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Publié : 19 septembre 2005

Les contrastes du développement au Brésil

Les contrastes du développement au Brésil

Marie-Françoise Fleury
Professeur au collège Marc Chagall, 27620 Gasny
Hervé Théry
Directeur de Recherche au CNRS

Retrouvez en bas de page une présentation à télécharger ainsi que le texte de ce dossier.

Introduction

Le Brésil a connu depuis un siècle, et connaît encore, des progrès économiques extraordinaires, grâce à un jaillissement incessant d’activités, d’énergie, et d’esprit d’initiative. Mais parallèlement ce géant de 8 511 965 km2, présente les plus fortes inégalités sociales au monde.
Pays émergent, c’est une puissance économique avec laquelle il faut compter, dans le cadre de la mondialisation, étudiée dans le cadre du programme de Terminale. Par ailleurs le choix du Brésil paraît particulièrement judicieux pour aborder l’étude des contrastes de développement à l’échelle d’un pays, d’une région et de ces villes.
Le Brésil reste donc un pays de paradoxes, de contrastes, où richesse et pauvreté se côtoient sans pour autant créer, jusqu’à présent d’insupportables tensions ni même de réelles difficultés au sein de la société. À de rares exceptions près, ces différences semblent bien acceptées par les populations. Cependant, si les clivages ont longtemps alimenté une incontestable dynamique, ils rendent aussi fragile cet édifice et deviennent de plus en plus un facteur de blocage.

Comprendre le Brésil revient donc à osciller sans cesse entre disparités et dynamismes, les deux termes étant souvent liés dans la réalité spatiale et sociale.

Carte des Etats et régions

I - Le pays du dynamisme

Le dynamisme fait partie des maîtres-mots lorsque l’on évoque le Brésil. Il est source de réussite et engendre des résultats de grande importance.
Le pays a connu au cours de son histoire, une succession de « cycles » économiques pour la plupart fondés sur une production agricole :sucre, café, coton, etc...qui ont été les étapes du peuplement et du développement économique. Son histoire et sa conquête territoriale ne se résument pas uniquement à la seule histoire des cycles économiques, mais ils contribuent à mieux comprendre les fondations d’un Brésil moderne et dynamique dont les activités du secteur primaire furent primordiales. Du seizième au vingtième siècle, ce pays met en valeur une série de ressources à la fois agricoles et minières en essaimant sur son territoire une population dynamique et conquérante. Chacun de ces cycles a eu la particularité de toucher un espace privilégié, à une époque donnée, sur un produit particulier. Ces productions à valeur spéculative ont permis à différentes régions du Brésil de se développer et de se peupler. Néanmoins, pour beaucoup d’entre-elles la fin du cycle fut souvent le début d’une longue période de marasme économique, de paupérisation de la population voire de fuite de celle-ci vers la nouvelle région touchée par le cycle suivant.

Les cycles économiques

- Le « cycle » du bois de braise.
Le bois de braise ou pau brasil , dont on tirait une teinture rouge fut le premier produit d’exportation, à destination de l’Europe, de cette nouvelle terre qui allait en prendre le nom. Ce bois, présent sur le littoral atlantique de l’actuel Nordeste était dans un premier temps, exploité par des Portugais qui ne purent garder le monopole devant l’arrivée d’autres européens comme des Français par exemple.
L’exploitation de cet arbre, activité de pur cueillette, ne permit pas de fixer et d’enrichir suffisamment les populations qui cherchèrent d’autres débouchés plus lucratifs à partir de 1560-1570. Le mot de cycle figure entre guillemets dans le titre puisqu’en réalité, le bois de braise n’engendra pas une véritable assise économique pour le Brésil.

- Le cycle du sucre.
La canne à sucre fut introduite par les portugais sur le littoral nordestin dès le milieu du seizième siècle. Cette première économie de plantation s’imposa facilement aux Portugais tant le produit était rare et cher et tant son transport était aisé. Très vite, la monoculture de cette plante prit des proportions importantes et fit rapidement du Brésil le premier producteur mondial de sucre. Le développement de cette culture était promu par un maître de domaine d’origine portugaise, capable d’investir dans l’activité et de faire venir une main d’œuvre nombreuse, par le biais de l’importation d’esclaves africains.
Un vrai système économique et social vu le jour : un maître de domaine cultivait la canne à sucre, par esclaves interposés, et la transformait dans son moulin à sucre afin de vendre un produit déjà transformé, avec une valeur ajoutée. Des activités parallèles apparurent à côté de celle du sucre, permettant de parler de cycles secondaires d’accompagnement. Il fallait en effet nourrir cette population servile d’où la nécessité de produire des cultures vivrières à l’intérieur des terres et fournir des animaux de trait capable de faire fonctionner les moulins à sucre. Le système colonial était à son apogée dans le fonctionnement d’une telle activité.
Jusqu’en 1670, le sucre assura la richesse de cette région nordestine, mais la concurrence antillaise mit fin au monopole sucrier brésilien plongeant ainsi la région dans d’importantes difficultés.
Il n’en reste pas moins que ce premier cycle économique permit à la fois d’enrichir le pays, d’y développer des activités agricoles et proto-industrielles et de relier le littoral et l’intérieur d’une même région. Cependant, la fin de ce cycle signifiait aussi la fuite d’une partie des habitants et des capitaux issus du sucre.

