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Publié : 28 mars 2006

2 - LA CHINE, CONCURRENT OU CLIENT ?

REGARD SUR
LA MONDIALISATION A TRAVERS LA CHINE

PREMIERE PARTIE : LA CHINE, CONCURRENT OU CLIENT ?

 

LES MARCHES
OCCIDENTAUX ONT DES YEUX DE CHIMENE POUR UNE CHINE EN PLEIN ESSOR, PRETE A PRENDRE
SA REVANCHE APRES PLUS DE TRENTE ANS D’OSTRACISME. MAIS EN MEME TEMPS
ON REDOUTE CE NOUVEAU MONSTRE QUE L’ON SOUPÇONNE D’ETRE CAPABLE
D’AVALER TOUT CRU NOS BENEFICES ET NOS AVANTAGES.


I - LE VIRAGE DE LA CHINE

On ne peut qu’être
surpris
, voire admiratif, lorsqu’on observe les mutations
effectuées en moins d’une génération, tant par leur
ampleur que par leur rapidité. Certes
l’histoire chinoise est riche de ces bouleversements spectaculaires,
mais ici nous le voyons sous nos yeux et pour certains avec une certaine appréhension.

Quelle marche ce pays a-t-il adoptée ?

A.
DE MAO A L’APRES MAO

L’évolution a été chaotique, hors norme et surprenante...

1.
L’« anomalie » chinoise

Depuis 1949 après que Mao et le Parti Communiste aient
installé la République populaire de Chine, chassant
les nationalistes défaits qui se réfugient à Taiwan, s’exilent
vers Hong Kong, Singapour, l’Asie du Sud ou les Etats-Unis, les phases
d’industrialisation se sont succédé sur un mode très
chaotique
, selon les intérêts et la volonté des
dirigeants chinois, soit d’ouvrir, soit au contraire de refermer le pays.

Toutefois, par rapport
aux autres pays du bloc socialiste, la Chine constitue une anomalie

 :

  • d’un côté
    on a favorisé la création de grands groupes industriels
    avant tout orientés vers l’industrie lourde
    et l’armement : une 1ère fois entre 1953
    et 1957
    , puis entre 1961 et 1966, mouvement qui
    a repris à la fin des années 1970. En cela
    la Chine ne diffère guère de l’Union
    soviétique ou de l’Allemagne de l’Est.
  • de l’autre
    côté
    , les autorités se sont aussi préoccupées
    d’autonomie locale
     : chaque ministère
    disposait de ses propres entreprises, chaque province, parfois
    même chaque municipalité s’est dotée
    d’un appareil de production aussi complet que possible.

>> Cette double
démarche a engendré un éclatement des structures industrielles
et une duplication des investissements : des milliers de producteurs, de taille
souvent sous-dimensionnée, fabriquent les mêmes produits aux quatre
coins du pays... Et la Chine détient ainsi le record mondial de la
fragmentation du tissu industriel.

2.
L’entrée dans l’économie de marché

Après la mort de Mao en 1976, ses successeurs ont lancé
des réformes
connues sous la dénomination de « 
quatre modernisations »
touchant l’industrie, l’agriculture,
la défense nationale, les sciences et techniques, telles qu’elles
se mettent en place à partir de 1978 avec Deng
Xiaoping
.

  • Ces réformes correspondent
    en fait à une ouverture vers le capitalisme, sans
    pour autant renoncer à la dictature communiste. Désormais les
    responsables provinciaux et locaux sont jugés non plus uniquement sur
    leur fidélité politique mais aussi sur leur capacité
    à développer l’industrie locale
     : ils vont bientôt
    mettre la main sur les circuits financiers et encourager une industrialisation
    à tout va (1).
  • Ce phénomène
    a été accentué par les différentes vagues de
    transferts des entreprises d’Etat
    aux municipalités
     ; par la reconversion des industries militaires ; par les
    subsides accordés aux entreprises en difficulté
    pour acheter des équipements étrangers...

