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Publié : 9 juillet 2006

Les clos-masures du Pays de Caux : regards croisés

Les clos-masures
du Pays de Caux
Regards croisés

NB : Les mots en rouge renvoient au glossaire
présent dans ce dossier documentaire

Paysage emblématique
du Pays de Caux, perçu comme une architecture paysagère associée
à une forme d’habitat originale, le clos-masure suscite actuellement
un intérêt scientifique alors qu’il est menacé.
Paysage inclassable pour les géographes, il demeure aussi une énigme
pour les historiens.
Héritage du passé, ce patrimoine rural a-t-il un avenir comme
cadre de vie ?


Regard romantique

Les guides touristiques
régionaux
se font encore l’écho des émotions
relatées par les voyageurs et les écrivains des siècles
passés.
Ainsi, nourri de Maupassant et de Flaubert, le dilettante
veut contempler, derrière le rideau d’arbres annonciateur, monde
clos d’une exploitation agricole familiale
, où règne
dans une atmosphère d’accalmie une ambiance végétale.
Au printemps, il veut contempler l’éblouissante floraison des pommiers
du verger, et par tous les temps, un paysage sensible associant la « plaine »,
les arbres et le ciel. Les commentaires linguistiques appuyés l’invitent
aussi à s’intéresser au talus planté appelé
« fossé ».
Dans ce cadre, il imagine le paysan cauchois à l’image de l’ethnotype
provincial forgée au XIXe siècle : un homme dont la silhouette,
la démarche et le patois disent l’identité de terrien.

Sources :
- des témoignages écrits


Le pays de Caux vu par un géographe au début du
XXe siècle

Le
nom de Haute-Normandie se présente de lui-même à l’esprit
quand, vers Yvetot ou Yerville, on embrasse autour de soi l’horizon.
De larges ondulations se déroulent à perte de vue. On a
gravi péniblement l’accès. Que l’on vienne de
Rouen, du Vexin ou du Pays de Bray ou du rivage de la mer, il a fallu
s’élever le long d’étroites vallées tapissées
de hêtres, on a franchi des lambeaux de forêts, réduites
aujourd’hui, mais qui jadis couvraient tous les abords, et voici
maintenant que s’étend un pays découvert qu’aucune
ligne de relief ne borne à l’horizon. Entre les champs de
blé, dont les ondulations contribuent à amortir encore les
faibles ondulations du sol, se dessinent ça et là des bandes
sombres : ce sont des rangées d’arbres derrière
lesquels s’abritent les fermes ou à travers lesquels se dispersent
les maisons des villages. Estompées dans la brume, ces lignes forment
des plans successifs. Cela donne une impression à la fois d’ampleur
et de hauteur.

Vidal
de la Blache, Tableau de la géographie de la France, Editions de
la table ronde, 1904.


Description du Pays de Caux dans un guide touristique du XIXe
siècle

Les
terrains de cette contrée sont généralement peu accidentés.
C’est une plaine immense sur laquelle sont plantées, autour
de chaque ferme, de très hautes futaies, qui ont la double mission
d’abriter en été le laboureur des ardeurs du soleil,
et de protéger le chaume de ses bâtiments aratoires contre
l’impétuosité des ouragans d’automne.

Guide-Joanne,
Itinéraire général de la France, Normandie, troisième
édition, paris, Hachette, 1881.


Descriptions littéraires du clos-masure

Sur
Join-le-Sault :
« C’était un petit village, planté au beau
milieu de ce plateau du pays de Caux, semé de fermes qui dressent
ça et là leurs carrés d’arbres dans les champs...La
commune, en dehors des chaumes disséminés par la plaine,
ne comptait que six maisons alignées des deux côtés
de la grande route, avec l’église à un bout du pays
et la mairie neuve à l’autre bout. »

Maupassant,
Une surprise, 12, II, p.14

« La
cour de ferme, enfermée par les arbres, semblait dormir. L’herbe
haute, où des pissenlits jaunes éclataient comme des lumières,
était d’un vert puissant, d’un vert tout neuf de printemps.
L’ombre des pommiers se ramassait en rond à leurs pieds ;
et les toits de chaume des bâtiments, au sommet desquels poussaient
des iris aux feuilles pareilles à des sabres, fumaient un peu comme
si l’humidité des écuries et des granges se fut envolée
à travers la paille. [...] Par dessus le talus, on apercevait
la campagne, une vaste plaine où poussaient les récoltes,
avec des bouquets d’arbres par endroits, et, de place en place,
des groupes de travailleurs lointains. »


Maupassant, Histoire d’une fille de ferme, 12, I, p. 24-25.
.

- des documents iconographiques
 :

Georges Diéterle, Masure à Saint-Léonard (1878)
©Musée de Fécamp. Cliché Imagery. Tous droits réservés.
Ferme de la Bataille à Harcanville, vue générale depuis la route.
© Chantal Cormont

Verger à Epretot La Bouille.
© Chantal Cormont


Regard géographique


Situés sur le plateau entre la mer et la Seine, à l’Ouest
d’une ligne Dieppe - Auffay - Clères, les clos-masures dessinent
singulièrement la géographie du Pays de Caux. Dans les « Pays »
voisins, Roumois, Pays de Bray, les masures
offrent des variantes. En Basse-Normandie, le clos augeron et le plant bocain
s’en approchent.
Avec son plateau de limons argileux fertiles, très épais autour
de Yerville, Fauville, Goderville, sur un substrat de craie blanche du crétacé,
atteignant 100 à 200 mètres d’altitude et son climat océanique
très humide à nuance continentale, le Pays de Caux a une forte
identité géographique. La faiblesse du réseau hydrographique
de surface dans la partie centrale, la faible teneur en chaux des limons, la
pluie et le vent nécessitent des parades.