Cartes des cycles

L’économie et le territoire au XVIème siècle
L’économie et le territoire au XVIIème siècle
L’économie et le territoire au XVIIIème siècle
L’économie et le territoire au XIXème siècle

- Le cycle de l’or.
Devant la crise économique nordestine et grâce à l’esprit pionnier des bandeirantes (de bandeira, drapeau derrière lequel se regroupait une expédition désireuse de découvrir de nouvelles ressources à travers le territoire brésilien) ce nouveau cycle voyait le jour au dix-huitième siècle. Lors d’interminables expéditions, les bandeirantes trouvèrent de nombreux gisements de pierres et de métaux précieux dans une région qui devint le Minas Gerais (littéralement les « mines générales »).
Les espoirs de fortune suscitèrent un afflux de population vers ces zones intérieures du Brésil. Beaucoup de colons quittèrent alors le Nordeste déprimé par la vallée du Rio Sao Francisco afin de tenter leur chance dans cette ruée vers l’or qui, de plus, nécessitait peu de capitaux au départ. Ces anciennes villes minières devenues aujourd’hui touristiques grâce à la splendeur de leur patrimoine, témoignent du prestigieux passé qu’elles ont connu. Là encore, la surexploitation et l’épuisement des gisements furent synonymes de difficultés entraînant la région dans une longue léthargie.
Bien que cycle essentiellement minier, le cycle de l’or s’accompagna d’un développement de l’élevage. Ce dernier permettait d’avoir des animaux de trait, de transport, de boucherie, au point que l’on put parler, non pas d’un cycle du bétail, mais d’une véritable économie pastorale. L’élevage fut aussi un important vecteur de l’occupation de l’espace puisqu’à côté des villes minières se développaient des campagnes intégrées à l’espace économique régional. Cependant, cette activité ne permit pas de conserver capitaux et populations à l’approche de la fin du cycle de l’or.

- Les cycles du café, du coton, du caoutchouc.
Ils touchèrent le Brésil sur l’ensemble du dix-neuvième siècle mais pour la première fois de son histoire, ils concernaient trois produits différents sur trois régions différentes :
L’Amazonie connut l’éphémère cycle du caoutchouc.
Le Nordeste crut sortir de sa léthargie grâce au cycle du coton.
Le Centre-Sud imposa sa suprématie grâce au cycle du café.
Le cycle du caoutchouc permit le peuplement et le développement de l’Amazonie.
La production de latex tiré de l’ hevea brasiliensis se multiplia avec la découverte du procédé de vulcanisation, faite par Goodyear, et avec l’essor de l’automobile. Les villes de Belém et de Manaus connurent une croissance sans précédent et attirèrent une bourgeoisie avide de gains rapides. En effet, en Amazonie l’hévéa existe à l’état naturel et le saigner ne représente pas d’investissements conséquents. À la base, le seringueiro, souvent très pauvre recherchait les arbres, les saignait et récoltait le latex. L’extraction du latex appartient donc aux activités de cueillette ne nécessitant pas de capitaux importants.
Ce système connut son apogée tant qu’il n’y eut pas la concurrence asiatique, en Malaisie plus particulièrement. La production du Sud-est asiatique plus régulière et moins coûteuse plongea durablement l’Amazonie dans une crise prolongée, à partir de 1920.

Le cycle du coton fut un sursaut dans l’histoire du Nordeste. Cette région déprimée depuis la fin du cycle du sucre sut profiter de l’occasion quand les États-Unis étaient plongés dans la guerre de Sécession. L’effacement de la concurrence nord-américaine favorisa le développement de plantations de coton. Cependant, à la fin de la guerre, une série de grandes sécheresses montrèrent de nouveau que cette activité n’apportait pas de revenus suffisants pour fixer une population stable et développer la région nordestine. La région du Nordeste avait échoué à nouveau dans ses tentatives de redressement.

Le cycle du café fut celui qui laissa et laisse encore le plus de traces dans la géographie et l’économie du Brésil. Ce fut une véritable déferlante économique dans l’actuelle région du Sudeste. Venu de Guyane, le café, plante délicate, fut introduit au Brésil sous les meilleurs auspices climatiques et justement quand cette boisson connaissait un succès croissant sur la scène internationale.