>> Tout cela
a alimenté la redondance des investissements de manière aveugle
.
Multiplication sans grandes conséquences jusqu’au
milieu des années 1990, la croissance exponentielle de la demande
permettant à des entreprises de petite taille, même mal gérées
et protégées localement, de grignoter des parts de marché
suffisantes pour survivre.
Mais parallèlement, les autorités chinoises ont aussi l’ambition
de promouvoir des groupes de dimension internationale capables
de figurer dans le classement de Fortune, ce qui suppose de faciliter les concentrations.


B. LE ROLE DES DIASPORAS

Pour mieux saisir la rapidité et l’ampleur des mutations chinoises,
il nous faut retourner au territoire et à la géographie
 : où en effet va-t-on développer des pôles de croissance
compétitifs ?
dans les anciennes provinces industrielles surtout
liées aux gisements de matières premières... ? ou
dans les grandes villes... ? Pékin ? Shanghai ? ou bien...

1. Des
mesures exceptionnelles

Deng Xiaoping choisit les provinces maritimes du sud
pour « ouvrir la porte » aux échanges et aux investissements
étrangers avec une législation « spéciale
 »
 :
- franchise douanière pour les produits importés
destinés à être réexportés après transformation
 ;
- autonomie des autorités locales sur le choix des investisseurs
(y compris des banques) et des productions, sur la fixation des prix et la cession
de terrains ;
- 80% au moins des bénéfices doivent être
conservés sur place ;
- des contrats temporaires peuvent être signés
avec les salariés...

Pourquoi là
 ?
La réponse se trouve à Hong Kong, Macao et
Taiwan
 : les entrepreneurs chinois de la diaspora,
de traîtres à leur père et souverain Mao,
deviennent alors des agents précieux pour le rayonnement
de la Chine, car ils sont insérés dans le capitalisme
d’affaires, mais ils étouffent dans des territoires exigus et saturés,
et sont donc à la recherche d’espaces et de main d’œuvre
(2).

Entre 1980 et 1984,
les Zones économiques spéciales (ZES) (cf. cadre
rouge -
carte 1
) englobent les villes du Guangdong (Shenzhen,
Zhuhai et Shantou), du Fujian (Xiamen), de Hainan et du Guangxi (Wuzhou) pendant
que Hong Kong et Macao deviennent deux Régions
administratives spéciales
.

En 1984 sont ouverts
trois deltas : la Rivière des Perles
autour de Canton (Guangzhou)
(cf. carte 2) qui totalise 40 millions
d’habitants soit 3 % de la population ; le Yangzijiang (encadré
en pointillé - carte 1)

autour de Shanghai ; le delta de Xiamen (entouré en noir - carte1).

Puis en 1988 le
système est étendu à toutes les villes de la côte
Est
.






2. Le
tournant historique de l’accession de la Chine à l’OMC

Le 11 décembre 2001, la République populaire de Chine
devient le 143ème membre de l’Organisation mondiale du commerce.
Quel sens a cette décision dans l’histoire de la Chine populaire
 ? n’est-on pas ici en pleine contradiction ?

En fait la Chine inscrit
sa politique dans une continuité qui repose sur sa volonté
de retrouver une place dans le concert des grandes nations
 :

  • contre Taiwan,
    longtemps reconnu comme la seule Chine fréquentable... mais que
    dès 1971 la Chine communiste remplace au Conseil
    de sécurité de l’ONU
    ...
  • auprès
    de tous les grands organismes
    issus de la dernière guerre
    et dont elle avait été exclue après 1949 : le FMI
    et la Banque mondiale ; le GATT ; et enfin
    l’OMC. A la création de cette dernière,
    le 1er janvier 1995, n’étaient conviés
    ni la Chine populaire, ni Taiwan, mais Hong
    Kong et Macao ! 25 ans ont été nécessaires pour que la
    Chine de Pékin trouve un fauteuil dans chacune de ces institutions.

>> Les autorités
chinoises naviguent en réalité sur une véritable corde
raide : les débats sont vifs entre l’appareil du PC, qui voit venir
la mort de l’économie socialiste, et les espoirs des libéraux
chinois et étrangers pour qui ce processus pourrait amorcer un changement
politico-institutionnel vers plus de démocratie.