Si les contraintes naturelles
sont permanentes, les techniques, l’organisation des sociétés,
les logiques économiques évoluent et recomposent sans cesse le
paysage, qui est le conservatoire de multiples transformations. Sa lecture est
d’autant plus complexe que sa genèse se perd dans la nuit des temps.

  • Description du paysage

Le clos-masure
est une parcelle bâtie, herbagère et complantée, enclose
de talus plantés, appelés « fossés »,
correspondant au siège d’une exploitation agricole.
La photographie aérienne met en valeur ses caractéristiques
paysagères : la grande taille de la parcelle, formant un quadrilatère,
la dominante végétale, les « fossés »
avec plusieurs rangées d’arbres de haut jet, la disposition périphérique
des bâtiments.

Le « fossé »
répond aux contraintes climatiques. Cette clôture végétale
représente surtout un brise-vent efficace contre les vents de la mer
violents à l’automne et une protection contre le froid hivernal.
Elle crée un microclimat favorable à l’élevage et
à l’arboriculture (+ 3° l’hiver). En outre, l’ébranchage,
étroitement réglementé dans les baux ruraux,
permet d’avoir une réserve de bois. (CF annexe)
Sur le plateau, la mare est une réponse aux problèmes hydrologiques.
Elle permet de collecter l’eau de pluie et d’assurer tous les besoins
en eau de l’exploitation. Elle s’est substituée aux puits,
nécessitant des forages profonds.

Vus de loin ou du ciel,
les clos-masures arborés contrastent avec le paysage d’openfield
du plateau de Caux, caractérisé par de grandes parcelles trapues.
En fait, ces deux unités paysagères sont organiquement liées
et les champs ouverts gravitent autour des clos-masures. Signe visible de l’articulation
entre les deux parties : les passages ou potuis.

Isolés dans la campagne ouverte,
regroupés en hameaux de quatre à cinq fermes ou en villages « nébuleuses »,
ils composent un habitat semi-dispersé aux multiples variantes, inhabituel
en pays d’openfield.
Les ouvrages de géographie humaine des années 1960 ont montré
la singularité de ce paysage agraire.

  • L’organisation de l’exploitation

Siège d’une exploitation
agricole, le clos-masure a une superficie correspondant en général
au dixième de l’exploitation d’origine. De fait, les superficies
varient entre un demi à quatre hectares. L’expression clos-masure
ou cour-masure ou masure fait
partie du vocabulaire géographique. Les Cauchois disent la « cour ».
Cette unité reste le cadre de vie exclusif des exploitants cauchois.

Traditionnellement, culture et élevage
y sont étroitement associés. Ainsi assure-t-on le besoin de fumure
pour enrichir les sols limoneux. Cette complémentarité se lit
dans le paysage. Jouxtant le clos -masure, un herbage, délimité
aussi par un talus planté, relayé dans les champs ouverts par
des prairies permanentes ou artificielles.

Dans la masure herbagère et complantée, l’élevage
complémentaire de veaux et de volaille, géré traditionnellement
par la fermière, et la production cidricole offraient un complément
de revenus. Les pommiers haute tige permettaient de mettre
les arbres hors d’atteinte du bétail.

Regard
historique

Beaucoup de zones d’ombre subsistent sur l’origine
des clos-masures et conjointement sur l’évolution paysagère
du Pays de Caux.
Le défrichement de la forêt cauchoise est important du temps de
la Normandie ducale (aux Xe et XIe siècles). Les clos-masures s’accommodent
aussi de la structure de village-rue, caractéristique des villages d’essartage.
Ainsi le village de La Remuée, présente un grand
nombre de clos-masures, implantés de part et d’autre de la voie
principale correspondant à l’axe d’essartage.
La naissance des champs ouverts remonte au Moyen Age (au XIIe siècle).
L’hypothèse du bocage relictuel est maintenant rejetée (1).
D’ailleurs, le clos-masure n’est pas une structure bocagère.

L’association clos-masure et openfield est originale.
En revanche, les grands clos-masures isolés résulteraient de défrichements
tardifs au XIXe siècle.

Il faudrait multiplier les études micro-historiques à
grande échelle, pour saisir les discontinuités, à partir
de sources historiques et d’autres sciences, telles que l’archéologie,
l’enquête ethnologique, selon une méthodologie renouvelée,
avec utilisation de la cartographie chronologique rétroactive (2).
Les sources iconographiques, descriptives, économiques, notamment les
plans terriers et les aveux ont livré quelques conclusions.
Concernant Avremesnil, l’existence des clos-masures est attestée
par de rares mentions de fossés dès le début du XVIe siècle.
Des vergers apparaissent au milieu du XIVe siècle, mais il ne peut s’agir
de pommiers, introduits dans le Pays de Caux au XVIe siècle. Le paysage
d’openfield, confirmé par la toponymie, existe aussi au XVIe siècle
avec en corollaire la céréaliculture et l’habitat groupé.
Au XVIIIe siècle, l’arbre est rare dans le paysage. En revanche,
l’évolution du parcellaire est insaisissable.

En l’état
de la recherche :

- On ne expliquer la spécificité du Pays de Caux en matière
de clos-masure. La théorie de l’héritage viking s’avère
caduque, comme bon nombre d’hypothèses ethniques.
- L’archéologie montre que la maison à pans de bois et torchis
avec solin fait partie d’une
famille de maisons rurales qui existaient au néolithique dans toute l’Europe
du Nord-Ouest. Les similitudes avec les fermes gauloises de la région,
entourées d’un talus planté, interpellent. Mais l’absence
de sources concernant le Haut Moyen Age et les lacunes de l’archéologie
médiévale empêchent d’établir une filiation
entre les modèles des différentes époques.
- L’existence des clos-masures n’est attestée, par les sources
historiques, qu’à partir du XVIe siècle, mais peut-être
existaient-ils avant.
- L’introduction des vergers de pommiers dans la région au XVe
siècle a peut-être une incidence.