D’abord développée dans la vallée du Paraiba, au nord de Rio de Janeiro, la culture du café se propagea à l’ouest, près de Sao Paulo et au nord du Paraná. Les sols fertiles de ces régions et le dynamisme des paulistas ont contribué à l’essor de la région Sudeste. À l’inverse des autres régions par le passé, celle-ci a su prendre des initiatives avec, par exemple, en organisant la construction de voies ferrées (par des compagnies britanniques), l’aménagement du port de Santos et le développement des cultures commerciales. Devant l’importante demande internationale, la production s’était accrue très rapidement faisant de cette région le fer de lance du Brésil.

Le café a profondément transformé l’économie et la société brésilienne. Il permit à la région Sudeste d’affirmer son hégémonie et plus particulièrement celle de Sao-Paulo. Même si cette culture a connu différentes crises, elle représentait, à l’époque jusqu’à 90 % des exportations. Les planteurs, comme nulle part ailleurs au Brésil, devinrent des vrais entrepreneurs qui surent investir dans d’autres secteurs d’activités.
L’aventure caféière put se prolonger dans d’autres domaines grâce aux capitaux qui n’étaient pas exclusivement réinvestis dans ce qui aurait pu devenir une monoculture et donc une monoactivité. Ce furent les prémisses et les fondements de l’industrialisation du Brésil. Dorénavant le Brésil n’exportait plus uniquement des produits bruts, agricoles ou miniers mais exportait aussi des produits incorporant une certaine valeur ajoutée, signes d’un développement s’inscrivant dans la durée.

- Le cycle de consolidation et la maîtrise de l’espace.<br />

Le vingtième siècle fut celui de l’industrialisation du Brésil qui permit d’ailleurs de parler de « miracle économique brésilien », du développement des axes de communication et des transports. Ces cycles que nous venons d’évoquer ont profondément marqués l’histoire et la géographie du Brésil. La structure régionale de ce pays en provient, ainsi que du choix du développement à partir de celui du café.
Ils montrent aussi combien l’agriculture et l’élevage servirent de bases économiques au développement de l’industrialisation du Brésil. Hormis pour le cycle de l’or, toutes les autres régions furent le théâtre d’économies de cueillette, agricoles et pastorales. Le poids agricole du Brésil fut (et reste encore) vital.
L’agriculture et l’espace agricole évoluent toutefois : les cultures se sont diversifiées, les techniques culturales se sont modernisées, les transformations des productions se sont amplifiées faisant apparaître un géant de l’agriculture mondiale. Le Brésil est une grande puissance agricole en mutation constante dont la place dans l’économie et dans l’espace varie sans cesse.

La conquête du territoire

Il convient d’insister sur l’esprit pionnier des Brésiliens au cours de la « construction » spatiale du territoire brésilien. Ils possèdent une mentalité pionnière qui remonte aux « bandeirantes », montrant des dispositions pour un dynamisme conquérant. Cette conquête se poursuit aujourd’hui, avec la dernière conquête du territoire national, dans le Centre-Ouest et en Amazonie, c’est à dire la région Nord.

La conquête de l’Amazonie

Ces espaces autrefois périphériques sont devenus partie intégrante de l’espace national depuis les années 60-70. Ces nouvelles régions pionnières ont pris de l’importance depuis les années soixante-dix avec le lancement du PIN (Plan d’Intégration Nationale), destiné à intégrer l’Amazonie à l’espace national brésilien dont les buts avoués étaient d’occuper des régions presque totalement vides et de les mettre en valeur par des Nordestins. Ces espaces encore sous-peuplés aujourd’hui sont sous le contrôle de l’État brésilien.
Ces nouvelles régions pionnières ont pris de l’importance au cours des années soixante-dix avec le PIN, destiné à intégrer l’Amazonie à l’espace national brésilien.

Les buts annoncés étaient les suivants :
- occuper des régions presque totalement vides.
- peupler ces régions vides par des Nordestins.