L’OMC ne cesse de rappeler la Chine à l’ordre
(3). Certains pensent qu’à terme l’accumulation
des remontrances peut changer effectivement le système légal
chinois en favorisant une réforme juridique : sont attendus la création
de tribunaux et de syndicats indépendants
du Parti communiste ; une évolution de la situation de l’emploi,
en particulier dans l’industrie étatique ; une légalisation
du travail.

Mais pour l’instant
la porte est d’abord ouverte vers le commerce mondial...


II - LES ENJEUX ECONOMIQUES

Il s’agit
d’assurer une triple cohabitation qui amorce une triple transition :

- d’une économie étatique et planifiée vers l’économie
de marché
,
- d’une économie agricole et rurale vers l’économie
industrielle, urbaine et de services,
- d’une économie autarcique vers l’économie
ouverte
.

> La Chine a donc beaucoup
plus besoin des autres
que l’inverse...
- d’abord pour satisfaire son énorme marché intérieur.
En effet le choix s’est imposé d’une croissance
poussée par la demande : le pays doit s’équiper
 ; et la classe moyenne en pleine expansion est avide de biens
de première nécessité comme de luxe ;
- ensuite pour confirmer sa place sur les marchés extérieurs
comme cliente privilégiée.

Mais en même temps
la Chine fait peur car elle est devenue l’atelier
du monde
, capable de produire à bas coût des
milliers de marchandises aussi diverses que les jouets (3/4
de la production mondiale), les jeans et les pulls, les DVD
et téléviseurs (TCL), les portables de Motorola
ou les ordinateurs d’IBM dont la section PC a été rachetée
par Lenovo... ; mais aussi des médicaments,
des semi-conducteurs... ; en attendant les trains, les
avions, etc.

A.
LA CHINE, UNE CLIENTE DE 1ER CHOIX ?

1. Un
aimant pour les investissements

La croissance chinoise
ne peut se faire qu’avec un apport massif de capitaux
(4).

  • Depuis 2002, la Chine
    est l’une des 1ères destinations mondiales des IDE
    (de 50 à 55 milliards de $ quand les Etats-Unis en reçoivent
    40...). Voisinent des entreprises à 100% étrangères
    et d’autres en partenariat avec des capitaux locaux souvent investis
    par les apparatchiks du régime.
  • Cet apport de financements
    s’accompagne de méthodes de gestion avancées,
    de formes d’organisation moderne des entreprises pour
    le secteur non-étatique en pleine vigueur dominé
    par des projets de petite taille (moins de 30 millions de
    dollars), souvent à faible intensité technologique, mais à
    fort retour sur investissement.


2. Sans doute la 3ème puissance commerciale...
... après les Etats-Unis et l’Allemagne, et avant le
Japon.

Mais ce qui est très
intéressant, c’est que le développement
de la Chine tend à rebattre les cartes de la répartition des richesses
.(5)

  • La Chine est
    le concurrent
    direct des industries de main d’œuvre, y
    compris pour des pays du Sud en voie de d’émergence
    comme le Mexique ou le Maghreb..., surtout avec les levées
    des quotas
    d’importation prévues et approuvées
    par l’OMC : on se rappelle les remous de l’ouverture du marché
    mondial des textiles au 1er janvier 2005.
    >> la Chine est devenu le 1er fournisseur de vêtements
    de la France, devant la Tunisie dont les exportations ont chuté
    de 8% en 2005 ; les exportations chinoises vers les Etats-Unis ont été
    multipliées par 7 depuis la libéralisation du marché
    des soutiens-gorge ! pour le plus grand bénéfice des
    importateurs
    , en particulier la grande distribution, et un bénéfice
    moindre pour les clients... (6)
  • A l’inverse, la
    Chine est le client de tous les pays spécialisés
    dans les produits de base : denrées alimentaires (Brésil,
    Argentine, Australie), matières premières,
    biens d’équipement.
    >> longue est la liste des importations : graine de
    soja, huile de palme, coton, cuivre, zinc, étain, etc. ; ¼ de
    l’acier et de l’aluminium, 40% du ciment produits dans le monde,
    etc.
    Cette demande de matières premières contribue à tirer
    les prix à la hausse
    de manière durable, ce dont profitent
    les Etats vendeurs, en particulier ceux du « Sud ».
    Les achats chinois se portent aussi vers les machines allemandes,
    italiennes, japonaises
    ... nécessaires pour produire les
    marchandises que l’Allemagne, l’Italie et le Japon auront de plus
    en plus de mal à écouler sur un marché où domine
    les bas prix !
  • La Chine est également
    un gros consommateur de brevets et de technologies, car sa
    capacité d’innovation et de dépenses en R&D est encore
    limitée : des transferts de technologie induits par
    les investissements étrangers (ou par la piraterie !) sont surtout
    sensibles dans certains secteurs : électronique
    et électroménager, communications, automobile, aéronautique...et
    plus récemment semi-conducteurs...