Des interrogations subsistent
aussi sur les fossés en particulier. Pourquoi a-t-on édifié
ces levées de terre ? Le fossé est-il un aménagement
hérité d’un autre âge où le retranchement était
une nécessité ?
Au-delà de la fonctionnalité, y a-t-il une raison culturelle ?

Plan cadastral de1822 de La Remuée,
©1989 Inventaire général - ADAGP


Photo du plan terrier de 1746, d’Avremesnil,
ADSM 12 Fi 79, Photo DRAC CRMH_LD 2004.


Enregistrement
d’un acte de vente


Vente de deux rangées de hêtres sis sur fond à Gonnetot
par Jean Flahaut du même lieu moyennant 500 livres au sieur Gabriel
Bizet aussi demeurant en la paroisse de Gonnetot

Passé
devant maître Delaune, notaire à Doudeville, le 1er décembre
1790.
ADSM, 2C 657, Contrôle des actes de Doudeville.

Intérêt
du document : Intérêt économique des arbres des
fossés.

Enregistrement d’un acte de partage

Désignation des immeubles
à partager en 3 lots
Article 1er
Une petite ferme à Ancourteville- sur- Héricourt [...]
consistant en une masure plantée d’arbres de haute futaie
sur fossés et à pied et d’autres fruitiers dans
la cour avec jardin, édifiée d’une maison d’habitation,
grange, four à cuire du pain et d’une écurie, vacherie,
cellier et hangar, contenant 53 ares 56 centiares. [...]

Acte
passé sous seing privé le 7 septembre 1861.
ADSM, 3Q 16 / 95, Contrôle des actes des notaires sous seing privé,
Bureau de Doudeville.

Intérêt
du document : Description d’un clos-masure. Vocabulaire.

Enregistrement
d’un bail de 8 ans d’une petite ferme à Harcanville,
hameau de Pichemont


Bailleur : Jean Pierre Duglé, propriétaire à
Fécamp.
Preneur : César Lacheray fils, employé de fabrique
à Herrenville.

[...]
Cette location se compose
1° d’une masure plantée d’arbres fruitiers édifiée
d’une maison d’habitation composée de trois appartements
dans lesquels il y a une laiterie, poulailler, étable à
porcs, grange avec deux embas et loge derrière, charreterie, fournil,
écurie, étable et cellier.
2° Trois pièces de terre en labour.
3° Deux pièces à côté plantées d’arbres,
le tout contenant environ 6 hectares 24 ares, 80 centiares.
Ainsi que ladite ferme [...]
A la charge par le preneur
[...] 2° De nantir la ferme de meubles et ustensiles aratoires
pour la sûreté du prix ci-après stipulé.
3° De ne pouvoir disposer des bâtiments qu’à usage
qui leur est habituel.
4° Le bailleur se réservera le droit de propriété,
[...] d’abattre des arbres de haute futaye sans indemnité.
5° Le preneur ne pourra exercer sur ladite ferme la profession de
marchand de paille et de fourrage.
6° Il ne pourra faire de marnières que pour le besoin de ladite
ferme.
7° Il ne pourra faire d’orge les deux dernières années
de la jouissance.
[...] 10° D’engranger les récoltes dans les bâtiments
de la masure.
[...] 12° De ne pouvoir faire plus de 56 acres de colza chaque
année.
13° De faire consommer les pailles et fourrages par les bestiaux de
la ferme.
14° De ne pouvoir ni décomposter ni dessoler les terres.
15° De faire employer [...] sur les bâtiments 75 glus de
la grosseur d’un mètre 75 centimètres.
16° De faire faire tous les ans une journée de maçon
avec un manœuvre et deux jours de terrassiers, de fournir la chaux
et le sable, qui conviendra pour ce genre de travail.
[...]18° De fouir et d’engraisser les arbres fruitiers tous
les trois ans jusqu’à la distance d’un mètre
60 centimètres du pied de chaque arbre.
19° De dématter les entes et les arbres après trois
années de plantation.
[...] 22° De fouir, tresser et tondre les haies vives tous les
ans.
23° De fournir la boisson aux ouvriers qui pourraient être employés aux réparations des bâtiments.
[...] 25° de marner la masure et les terres qui n’auraient
pas été marnées [...].
26° De permettre à son successeur de semer de la graine de
trèfle dans se blés et assolements sans indemnité.
[...] Le preneur oeuvra à son profit à l’ébranchage
des arbres de haute futaye jusqu’aux trois dernières années de sa jouissance.
La tombée des arbres fruitiers morts ou tombés par suite
de l’impétuosité des vents, en les remplaçant
d’une ente de première qualité, il aura soin de les
armer contre l’atteinte des bestiaux, et même d’armer
ceux qui ne le seraient pas.

[...]
Outre les charges et conditions ci-dessus, le preneur s’oblige acquitter
toutes les impositions prévues et imprévues à laquelle
cette location pourra être assujettie. Il fournira tous les ans,
deux poulets gris à l’époque des rois ou cinq francs
au gré du bailleur.
Il paiera à ce dernier à son domicile un loyer annuel en
espèces d’or ou d’argent et non autrement, [...],
la somme de 750 francs en deux termes et paiements égaux, Pâques
et saint Michel [...].
Il est encore convenu que le bailleur fournira au preneur des pieux convenables
et nécessaires pour soutenir le gros fil de fer destiné
à repousser les bestiaux pour qu’ils ne puissent pas atteindre
les jeunes arbres.
L’élagage des arbres fruitiers sera opéré par
les ouvriers du choix du bailleur et seront payés par le preneur.
[...].