Le but non-avoué était en fait d’éviter une réforme agraire au Brésil et principalement dans le Nordeste. Déplacer le problème semblait « la » solution au problème nordestin, c’est à dire aux petits paysans sans terres. C’est la création des routes en Amazonie qui a permis la colonisation de cette région. Seuls les axes routiers de première importance comme la Transamazonienne, la Brasilia-Belem, la Cuiaba - Porto-Velho ont connu les colonisations publique et privée.
À l’Amazonie des fleuves s’ajoutait une Amazonie des routes, désormais dominante. Les fronts pionniers de colonisation ont suivi l’ouverture routière de l’Amazonie et ont induit des activités qui ont évolué dans le temps et l’espace. En 1970, il s’agissait seulement d’exploiter la terre à des fins agricoles, le long des quelques axes routiers existants. L’occupation agricole a tenu un grand rôle dans le peuplement et la mise en valeur de l’Amazonie. Puis très vite, le manque de fertilité des sols latéritiques amazoniens poussent les agriculteurs toujours plus loin à l’ouest à la conquête de terres vierges dont on espère de meilleurs rendements.
Cette conquête a pourtant été gênée par la situation foncière très confuse et par le manque de contrôle sérieux des autorités publiques, à Brasilia comme sur place. Les posseiros se sont installés, occupant des terres libres ou qui leur semblaient libres, alors que bon nombre d’entre-elles étaient destinées à devenir des zones de colonisation ou des fazendas d’élevage, d’où une somme de conflits plus ou moins violents évoqués précédemment. L’appropriation de la terre et de sa mise en valeur reste précaire en Amazonie et le restera tant que le contrôle de cette région n’aura pas l’efficacité nécessaire.
Rapidement l’élevage bovin extensif a pris une grande ampleur devant l’immense étendue des espaces exploitables. L’élevage bovin n’a pas complètement remplacé l’agriculture, mais il a connu une progression fulgurante dans les années qui ont suivi, au point de devenir une activité prépondérante, surtout sur les marges sud de l’Amazonie. Des grands domaines se mettent en place car les coûts d’installation et d’exploitation sont faibles et l’élevage se développe bien plus rapidement que l’agriculture. La raison est simple : il apparaît beaucoup plus sûr aux investisseurs que l’agriculture dont les rendements sont faibles et dont les récoltes sont trop souvent aléatoires. Il va donc connaître une expansion rapide et un réel succès en Amazonie.
Au milieu des années quatre-vingts, l’exploitation forestière s’ajouta aux deux précédentes et la colonisation de l’Amazonie s’effectuait dorénavant autour de ces trois activités extrêmement liées. Dans le même temps, l’État développa des grandes opérations de mise en valeur des ressources minières.
Toutes ces activités ont rendu l’Amazonie attractive et le nombre de candidats à l’« eldorado » s’est multiplié avec un rythme de croissance très important. Aujourd’hui, devant l’afflux de migrants et la faible valeur des terres déjà exploitées, on assiste à une invasion de tout le bloc forestier amazonien. Les invasions, en forêt, débouchent toujours sur des conflits d’une violence extrême, avec disparitions et morts à la clé. D’ailleurs les terres indigènes comme les parcs nationaux, espaces en théorie protégés, ne sont pas exclus de ces invasions.
Il y a donc d’importantes interactions entre tous les acteurs qui agissent en Amazonie. Grâce ou à cause de leurs actions sur le milieu amazonien, ils font progresser tous les jours les fronts pionniers et reculer la « frontière » de l’occupation humaine. L’exploitation totalement désorganisée de l’Amazonie et l’imbroglio foncier dans laquelle elle se trouve favorise le déplacement constant des fronts pionniers, le long des axes routiers existants.
Les fronts pionniers des populations migrantes ont tout naturellement suivi le tracé des routes réalisées par l’État fédéral et les États fédérés. Ces axes de direction sud-nord et est-ouest ont été le vecteur des migrations et c’est d’ailleurs le long des routes que la forêt est la plus détruite voire même qu’elle a totalement disparu. De façon logique et du fait de la structure routière, le front pionnier parti du sud et du littoral est s’est déplacé vers le nord et l’ouest de la région. Les fronts pionniers prennent la forme d’une diagonale sud-ouest / nord-est affectant successivement le Centro-Oeste et le Para, puis le Rondonia et l’Amazonas, le moins touché.
L’occupation extensive de l’espace multiplie encore les défrichements, toujours plus loin à l’ouest et maintenant au nord. La médiocrité des sols fait qu’une terre est vite abandonnée au profit d’une nouvelle. Il faut toujours aller plus loin à l’intérieur des terres pour améliorer sa condition, en vendant le lot défriché. Ce système est gros consommateur d’espace et donc de forêt, sans être pour autant très productif. Il implique le déplacement constant de la frontière qui apparaît sans cesse comme une région en crise.

La « frontière » connaît une expansion régionalement différenciée. Les anciennes zones de colonisation sont délaissées au profit des terres nouvelles où les écosystèmes sont encore riches. Elle est perçue comme un espace périphérique, évoquant à la fois des connotations positives et négatives :
- positive car pour le Brésil, la frontière est la progression continue de l’occupation de son espace.
- positive car elle intègre une région à un espace économiquement développé.
- positive car cette frontière est dynamique et semble offrir des chances aux agriculteurs, aux éleveurs et aux forestiers.
Mais aussi négative, car si elle évolue sans cesse, c’est qu’elle est l’image d’un échec précédent :
- négative car c’est un lieu de conflits violents.
- négative car c’est quelquefois un lieu d’espoirs déçus, de malheur et de tristesse.

On repère facilement les fronts pionniers aux forts taux de masculinité plus élevés en zones rurales qu’en zones urbaines :
-les types de travaux à effectuer dans ces zones agricoles pastorales et forestières sont plutôt à la charge des hommes.
-les immigrants sont majoritairement des hommes. Les femmes sont davantage attirées par la ville, où elles aspirent à une vie meilleure et à un emploi de salarié dans le tertiaire informel ou du moins de domestique. La femme n’a donc qu’une place secondaire en zone rurale.