>>> Il
y a donc une étroite interaction entre production, commerce extérieur
et entreprises étrangères qui contrôlent la moitié
des échanges chinois. Beaucoup importent des biens pour les transformer
et les réexpédier (8)... et la Haute-Normandie
nous en fournit une illustration
...


3. La question énergétique

C’est évidemment un souci majeur. Actuellement les ressources
nationales sont insuffisantes et l’équipement
vétuste, en particulier dans les mines
régulièrement secouées par des accidents mortels. Des investissements
sont en cours tant dans l’hydroélectricité
(barrage des 3 Gorges dans le Sichuan, montagnes côtières du Guizhou)
et la prospection d’hydrocarbures s’accélère
dans l’Ouest (Xijiang) et en Mer de Chine.

La Chine est
depuis 2003 le 2ème consommateur
de pétrole (après les Etats-Unis) dont elle achète
7% de la production pour seulement 10 jours
de réserve ; elle consomme aussi 1/3 du
charbon mondial. Ici encore elle apparaît en concurrente
directe avec l’ensemble des acheteurs du Nord comme du Sud.

Et comme tous
les importateurs d’hydrocarbures, la Chine souhaite assurer la sécurité
et la longévité de ses approvisionnements. Elle
privilégie donc les contrats à
long terme pour éviter d’être
soumise aux fluctuations du cours du brut :

  • Son 1er
    fournisseur est évidemment l’Arabie, mais elle
    ne dédaigne pas le Venezuela, l’Angola
    ni la Russie où son accord avec Youkos
    reste en suspens.
  • L’Iran
    et le Kazakhstan l’intéressent au plus haut
    point : les Chinois viennent de racheter PetroKazakhstan,
    une vieille raffinerie construite pour l’Armée rouge sur d’importantes
    réserves, remise à flot par une société
    canadienne dirigée par un Français,
    Bernard Isautier, et revendue avec large bénéfice (9).
    Reste une question lancinante, celle du tracé
    problématique des oléoducs
    du cœur de l’Asie
    vers le Pacifique : passeront-ils sur le territoire russe
    ou sur le territoire chinois ?... La Chine entre ici en rivalité
    avec le Japon dont 90% de l’énergie sont importés
    et qui cherche aussi de son côté à s’assurer d’un
    acheminement qui ne doit pas dépendre du bon vouloir de son grand voisin
    asiatique.


B. UNE NOUVELLE GEOGRAPHIE

La
Chine fournit une formidable image de la mondialisation.
En effet,
les IDE se dirigent massivement là où
se concentrent
 :
- les infrastructures les plus développées (transport,
fluides, banques, ports...),
- le bon niveau d’instruction de la population (universités
et écoles d’ingénieurs),
- ... et la présence de villes : l’urbanisation
est un facteur déterminant pour le choix et le recrutement
de la main d’œuvre et l’élargissement
de marchés solvables. Mais la ville représente
aussi le lieu d’un certain affranchissement par rapport
au contrôle social traditionnel.

>>Les
régions côtières chinoises ont tous les atouts requis pour
une véritable insertion dans la mondialisation
 : sur 14% du
territoire, elles concentrent 41% de la population, 56% du PIB, 85% des IDE,
90% du commerce extérieur (10).