Bail
passé sous seing privé le 16 juillet 1860.
ADSM, 3Q 16 / 95, Contrôle des actes des notaires sous seing privé,
Bureau de Doudeville.

Intérêt
du document : La composition d’une masure - Les cultures - L’assolement
- L’utilisation et l’entretien des bâtiments - L’entretien
des arbres - Le vocabulaire technique.

 

Géographie
historique

En revanche, l’évolution du clos-masure en tant
qu’exploitation agricole depuis le XVIIIe siècle est mieux connue.
L’adoption des cultures fourragères, les trèfles, dès
le XVIIIe siècle a permis de supprimer la jachère, de sortir de
l’organisation communautaire et de développer l’élevage
dans un cadre plus individualiste. Grâce à la fumure, les rendements
céréaliers sont devenus les meilleurs de Normandie. De même,
les cultures industrielles, lin, colza et betteraves à
sucre ont précocement diversifié l’assolement.
Le choix d’un système agricole mixte a peut-être structuré
le clos-masure. Il a incontestablement accru la prospérité du
Pays de Caux.

Malgré les mutations de l’agriculture, les grands
traits originaux de l’exploitation agricole cauchoise subsistent jusqu’à
la fin du XXe siècle. Parmi les permanences, on peut remarquer :

- La concentration des terres autour du siège de l’exploitation,
résultat d’une politique ancienne.
- Le maintien de l’unité de l’exploitation, grâce à
des dispositions juridiques : d’abord le droit d’aînesse
dans la Coutume cauchoise du temps de l’Ancien Régime, puis la
loi de 1938, assurant à un héritier la transmission de l’intégralité
de l’exploitation, moyennant des compensations aux autres.
- Le mode de faire-valoir : le fermage, caractéristique des riches
régions agricoles, bien que les modes de faire-valoir direct et mixte
se soient développés depuis les années 1960.
- Le système cauchois mixte (élevage et cultures), malgré
les impulsions récentes de la PAC.

Comme ailleurs, les mutations agricoles entraînent une
diminution et une concentration des exploitations. Le nouvel exploitant n’a
rien à voir avec son grand père « mait’ che lui »
qui régnait en patriarche sur le clos-masure, ne voulant dépendre
que de la nature et non des hommes.

Voir : CD-Rom Image de France, Thème
4, photo 24, Lin en fleurs en Pays de Caux.

  • Lecture patrimoniale

Dans le clos-masure, les
constructions se fondent dans le cadre végétal. L’élément
fondamental de l’organisation de ce vaste espace n’est pas l’architecture
mais l’arbre.
Le clos-masure reflète aussi la hiérarchie sociale du monde agricole.
Une double lecture s’impose donc, paysagère et sociale.

Plus l’exploitant
est aisé, plus grande est la parcelle, plus dense est le « carré »,
plus nombreux sont les bâtiments.

Le
« fossé »

Dans les grands clos-masures, le talus planté peut faire deux cents
mètres linéaires.
Les puissantes levées de terre sur les quatre côtés,
d’une hauteur de 1.50 à 2 mètres, ont été
édifiées en empilant des blocs d’argile extraits d’une
ceinture de vrais fossés. Elles sont surmontées de deux, voire
trois rangées d’arbres de haut jet, plantés en quinconces,
pour filtrer efficacement le vent, et renouvelés périodiquement
pour gérer leur vieillissement. Une autre rangée d’arbres
borde parfois le talus, du côté interne. L’arbre emblématique
est le hêtre. Il aurait supplanté les autres essences au XVIIIe
siècle : chênes, ormes, frênes.
Dans le « fossé », étaient aussi creusés
des fours à lin, pour le teillage.

L’utilisation du fossé au début du XXe siècle pour l’industrie linière
Dans le talus (dit fossé) qui ceinturait la cour plantée de pommiers, (une particularité des fermes du Pays de Caux) mon père avait creusé une très large brèche de forme circulaire qu’il avait recouverte d’une sorte de cheminée en forme de bulbe, faite de torchis, avec ouverture au sommet. Dans ce « four à lin », on disposait une sorte de gril constitué par des bâtons que l’on posait , un à un, à mesure que l’on plaçait dessus, verticalement le lin roui ; et cela, sans trop le presser, afin d’assurer un bon tirage, une bonne ventilation. Ensuite commençait la « chauffe », destinée à rendre la tige cassante. La chaleur était obtenue par un feu alimenté par les tiges brisées d’une opération précédente. [...] Bien entendu, on s’ingéniait à prévenir tout embrasement spontané, sans toutefois toujours y parvenir. Cela faisait alors une belle, rapide et fort coûteuse flambée. Le lin était perdu, le four à reconstruire. Naturellement, aucune assurance n’aurait consenti à couvrir un risque de cette nature.
Commençait alors le teillage. Défourné et encore tout chaud, le lin passait à la broyeuse à main [...].

C.-R.
DESERT, La rue d’enfer, Saussezemare-en-Caux, p. 37-38.

Allouville Bellefosse Manoir de la Turgère : Fossé
© Chantal Cormont
Erosion du talus
© Chantal Cormont

 

La masure

Tous les clos-masures ont en commun la dispersion et l’espacement
des bâtiments dans un herbage. Cette conception d’une vaste
parcelle bâtie servant en même temps d’herbage est originale.
Généralement, il y a cinq à huit bâtiments de
diverses tailles. Les grandes fermes alignent douze à
vingt bâtiments. Il est possible que le pan de bois qui limite la
taille des bâtiments et fait peser des risques d’incendies,
favorise l’individualisation et la dispersion des bâtiments.
Plusieurs modèles de dispersion existent (3), mais le modèle
le plus courant est celui de la grande masure à plan ordonné,
probablement plus récente. Dans ce cas, les bâtiments distants
les uns des autres de 20 à 40 m. sont alignés parallèlement
aux « fossés ».