Le front pionnier et la frontière agricole sont donc plutôt l’apanage des hommes que celui des femmes. Il avance inexorablement et peut être qualifié de la façon suivante :
-les activités traditionnelles de cueillette n’ont pas disparu et ont même bénéficié de l’ouverture routière.
-les activités de petite agriculture survivent difficilement face aux grandes exploitations.
-les grands domaines d’élevage bovin n’en finissent pas de s’agrandir
-le déboisement est très actif

Depuis maintenant trente ans, l’Amazonie se peuple, se développe et offre des perspectives d’avenir qui attirent toujours de petites gens mais aussi des riches Brésiliens du sud, des entrepreneurs, des investisseurs. Le front pionnier fait toujours rêver et attire les populations les plus différentes, en quête d’argent ou de reconnaissance sociale. On y meurt encore souvent de maladie ou de mort violente et la loi du plus fort ou du plus riche reste trop souvent la meilleure.

Les progrès économiques

Le Brésil a connu depuis un siècle d’extraordinaires progrès, dont témoigne l’amélioration de la plupart de ses indicateurs économiques. L’économie brésilienne connaît aujourd’hui encore une croissance importante et prend une place prépondérante en Amérique latine.

L’industrie
L’industrie brésilienne est au dixième rang mondial et le premier de l’hémisphère Sud. Elle connaît de brillants succès dans de nombreux domaines, aussi bien dans des secteurs traditionnels que dans des secteurs novateurs et de pointe. Le Brésil est aujourd’hui un grand pays industriel et l’État fédéral fut l’un des tout premiers acteurs de cette réussite. Parti de l’industrie du café, puis à l’industrie de base (acier) en passant par l’industrie de transformation, le Brésil atteint le niveau des industries de pointe, comme l’aéronautique.
Cependant, on note une très nette prédominance de la concentration des entreprises industrielles dans le Sudeste et le Sud du pays. En changeant une nouvelle fois d’échelle, on comprend que São Paulo se taille la part du lion en matière d’emplois industriels, d’entreprises industrielles, de revenus industriels et s’impose aussi dans le domaine de l’industrie de pointe, des emplois qualifiés et hautement qualifiés et des investissements étrangers : le cœur économique du Brésil draine d’importants capitaux et rassurent les investisseurs nationaux et étrangers qui voient dans cette région, une région propice et dynamique.

Les entreprises
Dates de création des entreprises (avant 1969)
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Date de création des entreprises (après 1995)

L’hégémonie pauliste écrase les autres États et régions du Brésil, qui depuis quelque temps tentent de diminuer le fossé creusé entre la capitale économique et les autres villes du Brésil. À l’intérieur même de l’État de Sao Paulo, il a fallu sortir du carcan de la ville de Sao Paulo et essaimer des activités industrielles vers le Nord et l’Ouest de l’État. De nouveaux foyers industriels ont vu le jour : dans la région Sudeste, il l’activité industrielle s’est redistribuée dans les États de Rio de Janeiro, du Minas Gerais et d’Espirito .

Le Nordeste a tenté une percée dans le domaine industriel, mais souffre de son histoire et de son passé, de la perception de ses habitants aussi bien par les Brésiliens du Sud que des étrangers. Par tradition, cette région déprimée, parfois qualifiée d’épave, n’inspire pas confiance aux industriels et aux investisseurs. Pourtant le redéploiement s’impose pour décongestionner le Sudeste où la concentration des établissements industriels est telle que le système peut finir à terme par connaître des blocages difficiles à résoudre. Il faut créer un espace industriel plus équilibré qui souffrirait moins de cette hypercéphalie pauliste. La cohésion du pays est en jeu et il convient aux pouvoirs publics de recréer un tissu industriel en déconcentrant des industries dans des régions qui en ont, de plus, bien besoin.

Le tertiaire
La croissance économique et la place prépondérante du Brésil sur les marchés latino-américains et internationaux ont été de pair avec la montée constante et rapide du secteur tertiaire. Aujourd’hui, il inclut près de 55 % de la population active. Toute la difficulté résulte, dans les pays émergents du Sud, de définir le type de tertiaire et de le quantifier ; cela va du tertiaire supérieur, à forte valeur ajoutée, formel, au tertiaire informel regroupant toutes les micro-entreprises, les petites activités plus ou moins clandestins. Pour résumer, l’éventail est large entre le riche banquier et le vendeur de chewing-gum ou le cireur de chaussures.
Il va sans dire que l’on retrouve le commerce de luxe dans les quartiers chics des grandes villes, comme Rio de Janeiro ou Sao Paulo. Pas de Mont Blanc et ses célèbres stylos dans les favelas de Rio, mais un luxueux magasin dans le quartier réputé d’Ipanema. En revanche, même dans le quartier le plus chic, on retrouve le vendeur de chewing-gum ou le cireur de chaussures.
Le petit commerce tient toujours un rôle important, mais innovation des pays s’émancipant économiquement, la grande distribution connaît depuis quelques années une croissance sans précédent. Elle se met en place sous forme de réseaux d’hypermarchés et de supermarchés, avec également la multiplication de centres commerciaux qui visent à desservir des zones densément peuplées et dont le pouvoir d’achat est en rapport avec l’implantation de tels sites. On retrouve encore la suprématie du Sudeste dans l’équipement en établissements axés sur le tertiaire, des revenus beaucoup plus conséquents dans cette région par rapport aux autres, une épargne et un pouvoir d’achat très supérieurs à la moyenne nationale. Ici encore il faut souligner l’écrasante domination de São Paulo à l’intérieur même du Sudeste.

