partage le matérialisme de certains libéraux
de son époque. Toutefois, Carrel ne se renie pas au seuil de la mort
et refuse les derniers sacrements. Politiquement, Carrel nourrit également
une certaine affectation à ne pas faire comme tout le monde.
Lui-même avoue qu’il n’aime pas marcher avec « le
troupeau
 »(3). Même si Carrel n’a
pas une vocation pour la marginalité, les évènements l’entraînent
malgré lui à prendre constamment le contre-pied de ses amis républicains.
L’originalité de ses convictions, sa volonté farouche d’unifier
libéralisme et démocratie, le poussent très vite à
dépasser l’orthodoxie de son parti. Or, la radicalisation de la
vie politique dans les années 1830 et la répression systématique
du pouvoir contre les républicains sont incompatibles avec ce projet
idéologique. Seul aux commandes du National au lendemain de
la désertion de ses prestigieux fondateurs en août 1830, seul contre
le gouvernement qui cherche à faire taire sa libre parole en multipliant
condamnations et amendes, seul, enfin, dans le camp républicain où
il ne trouve ni appui ni surtout confiance amicale, tel est le destin de celui
qui fut parfois pressenti comme le chef de l’opposition à Louis-Philippe.

Un symbole
du journalisme d’opinion

À l’instar
de Thiers, Carrel est par ailleurs le modèle du journalisme d’opinion,
tremplin social et intellectuel vers la carrière politique. La presse
des années dix-huit cent vingt et trente est la véritable caisse
de résonance de l’opinion publique encore réduite à
une élite, mais qui s’élargit déjà à
la couche supérieure du monde ouvrier. Aux côtés de la tribune
parlementaire, la presse périodique prend soudain conscience de son immense
pouvoir politique. La qualité exceptionnelle des journalistes en fait
des écrivains à part entière et considérés
comme tels par leurs contemporains. L’éclatante ascension du National
s’explique en grande partie par le retentissement de chacun de ses articles,
redoutés par les uns, attendus par les autres. Mais la grande presse
d’opinion est bien vite concurrencée par la presse commerciale
de masse qui voit le jour l’année même de la disparition
d’Armand Carrel. Pendant une cinquantaine d’années, elle
aura été le creuset intellectuel dans lequel se sont forgées
les grandes théories du XIXe siècle. Les journalistes de cette
époque appartiennent à une sorte d’aristocratie de plume
qui se double très souvent d’une aristocratie de l’épée
tant leurs duels défrayaient la chronique mondaine. Chevaliers d’un
nouveau genre, ils sont peu à peu contestés par de nouveaux journalistes
qui considèrent le journal davantage comme une entreprise commerciale
qu’un moyen de lutte idéologique. De fait, si la grande presse
ne disparaît pas du jour au lendemain, la balle mortelle tirée
par Girardin lui donne le coup fatal. Avec Carrel c’est donc toute une
époque glorieuse qui prend fin.

Le « moment
Carrel »

L’itinéraire
d’Armand Carrel peut paraître à certains égards exceptionnel
mais l’est-il en fin de compte ? Un point commun relie toutes phases
dans l’existence de Carrel c’est l’engagement libéral.
C’est à travers cette expérience intellectuelle et humaine,
c’est dans les milieux libéraux de la fin de la Restauration que
Carrel fait les rencontres les plus importantes, que Carrel construit son engagement
républicain ultérieur. Certes, de son passé d’officier
et de franc tireur, il garde un amour immodéré pour la gloire
militaire et la guerre, mais c’est sa formation libérale qui lui
fait envisager une république du possible. Son intérêt pour
les études constitutionnelles lui permet le passage d’une pratique,
le régime constitutionnel à travers l’expérience
des deux Chartes, à une théorie, l’idée républicaine.
Sans cet apport institutionnel, Armand Carrel n’aurait sans doute jamais
« apprivoisé » un concept toujours associé
à la violence étatique et à la dictature populaire. Le
modèle américain, personnifié par l’expérience
unique d’un Lafayette, constitue le lien entre les deux écoles
apparemment inconciliables au début du XIXe siècle : l’école
libérale d’un Benjamin Constant et l’école républicaine
des Carnot. Alors Carrel est-il un républicain modéré,
voire conservateur ? Plutôt un républicain réaliste,
comme le qualifie François Furet(4). Ayant compris bien
avant les fondateurs de la IIIe République l’importance d’asseoir
un régime républicain sur les classes moyennes, Armand Carrel
a su trouver les mots justes pour rendre acceptable un régime encore
effrayant pour les générations post révolutionnaires. En
cela son apport est précieux et anticipateur. Bien plus, l’évolution
ultime de Carrel vers la république démocratique et sociale annonce
la trajectoire d’un Ledru-Rollin sous la seconde République et
d’un Gambetta au début de la Troisième. Ledru-Rollin est
un républicain « radicalement » libéral
en politique et en économie mais assez généreux et humaniste
pour admettre l’intervention de l’État dans la législation
pour soulager la misère des plus pauvres. En somme, Ledru-Rollin avait
des principes libéraux bien arrêtés et, comme l’écrit
Maurice Agulhon, le « cœur à gauche »(5).
Quant à Gambetta, Le programme de Belleville, que n’aurait pas
renié Carrel quarante ans plus tôt, entend fonder une république
respectueuse des libertés, garantissant les libertés individuelles,
la liberté de presse, de réunion, d’association, innovante
dans le domaine politique avec l’instruction laïque, gratuite et
obligatoire et la séparation de l’Église et de l’État,
soucieuse enfin d’appliquer des réformes économiques et
sociales. Somme toute, l’acceptation d’une République patriote,
libérale et sociale mais dégagée de l’héritage
conventionnel annonce la République du possible. Par sa relecture des
héritages révolutionnaires au travers du prisme libéral,
Armand Carrel démontre que le libéralisme au début du XIXe
siècle mène « à tout » puisqu’il
est une étape nécessaire vers la république. On ne peut
qu’être frappé par l’étonnant parallélisme
avec l’évolution d’un Hugo ou d’un Lamartine, certes
venus d’horizons politiques différents, mais aboutissant au même
constat. La République est bien le régime qui divise le moins
les Français comme l’affirme, après l’humiliation
de la défaite et l’échec de la Commune, l’ennemi juré
d’Armand Carrel, Adolphe Thiers, lui-même transfuge du libéralisme
intransigeant.

1 - Professeur au
collège Notre-Dame-de-Gravenchon, auteur d’un ouvrage, Armand
Carrel : un républicain réaliste
, Presses Universitaires
de Rennes, Rennes, 2006.

2 - Carrel a publié
en 1827 une Histoire de la contre-révolution en Angleterre sous Charles
II et Jacques II
, alors que ses deux collègues se sont rendu célèbres
en publiant presque simultanément une Histoire de la Révolution
française
(Thiers en 1823 et Mignet en 1824).

3 - Cette réflexion
est rapportée par John Stuart Mill dans Armand Carrel, bibliographical
Notices by MM. Nisard and Littré
, In « London and Westminter
Review », octobre 1837, à la page 262 (expression citée
en Français dans le texte).

4 - Les Révolutions
1770-1880
, Hachette, Paris, 1990, tome II, page 146.

5 - 1848 ou l’apprentissage
de la République : 1848 - 1852
, Nouvelle Histoire de
la France contemporaine, Seuil, Paris, 1973, page 19.


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