Le bâti
Les bâtiments anciens font partie de la catégorie des maisons-charpentes,
à colombages, hourdis de torchis, recouverts d’une toiture
à fortes pentes en chaume, avec un faîtage en argile planté
d’iris. Ils ont généralement un plan allongé
et un volume en forme de parallélépipède étroit
et bas.

La maison
d’habitation
, adossée au fossé et orientée
vers le Sud ou l’Est, est dotée de multiples ouvertures de
ce côté, pour profiter de l’ensoleillement. Elles permettent
aussi de surveiller les animaux et de voir arriver les intrus (4).
Elle ne comporte généralement qu’un seul niveau d’habitation,
un grenier non divisé et n’a pas de cave. Un toit enveloppant
et débordant la protège des intempéries et un solin
en matériaux durs (brique, pierre, silex ou gré), des remontées
d’humidité du sol.
Les matériaux sont locaux : le bois provient des taillis,
le chaume des cultures céréalières, les matériaux
durs, du sous-sol, le torchis est fabriqué avec le limon. Tous
ces matériaux sont isothermes et imperméables. Les formes
et les volumes sont adaptés au climat. L’adaptation au milieu
naturel est donc remarquable.
L’habitation modeste comporte en général trois pièces
en enfilade. Pour pallier l’absence de couloir de desserte, des
portes jumelées assurent des accès indépendants.
L’imposante cheminée de la cuisine constitue l’élément
important de l’intérieur de la maison, comme le montre son
décor.
Le pan de bois à colombage vertical serré, « à
grille », est caractéristique. Le pays de Caux a ignoré
l’évolution décorative du pan de bois, la richesse
s’exprimant par l’utilisation de la brique.

A l’image de
la noblesse et de la bourgeoisie citadine, qui ont fait édifier
sur leurs terres des châteaux en brique dès le XVIIe siècle,
tous les autres propriétaires terriens font reconstruire leur habitation
en brique. Ce matériau favorise les constructions à étage
et comble qui se généralisent au XIXe siècle. L’ardoise
d’Angers se substitue au chaume et permet d’avoir une citerne
pour récupérer l’eau du toit. Ainsi les nouveaux matériaux
et les nouveaux modèles architecturaux permettent au propriétaire
d’afficher sa réussite sociale.
Par exemple, l’ancienne maison basse à pan de bois du XVIIe
siècle d’une ferme située au lieu-dit Loiselière
à la Remuée, est remplacée au milieu du XIXe siècle
par une construction en brique et silex, comportant un étage.
Progressivement, le pays de Caux se pare de maisons de maître en
brique et le pan de bois devient le matériau des maisons
de journaliers-tisserands
.

La grande ferme se signale
aussi par une entrée monumentale, formée
de piles en matériaux divers, avec parfois un couronnement et des
murs en prolongement.

Les résultats de l’enquête
« Bâtiment agricole » de 1965 sur l’âge
du bâti agricole et les matériaux de construction en Seine-Maritime
permettent de mesurer l’ampleur du changement de mode architecturale.
L’ancienneté du bâti est attestée. Il s’avère
que plus de la moitié des bâtiments d’habitation ont
été reconstruits entre 1789 et 1914 et sont en brique. Mais
l’enquête montre aussi la relative importance du torchis,
la domination de l’ardoise en couverture et la disparition du chaume.

Age du bâti lié
à l’agriculture : 20 à 35 % des bâtiments
construits avant 1789 (moyenne : 12 %)

Age des bâtiments d’habitation :
17,2 % avant 1789 ; 35,5 % entre 1789 et 1870 ; 15,3 % entre
1870 et 1914.

Matériaux des bâtiments
d’habitation : torchis : 31,5 % ; brique : 55,2
 %.
Couverture des bâtiments d’habitation : ardoise :
60,6 % ; chaume : 1,5 %.

En 1965, l’état
des bâtiments anciens était critique. Le chaume résiduel
des couvertures de bâtiments agricoles précède le
papier goudronné ou la ruine. Pour sauvegarder ce qui reste, une
nouvelle enquête agricole serait nécessaire.

Cf : CD-Rom Images de France, thème 7 photo 1, la « cour cauchoise » :
la ferme de Beauchêne, près de Bolbec.

Ferme de Mesnil Durdent, E lemouton
© 1985 Inventaire général_ADAGP
Photo Inventaire torchis. D Couchaux
1989 Inventaire général_ADAGP
Photo Inventaire : Harcanville, ferme Lemouton
© 1977 Inventaire général_ADAGP
Photo Inventaire : Bolleville Guillerville portail Est
© 1997 Inventaire général_ADAGP
Photos Inventaire : La Remuée Loiselière ancien logis de la ferme, D Couchaux
© 1989 Inventaire général_ADAGP
La Remuée Loiselière logis XIXe D Couchaux
© 1989 Inventaire général_ADAGP

 

Les
bâtiments agricoles.

La disposition des bâtiments agricoles, en ordre lâche à
la périphérie de l’exploitation est surprenante. Elle
rallonge par exemple les déplacements. Elle semble tout de même
répondre à une logique d’exploitation.
La taille des bâtiments, les étapes de construction, l’état
de conservation montrent l’évolution des systèmes
agricoles et l’importance de l’exploitation. La grange et
l’étable traduisent l’importance respective de la culture
et de l’élevage à un moment donné et se disputent
la prééminence.
Au XIXe siècle, la brique s’impose aussi lorsqu’il
faut reconstruire les principaux bâtiments agricoles des grandes
exploitations. Souvent, il y a une différence de matériaux
entre la façade principale et les autres murs. Les murs-pignons
en maçonnerie composite et rampants débordants en brique
sont une variante.