1.
Les provinces maritimes en tête

En choisissant
de préférence les régions côtières,
les IDE renouent avec et renforcent l’opposition millénaire
entre
une Chine littorale ouverte, - la route de la soie commençait
au Fujian -, et une Chine de l’intérieur.
Et il nous est loisible de retrouver ici la géographie des ZES
(cf. carte 3)

  • Le
    Guangdong (de Shenzhen à Guangzhou) et le delta de la Rivière
    des Perles,
    dont une grande partie des Chinois d’outre-mer
    sont originaires, sont au cœur du développement
    chinois : le taux de croissance y est annuellement de 16,9%
    ( 9,6 % pour l’ensemble de la Chine), et 60% des IDE
    y ont été absorbés de 1980 à 2000. La région
    vit en symbiose avec Hong Kong, et le départ des Britanniques
    a amplifié la connivence : 9/10èmes des capitaux
    investis en viennent ; près de quatre millions de
    Chinois du sud travaillent directement pour des entreprises hongkongaises
    délocalisées ou sous-traitantes ; écoles, hôpitaux,
    routes, ponts sont financés par de l’argent émanant de
    Hong Kong.
  • Le
    Fujian et le delta de Xiamen
    est une région de 10
    millions
    d’habitants, qui, pendant la période maoïste,
    a été l’objet d’un glacis stérile
    de tout investissement pour cause de proximité avec Taiwan dont la
    population est à 80% originaire du Fujian. Aujourd’hui la conjoncture
    s’est complètement retournée : c’est précisément
    ces liens anciens et familiaux qui font que Taiwan est le
    second investisseur « étranger » en Chine
     : les banques privées y fleurissent.
    Le Fujian exploite sa fenêtre maritime tant pour la
    pêche, - ses habitants, réputés les meilleurs
    pêcheurs du pays, écument les eaux jusqu’au Hainan -, que
    pour les ports. Par ailleurs la région est riche en
    ressources forestières, minières et hydriques.
  • Le
    Guangxi

    (41 millions d’habitants) met en liaison la côte
    et l’intérieur proche par le fleuve Xijiang en cours d’aménagement
    hydraulique avec un escalier de 11 centrales financé
    avec l’aide des Etats-Unis, du Japon, de la Norvège et de l’Australie.
    Encore très agricole, ce qui est fondamental dans
    ces terres qui disparaissent à grande vitesse sous les usines, les
    infrastructures et les villes, le Guangxi est également riche en ressources
    minérales et énergétiques
    , avec un secteur industriel
    et des ports en pleine croissance.
  • La
    province autonome de Hainan

    (6 millions d’habitants) expérimente un développement
    insulaire qui trouve son modèle à Taiwan :
    l’agriculture et l’aquaculture
    tropicales y sont florissantes, ainsi que le tourisme, pendant que les Japonais
    exploitent les réserves de fer, de cobalt, de titane.

2.
Une métropolisation croissante

La même fièvre anime l’industrialisation et l’urbanisation,
ce qui renforce le rôle des métropoles côtières,
acteurs dynamiques de la mondialisation, et instruments d’une
nouvelle centralité.

Shanghai est le
symbole de ce renouveau urbain
. Retrouvant sa vocation d’avant-garde
de la modernité qu’il avait dans les années 1920 et 1930,
c’est désormais une agglomération de 16 à
20 millions d’habitants
, où affluent les capitaux
du monde entier et les travailleurs des campagnes chinoises,
ainsi que tous les étrangers en quête de croissance ou de nouveauté.
La ville est en pleine effervescence d’infrastructures, de gratte-ciel,
de consommation... sur le modèle de Singapour ou de Hong
Kong
, et prépare avec zèle l’Exposition
Universelle pour 2010
, contrepoids aux Jeux Olympiques très
pékinois !

L’une des images les plus vivaces de la fièvre urbaine à Shanghai est donnée par le nouveau quartier d’affaires et de loisirs de Pudong, qui bénéficie du statut de Zes. Le projet de créer de toutes pièces une ville nouvelle à Pudong, sur la rive droite du fleuve Hangpu, à partir d’un terrain vague de 520 km2., a été lancé dès 1993, à grand renfort de fonds publics et privés. Industries de pointe et pôles de haute technologie viennent s’insérer dans le nouveau paysage urbain qui contraste aussi bien avec la ville de l’entre-deux guerres qu’avec les quartiers populaires.