L’agriculture
Le poids économique du secteur primaire a certes reculé devant la croissance du secteur de l’industrie et des services, mais il reste pourtant un secteur important pour le pays, et le Brésil est aussi une grande puissance agricole. Son agriculture est l’une des plus efficaces et importantes de la planète. Elle a su jouer de ses nombreux atouts pour la faire figurer dans les premiers rangs mondiaux pour un bon nombre de denrées.
L’élargissement de l’éventail des cultures joue pour beaucoup dans la croissance des productions et des exportations d’origine agricole. Cet éventail de cultures résulte de la grande gamme de climats que le Brésil doit à son étendu en latitude (38 degrés). Le dynamisme agricole qu’il démontre tous les jours le remodèle constamment et montre ses énormes potentialités. Il a la particularité de toujours s’adapter à la demande internationale, de faire évoluer ses paysages agricoles ou de pousser toujours plus loin, à l’ouest et au nord, les cultures sur des espaces encore vierges.
La part des actifs du secteur primaire recule inexorablement. Aujourd’hui 23 %des actifs travaillent dans le secteur primaire contre 30 % en 1980 et 54 % en 1960. Dans le même temps, la part de l’agriculture dans le PIB ne cesse de diminuer, passant de 10 % en 1980 à 9 % en 1991 du fait de sa basse productivité.
Malgré cela, les performances de l’agriculture brésilienne restent notables voire même brillantes. La production de diverses cultures connaît une croissance fulgurante depuis 25 ans, à l’image connaît une croissance fulgurante depuis 25 ans, à l’image des oranges, de la canne à sucre, du soja, du café ou du maïs. À l’inverse, la production de cultures comme le haricot, le riz, le blé et le manioc diminue de façon importante, la croissance des productions vivrières est à peine suffisante eu égard à l’augmentation de la population. C’est donc l’essor des cultures d’exportation qui explique cette exceptionnelle expansion. Depuis deux à trois décennies, l’agriculture commerciale progresse considérablement mais au détriment des cultures vivrières, et cela en même temps que la population brésilienne augmente. Cela provoque quelques difficultés au sein du monde agricole. Il existe de grandes différences entre la petite agriculture à vocation vivrière et la grande culture d’exportation. Tout oppose ces deux milieux : les techniques culturales utilisées, les revenus induits par l’activité et par suite les niveaux de vie des exploitants.
L’évolution des moyens de production connaît des progrès qui sont toutefois très inégaux dans le temps et l’espace. L’agriculture et l’élevage réalisés dans la partie sud du Brésil sont bien plus modernes que ceux réalisés dans la partie nord où l’évolution a été relativement médiocre. Les écarts de rendements sont parfois énormes entre les régions aussi bien pour les cultures vivrières que pour les commerciales. En termes de production de cultures, de valeur de production et de production de l’élevage, le Sudeste et le Sud, suivis du Centre-Ouest montrent leur suprématie. Le clivage est énorme entre le Brésil du Sud, riche, et celui de du Nord qui reste constamment à la traîne.
En revanche, le nombre d’exploitations est bien plus élevé dans le Nordeste, avec une micro agriculture souvent familiale et peu efficace. Dans cette région, nombre d’exploitations et valeur de la production sont des valeurs quasi inversement proportionnelles. Cela nous confirme que les pratiques agricoles modernes sont exclusivement réservées aux États du Sudeste et du Sud où capitaux, investissements et trésorerie sont abondants. La petite exploitation nordestine dont les rendements sont souvent pitoyables, vivant au jour le jour, ne peut pas rivaliser avec les grandes structures. L’économie de cueillette existe surtout dans la région Nord et dans la parte occidentale du Nordeste avec l’État du Maranhão, dont les revenus ne peuvent pas rivaliser avec ceux du café, du soja et de l’élevage intensif.
Néanmoins les résultats sont tout de même de premier ordre en ce qui concerne certaines productions. Au début du XXIe siècle, le Brésil occupait la première place de la production mondiale pour le café, les agrumes, la canne à sucre, la deuxième place pour le soja et les bovins, la troisième place pour le maïs, la quatrième place pour le cacao.
Toutefois les exportations agricoles évoluent puisque le Brésil exporte aujourd’hui plus de produits de l’agro-industrie que de denrées agricoles non transformées. Il s’écarte de plus en plus du modèle agro-exportateur pour rejoindre un modèle agro-industriel bien plus lucratif. En 1974, les exportations agricoles représentaient 66 % du total contre 12 % en 1996. La part du café, longtemps le fer de lance de l’agriculture brésilienne, qui était de 57 % en 1959 était tombée à 6,5% en 1981 et n’est plus distinguable aujourd’hui, étant noyée dans une rubrique « café, thé, maté et épices » par la nomenclature brésilienne du commerce extérieur.