Dans les grandes exploitations,
la grange est un bâtiment volumineux, afin d’assurer
le stockage de la récolte et le battage des gerbes. Le grain est
stocké ailleurs. Une ferme moyenne a besoin d’une grange
de 500 m3, soit dans le pan de bois, un bâtiment de plus de 10 m
de long. Dès le début du XIXe siècle, de nouveaux
besoins d’engrangement apparaissent avec le gonflement des gerbes
fauchées par rapport aux gerbes sciées et la croissance
des rendements. D’où la multiplication des granges à
pan de bois ou la construction d’un haut bâtiment en brique.
A l’intérieur, elle comprend deux parties, en liaison avec
sa double fonction. Au centre une aire à battre, la « battière »
ou « batteresse » où l’on battait le
blé au fléau et de chaque côté, des aires de
stockage des gerbes, appelées « tas », « tassant »
ou « tasserie ».
Les ouvertures aussi sont fonctionnelles. Deux ouvertures symétriques,
les gerbières s’ouvrent à hauteur des charrettes et
permettent le déchargement des gerbes, qui sont fourchées
de l’intérieur. Au centre, une petite porte surélevée
empêche les animaux de rentrer.
Les grandes granges se signalent par des portes charretières.
Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les granges sont
flanquées d’un manège, petit bâtiment
rond ou polygonal, en bois à claire-voie, couvert d’un toit
pointu, où l’on faisait tourner plusieurs chevaux pour actionner
une batteuse mécanique, placée dans la grange. Ces manèges
constituent un indicateur chronologique. Leur développement entre
1810et 1840 est une réponse à la crise de la main d’œuvre
agricole, happée par le tissage à domicile. Ils sont utilisés
jusque dans les années 1930.
Depuis l’utilisation de la moissonneuse-batteuse qui fait toutes
les opérations au champ, les granges à battière deviennent
inutiles et sont détruites. Offrant des possibilités de
reconversion, les granges à porte charretière sont en sursis.
Pour stocker la paille pressée en balles, on construit de grands
hangars.

Avec l’intensification
de l’élevage de vaches laitières, l’étable
supplante la bergerie. Etables et écuries
sont des bâtiments longs, percés généralement
de petites ouvertures hémisphériques pour aérer le
bâtiment et dotés de portes à deux battants superposés.

La laiterie
n’est souvent qu’une petite pièce attenante à
la salle commune dans la maison d’habitation.

Le pressoir
est un bâtiment caractéristique de la Normandie. Pour pouvoir
manœuvrer l’outil pressoir à longue étreinte,
le pressoir est un bâtiment long et volumineux. Il est l’apanage
des grosses fermes.

La charreterie
est un grand bâtiment ouvert, servant à abriter les chariots
et les voitures de maître. Il est construit à un emplacement
permettant de faire les manœuvres, sans trop mordre sur le verger.
Elle est dotée d’une toiture volumineuse car le comble sert
de grenier à grain.

Parmi les petits bâtiments,
le fournil, héritier
du four banal. Construit loin de l’habitation pour éviter
les risques d’incendie, il est reconnaissable à l’extérieur
par son four en forme d’abside, recouvert d’une épaisse
couche de torchis et abrité par un toit.

Photo : Inventaire : Bolleville Guillerville grange
© 1997 Inventaire général_ADAGP
Photo Inventaire : Allouville Bellefosse Manoir La Turgère Pressoir
© 1976 Inventaire général_ADAGP
Photo Inventaire : La Remuée Loiselière Pressoir, D Couchaux
© 1989 Inventaire général-ADAGP
Photo Inventaire : Harcanville La Bataille charreterie Le mouton
© 1977 Inventaire général_ADAGP
Photo Inventaire : Harcanville La bataille Etable Le Mouton
© 1977 Inventaire général_ADAGP
Photo Inventaire : Cany-Barville. Le Maudrouard Manège Le mouton
© 1984 Inventaire général_ADAGP

 

Le patrimoine
du manoir.

Le manoir est un chef-lieu
de fief. Il a vocation de servir de résidence seigneuriale, mais il est
généralement converti en centre d’exploitation agricole,
exploité en faire-valoir direct par l’intermédiaire d’un
régisseur ou en faire-valoir indirect par un fermier. Comme toutes les
exploitations agricoles du Pays de Caux, la ferme-manoir a la structure d’un
clos-masure : le logis et les dépendances sont éparpillés
et protégées par un talus planté.
Certaines fermes-manoirs ont une double habitation : une habitation noble
ou une maison de maître et une maison paysanne pour le fermier.
La qualité de seigneur du possesseur du manoir, habilité à
percevoir des droits seigneuriaux et fier de ses privilèges, se lit dans
l’architecture et la décoration. La polychromie est caractéristique
des manoirs cauchois.
La coutume de Normandie donne le droit au seigneur d’une terre noble,
appelée plein fief, d’édifier un colombier sur pied, pour
faire de l’élevage de pigeons. Cette construction de prestige se
singularise par l’agencement des matériaux et le raffinement du
décor. Le colombier du Pays de Caux est généralement cylindrique,
en brique, coiffé d’un toit en poivrière, en tuiles, ardoises
ou chaume, surmonté d’un épi de faîtage représentant
un pigeon. Symbole du pouvoir seigneurial, il s’inscrit souvent de manière
ostentatoire dans l’entrée de la cour.
Toutefois, avant même l’abolition des privilèges en 1789,
ce droit a été détourné par des exploitants non
privilégiés. Ainsi trouve-t-on des colombiers dans des fermes
non manoriales.
Outre le colombier, la grange de grande dimension, le pressoir avec sellier,
la charreterie souvent refaite en brique et éventuellement une chapelle,
montrent la hiérarchisation de la société.
En comparaison, certains manoirs reconstruits après la destruction du
pouvoir féodal, semblent ordinaires.