En 2004
Shanghai a attiré autant de IDE que l’Indonésie
ou le Mexique. Pour la moitié ces capitaux sont d’origine chinoise
et avant tout taiwanaise : sur les 30000 entreprises à capitaux partiellement
ou totalement étrangers que compte la ville, plus de 5000 sont
taiwanaises
. Les hommes et les femmes de Taiwan viennent
aussi en grand nombre (ils seraient 500 000) bien que leur statut légal
soit des plus flous puisqu’ils ne sont ni Chinois, ni étrangers,
assez mal vus donc, mais riches d’argent et de savoir-faire.

Ce développement
ne va pas sans dommages
. Le premier est d’ordre urbanistique,
puisque les autorités n’hésitent pas à éventrer
des quartiers entiers sans assurer de relogement à la population(11)
. Un second problème tient au renchérissement
des terrains et des loyers. Cela contraint
investisseurs et habitants à s’écarter de l’agglomération
et à aller chercher plus loin dans les terres de l’intérieur
des lieux plus accessibles pour leur bourse. Le tissu urbain tend donc à
s’épandre en tache d’huile, grignotant
les champs et leurs cultures, mais à l’inverse diffusant
une modernité qui, pour l’instant, est enviée.


3. Une « Méditerranée » asiatique

Les villes chinoises de
la côte s’inscrivent dans un réseau mondialisé
et, pour reprendre l’image de l’économie d’« 
archipel », regardent bien davantage vers les autres villes portuaires
asiatiques que vers l’intérieur du pays... tout comme l’avait
décrit en son temps Fernand Braudel pour « notre
 » Méditerranée.

Ici s’allonge donc
bien une « Méditerranée » asiatique
(cf. carte 4), du Japon et de la Corée à
Singapour et à la Malaysia, qui constitue un arc manufacturier
aux possibilités de croissance productive pour plusieurs générations,
en liaison avec des marchés proches ou très éloignés,
américains ou européens.
S’y élabore, comme dans un laboratoire, de nouvelles normes
sociales
et géopolitiques, qui brouillent
le quadrillage de la planification bureaucratique et la réglementation
normative héritée du maoïsme, qui contournent
aussi les obstacles de systèmes étatiques très hétérogènes.

CONCLUSION
La Chine « utile » a donc rebasculé vers l’Est avec
les encouragements du Parti communiste chinois. Ce dernier n’en est pas
à un paradoxe près, lui qui fut si longtemps acharné à
maintenir un contrôle du « centre », donc de Pékin,
sur le développement économique. Retrouvant à présent
l’ambition impériale de faire de la Chine un monde puissant, autonome,
ouvert, il s’accommode très bien des souverainetés floues,
des réseaux flexibles, des frontières fluctuantes...


 

 


(1) Cf. La concentration
dans l’industrie chinoise article de Jean-François Huchet
dans Perspectives
chinoises n° 52
mars - avril 1999, page n°5

(2) Cf. La mondialisation
vue de la Chine par Thierry Sanjuan dans Les
cafés géographiques
juin 2003

(3) Intéressant
à ce sujet de consulter le site Internet officiel de l’OMC où
on peut lire la longue liste des procès en cours pour manquement aux
règles établies : la Chine vient en tête...

(4) cf. Intégration
ou désintégration : Les effets spatiaux de l’investissement
étranger en Chine
de François Gipouloux
Perspectives chinoises
n° 46
, mars - avril 1998, page n°6

(5) cf. Alternatives
économiques
- Dossier : Chine, Inde, Brésil,
les nouveaux géants

(6) cf. Libération
du 6 septembre 2005 : les Profiteurs du « made in China »

(7) cf. L’industrie
chinoise face au défi technologique
de Cong Cao
Perspectives chinoises
n°83
mai-juin 2004, page n°4

(8) Fishman p.11

(9) cf. Le nouvel
Observateur
du 1er septembre 2005 : Chinois cherchent pétrole
désespérément

également Libération du 5 décembre 2005
 : Energie : l’obsession qui fait courir Pékin.

(10)cf. Documentation
Photographique
 : la Mondialisation en débat

(11)cf. Fishman
1er chapitre : Shanghai vue du fleuve