L’amélioration des indicateurs sociaux

Le Brésil apparaît comme un pays d’avenir, depuis des années. Même si les écarts entre les régions sont encore disproportionnés, dans sa globalité, le pays a connu des progrès significatifs en terme d’indicateurs socio-économiques. Les indicateurs démographiques, par exemple l’espérance de vie à la naissance ne cessent de s’améliorer, et ressemblent de plus en plus à ceux des pays occidentaux. Il en est de même pour l’écart entre les hommes et les femmes qui atteint aujourd’hui 8 ans comme dans la majorité des pays développés. On vit donc de plus en plus longtemps au Brésil, mais le gradient Nord/Sud révèle de profondes inégalités face à la mort.

Espérance de vie

Dans le Sudeste et le Sud l’espérance de vie oscille en moyenne entre 71 et 78 ans. Dans les régions Nord et Nordeste, la moyenne chute entre 50 et 64 ans. Dans son ensemble, la carte révèle encore la situation déplorable de la population nordestine, avec une triste mention spéciale pour le Maranhão et l’intérieur du Piauí et de Bahia. Entre les États les mieux dotés et les moins bien dotés l’écart atteint un quart de siècle.
L’urbanisation progresse et le secteur primaire diminue au profit du secondaire et surtout du tertiaire comme dans tous les pays occidentaux développés. Le taux d’urbanisation est aujourd’hui supérieur à 80 %. La croissance de la population urbaine est exponentielle et générale sur l’ensemble du territoire brésilien. Toutes les régions sont touchées par ce phénomène, mais si certaines l’ont été avant d’autres comme dans le Sudeste. Même dans la région Nord amazonienne, le nombre de citadins l’emporte sur celui des ruraux depuis le début des années 90. Cette croissance urbaine renforce la prépondérance du littoral brésilien, des capitales régionales et des grandes régions métropolitaines. C’est encore la région Sudeste, le cœur économique dynamique du pays qui est la plus attractive. Les migrations de population vers la ville expliquent ainsi la montée du tertiaire, même précaire et l’évolution des secteurs d’activités au Brésil.
L’indice de fécondité recule, prouvant une meilleure sensibilisation aux problèmes de surnatalité et d’accès à la scolarisation. Cela est également à mettre en relation avec la croissance de l’urbanisation qui est toujours un facteur de recul de la natalité. Il est aujourd’hui aux alentours de 2,18 enfants par femme en âge de procréer. Les États du Sud et du Sudeste, fortement urbanisés, ont des valeurs de cet ordre ou inférieures ; quant aux États du Nord et du Nordeste, plus ruraux dans l’ensemble, montrent des indices plus élevés avec une famille type plus proche de 3 ou 4 enfants. Cet indice de fécondité est aussi à mettre en relation avec le niveau de scolarisation des populations étudiées : les illettrés ont une descendance plus importante que les autres. Plus le niveau d’instruction est élevé, plus le taux de natalité est bas.
Le cumul de toutes ces données permet de comprendre l’amélioration de l’IDH (Indice de développement Humain, qui a été calculé au niveau municipal) depuis plusieurs années. La carte révèle une domination du Centre-Sud, avec un IDH compris entre 0,71et 0,91. L’IDH du Nord et du Nordeste varie entre 0,46 et 0,63. L’augmentation globale du niveau de l’IDH se résume en trois points : amélioration des données économique, scolaire, sanitaire. Le Brésil progresse donc globalement, même si les disparités perdurent. Cependant, la carte de progression de l’IDH, entre 1991 et 2000, révèle de nets progrès dans le Nordeste. Cela s’explique par des niveaux initiaux très bas dans cette région et par des niveaux déjà élevés dans le Sudeste, mais il n’en reste pas moins que l’ IDH progresse dans cette région défavorisée, ce qui est encourageant.