Photo Inventaire : Blaqueville Manoir Colombier
© 1977 Inventaire général_ADAGP
Allouville Bellefosse Manoir La Turgère colombier pressoir
© Chantal Cormont
Photo Inventaire, charreterie du manoir de Guillerville à Bolleville manoir charretterie
© 1997 Inventaire général_ADAGP
Epretot Manoir Colombier
© Chantal Cormont

Les villages.

De par leur superficie étendue
et l’absence des repères visuels habituels, les villages de clos-masures
déroutent. De loin, l’alignement des fossés des clos-masures
regroupés évoque plutôt la lisière d’un bois.
Dedans, le caractère ombreux du village et l’absence de constructions
le long des routes déconcertent. On cherche vainement le chef-lieu aggloméré.
Les rues ont l’aspect d’un chemin creux, et là encore, la
masse végétale des talus plantés happe toutes les constructions,
même l’église.
Dans ce tissu villageois, s’insèrent aussi les micro-propriétés,
sans fonction agricole, des anciens tisserands ruraux, limitées aussi
par des fossés.
La généralisation du fossé planté
à des constructions n’ayant pas de fonction agricole (maisons,
églises, châteaux) montre la dimension culturelle de cette caractéristique
paysagère.

Mesnil-Durdent, micro-village
de 27 habitants actuellement, regroupait en 1985 sept clos-masures.
Epretot présentait en 1989 seize clos-masures, dispersés entre
le chef-lieu de commune et plusieurs hameaux.
Ces deux villages de clos-masures se transforment rapidement.

Photo Inventaire : photo 87 76 69 X, Ermenouville, Eglise hêtres Le Mouton
© 1987 Inventaire général_ADAGP
Photo Inventaire : Gonzeville, Eglise fossé Le Mouton
© 1977 Inventaire général_ADAGP
Carte de « répartition des talus plantés dits fossés cauchois » dans l’Indicateur du patrimoine architectural, arrondissement de Rouen rural, Ministère de la Culture, 1983.

Lecture
environnementale

Avec les transformations de l’agriculture
et l’évolution du mode de vie en milieu rural, que deviennent les
clos-masures ?

Même si le clos-masure
conserve sa fonction agricole
, les transformations d’un espace
aménagé pour les enjeux de l’agriculture d’une autre époque sont inévitables.
La nouvelle agriculture nécessite l’adjonction de hangars de stockage,
de bâtiments d’élevage ou de silos volumineux, qui sont construits
dans la masure ou à l’extérieur. Les ruptures d’échelle
et de matériaux sont saisissantes.
Par ailleurs, les anciens bâtiments agricoles, inadaptés, tombent
en ruine ou sont détruits.
De nombreuses étables ont été détruites depuis 1965.
Actuellement, on en dénombre en Seine-Maritime 14 000, dont probablement
7 000 construites depuis 1965. Sur les 72 000 recensées en 1965,
d’après l’enquête nationale (5) initiée par
le ministère de l’agriculture, il n’en resterait donc que
7 000. Par conséquent, les 9/10 de ces bâtiments si caractéristiques
des clos-masures ont disparu ou changé de fonction.
La construction de bâtiments agricoles est très importante de 1975
à 1988, surtout dans les zones d’élevage. Elle s’explique
par la mise aux normes des bâtiments d’élevage.

Le verger de haute tige disparaît,
victime de l’instauration de primes à l’arrachage des pommiers
dans les années 1960, de la plantation de nouvelles variétés
ou des constructions nouvelles.

Les talus plantés sont menacés.
Pour favoriser le passage des machines agricoles ou relier des parcelles, la
destruction d’un ou plusieurs côtés arborés est souvent
programmée, complétée par l’arasement du fossé.
La plantation de variétés à croissance rapide (frênes,
peupliers) est un palliatif.
Partiellement ou totalement déclos, le clos-masure fait place à un paysage dégradé qui déclasse
le bâti et banalise l’espace.

Photos Inventaire : Blaqueville La Queue du chien herbage
© 1977 Inventaire général_ADAGP


Allouville-Bellefosse clos-masure fossé discontinu
© Chantal Cormont

L’unité paysagère
se trouve également altérée lorsque la masure s’oriente
vers une fonction résidentielle
. Les cessations d’activités
agricoles et la progression de l’emprise urbaine expliquent l’ampleur
du phénomène.
Lorsque le clos-masure est divisé en parcelles résidentielles,
l’aménagement d’entrées indépendantes et de
nouvelles clôtures végétales de lauriers ou de thuyas, sur
la rue ou en limite de parcelle, entraîne la destruction du talus planté
et crée un paysage de lotissement urbain. L’impression d’enfermement
créée par les hauts arbres, la peur de la tempête et un
nouvel imaginaire du paysage distillé par les jardineries expliquent
les choix des nouveaux habitants.

Les maisons neuves des lotissements
à l’entrée du village et le mitage empâtent le paysage.

Cf. CD-Rom
Image de France, thème 4, photo 13 : un clos-masure dégradé
à Bréauté.

Epretot Manoir colombier.
©
Chantal Cormont

 

Bilan

Les enquêtes de la
DDAF, réalisées sur la base de sondages représentatifs
à partir de l’observation de mailles du territoire de 9 ha définies
sur photos aériennes (6) et publiées dans la revue Agreste, livrent
des conclusions sur l’évolution récente du paysage rural
en Seine-Maritime.
Une enquête fiable (7) réalisée dans les années 1990
montre qu’il y avait encore à cette date 4400 km de talus plantés.

Les études ciblant
les clos-masures manquent. Seule une enquête toute récente (2005)
réalisée par la CAUE 76 concernant les 500 clos-masures de 9 communes
(8) de trois cantons étudie précisément les composantes
des clos-masures. Le bilan est alarmant :
- Concernant les talus plantés, 38 à 60 % des talus plantés
sont en mauvais état ou ont disparu ; à peine 30 % sont en
bon état.
- De manière générale, 33 % des clos-masures sont en mauvais
état et ont perdu leur identité ; 7 % seulement sont en bon
état.

Créer
une dynamique de sauvegarde

Le clos-masure est un paysage
dégradé et menacé. C’est une partie du patrimoine
et de l’identité régionale qui risquent de disparaître.
Pour enrayer le phénomène, il faut concilier patrimoine et fonctionnalité.
Cela passe par la sensibilisation au patrimoine et l’implication
de multiples partenaires.
La qualité du paysage est un atout économique. A l’heure
du tourisme vert, il devient un élément attractif.
Dans cette optique, l’office de tourisme de Bolbec a mis au point un circuit
des clos-masures.
La commune de Mesnil Durdent a aménagé un jardin des espèces
sauvages locales, les « Amouhoques », ainsi qu’un
parcours de découverte de la flore des talus plantés.
Quant au bâti, sa restauration est subordonnée
à de nouvelles utilisations. La transformation du corps de ferme et des
bâtiments agricoles en habitations principales, secondaires ou en gîtes
ruraux permet la réhabilitation.
Les manoirs sont particulièrement prisés comme résidences
secondaires. Le nouveau propriétaire se réapproprie alors l’espace
et défend jalousement son patrimoine contre les regards indiscrets. Il
réhabilite le bâti, et tout en conservant les grandes structures
paysagères (chemin de desserte, espace central, rideaux d’arbres),
remodèle l’espace végétal en écrin de
verdure.

Photo Inventaire : Ermenouville maison Le Mouton
© 1987 Inventaire général_ADAGP
Ermenouville gîte rural
©
Chantal Cormont 

33 - Allouville Bellefosse Manoir de la Turgère. Habitation et allée plantations
©
Chantal Cormont 

La sensibilisation au patrimoine
et la fonction de conseil sont des missions assurées par le CAUE,
association semi-publique qui s’adresse aux particuliers et aux collectivités
locales qui ont un projet d’aménagement ou de construction. Il
est aussi maître d’œuvre dans certaines opérations,
telle la replantation des fossés.

Une protection institutionnelle
existe.
Ermenouville, village très étendu de 150 habitants, regroupant
une quarantaine de clos-masures, un classement en ZPPAUP,
exceptionnel pour une commune rurale, est en cours d’étude. Une
charte paysagère marquera l’aboutissement du partenariat entre
la commune et les instances culturelles.

Conclusion
générale

Reflet
du milieu naturel et du savoir-faire des hommes pour aménager leur territoire,
le clos-masure constitue un patrimoine paysager et architectural singulier.
Il porte la marque de ses anciens propriétaires bourgeois ou nobles citadins,
de ses fermiers cauchois et des systèmes agricoles. Mais ce patrimoine
est en train de changer de main et de fonction. Il n’est plus le cadre
de vie ancestral de paysans cauchois. Un monde clos abrité des regards
s’est reformé autour du manoir transformé en résidence
de charme. Mais à côté, combien de clos-masures déstructurés
et en sursis pour les besoins d’une société périurbaine
et les enjeux d’une économie ouverte ? Comment pérenniser
un paysage lorsque les facteurs économiques, sociaux et culturels changent aussi
rapidement ? Toutefois sa destruction n’est pas une fatalité. On
peut espérer que les nouvelles fonctionnalités des clos-masures,
les politiques patrimoniales et la nouvelle sensibilité au développement
durable permettront de valoriser ce patrimoine rural identitaire.

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(1)
- Dans son Précis de géographie humaine, 1966, le géographe
Derruau mentionne qu’on serait passé du bocage primitif à
l’openfield, et que dans le cas du Pays de Caux, on aurait laissé
subsister « certains traits préexistants » en raison
« des habitudes paysannes ». Insistant sur le décalage
entre l’évolution du système agricole et le cadre de vie,
il signale aussi que l’économie céréalière
intensive a dû s’établir après une phase de pacage
et n’a pas fait disparaître le clos-masure.

(2) - Méthode utilisée
par Bruno Penna pour étudier l’histoire paysagère du Marais-Vernier :
reconstitution figurée chronologique des structures paysagères,
en remontant le temps, en fonction des données scientifiques.

(3) - Le géographe
P. Brunet fonde sur ces différences une typologie des clos-masures.

(4) - CF les récits
du père Alexandre.

(5) - Les résultats
sont publiés dans la revue Agreste.

(6) - Publiées dans
la revue Agreste.

(7) - Sur 160 photos aériennes
couvrant le département, on mesure la longueur du talus sur 2 carrés
de 9 ha chacun, sur chaque photo aérienne.

(8) - Canton d’Yvetot :
Allouville-Bellefosse, Ecretteville-lès-Baons et Valliquerville ;
canton de Yerville : Yerville, Saint-Martin-aux-Arbres et Ectot l’Auber ;
canton de Pavilly : Bouville, Blacqueville et Mesnil-Panneville.