Indice de Développement Humain ( I.D.H.)
Progression de l’IDH de 1970 à 1991
Progression de l’IDH de 1991 à 2000

II - Le pays des inégalités

Le Brésil est l’un des pays les plus inégalitaires sur la planète. C’est le pays de contrastes par excellence. Alors que les forêts de tours du centre de São Paulo évoquent Manhattan, les villages misérables du Piauí et les immenses forêts désertes de l’Amazonas rappellent plutôt les régions les plus désolées du Mali ou les forêts les plus inaccessibles de Bornéo. Et ces comparaisons ne portent pas que sur les paysages, mais aussi sur les niveaux de développement, car il existe un tel écart entre les niveaux de vie du Centre-Sud et des régions périphérique du Nordeste et d’Amazonie que l’on se prend parfois à douter qu’il s’agisse du même pays. Les différences sont si marquées, et les rapports de subordination si forts, que l’on a pu dire du Brésil qu’il était un des rares pays au monde à posséder ses colonies à l’intérieur de ses frontières (l’autre cas comparable était la Russie, qui les a aujourd’hui perdues). On ne poussera pas l’analogie trop loin, mais il est vrai que les différences de niveau de développement, à l’intérieur du pays, sont extrêmement fortes, bien plus qu’en Europe et en Amérique du Nord, plus même qu’ailleurs en Amérique latine.
Le grand contraste qui apparaît alors oppose donc un centre et une périphérie, le cœur développé et le reste du pays. Or les relations entre le centre et la périphérie tendent partout, on le sait, à se perpétuer et à s’aggraver, car le centre bénéficie de la plupart de la majeure partie des investissements, qui y trouvent une meilleure rentabilité grâce à la meilleure qualité des infrastructures, à la meilleure qualification de la main-d’œuvre, à la concentration des fournisseurs et des clients. Se développant plus vite, il réclame et obtient plus d’attention des pouvoirs publics, attire les éléments les plus dynamiques des autres régions, leurs capitaux et leurs ressources en tout genre. Ces graves inégalités pourraient dans les années à venir, constituer un facteur de blocage pour la croissance.

Les inégalités économiques et sociales

L’inégalité des revenus est liée à divers critères comme le milieu social, le niveau d’instruction, le sexe, le secteur d’activités, le lieu de résidence (en ville ou à la campagne par exemple). La couleur de peau est de toute évidence déterminante, les populations à la peau la plus sombre étant aussi les moins bien scolarisés et celles dont les revenus sont les plus bas. Ce sont ces mêmes populations qui meurent les plus jeunes et qui perdent le plus d’enfants en bas âge. Globalement, on trouve une population noire et métis dans la partie nord du Brésil, plus pauvre, et une population à dominante blanche dans le sud du pays, beaucoup plus riche.

La couleur de peau

Pour montrer à quel point São Paulo se détache du reste du pays on peut, filant la métaphore, avoir - pour une fois - recours à une représentation en troisième dimension : si l’on prend pour base le PIB des États, on y voit bien à quel point São Paulo constitue un cas à part, situé bien au-dessus de ses suivants immédiats, Rio de Janeiro et Minas Gerais. Et la décroissance progressive de la hauteur des « marches » vers l’Ouest (en haut sur l’image) et surtout vers le Nord (à droite sur l’image) est cruellement expressive des différences de poids économique entre les États. Le même gradient se retrouve pour les microrégions (le Nord est toujours à droite), mais ce qui ressort plus encore est la situation privilégiée des villes, pour la plupart proches du littoral, qui ajoutent des « pics » accentués, dans le Nordeste comme dans le Centre-Sud, sur une surface globalement inclinée du Sud vers le Nord.

Le P.I.B. en 3D
Le P.I.B. par secteur d’activité

Si l’on analyse ces disparités en termes de secteurs économiques, en s’en tenant aux divisions classiques, on mesure à que point le Brésil a changé par rapport à l’époque où sa base principale était l’exportation de produits agricoles et miniers, et même par rapport à l’époque de son décollage industriel. Aujourd’hui les secteurs qui pèsent le plus dans son économie sont ceux des services, comme le montre la carte, où l’on a conservé la même échelle pour représenter de façon comparable les PIBs du secteur agropastoral, de l’industrie, du commerce et des services. Dans le secteur agropastoral se détachent la région de la canne à sucre du Nordeste, celle du cacao, quelques régions du Pará et les régions d’agriculture familiale modernisée du Sud, mais la concentration principale est située dans le nord de l’État de São Paulo et le Triangulo mineiro du Minas Gerais, les régions où le secteur agro-industriel est le plus puissant et le plus organisé. Pour les services, qui sont désormais le secteur le pus important de l’économie brésilienne, la domination de la ville de São Paulo est écrasante, c’est manifestement une des clés de sa puissance et de son rayonnement. Rio de Janeiro n’est pas très loin derrière, puis suit le cortège des autres capitales. C’est toutefois, une fois encore, seulement dans le Sudeste, et dans une moindre mesure dans le Sud, que l’on trouve derrière elles un tissu dense de villes petites et moyennes en relais des métropoles. La situation est sensiblement la même dans l’industrie, dont le poids économique est aujourd’hui moindre que celui des services, et dans le commerce, la différence principale étant que dans le domaine industriel São Paulo distance nettement Rio de Janeiro loin : si elles sont à peu près à égalité pour le commerce, le rapport entre les deux métropoles est de 1,4 à 1 pour les services, et de 2 à 1 pour l’industrie.

Alphabétisation et analphabétisme

Les cartes de l’analphabétisme montrent que l’ensemble Nord - Nordeste est encore marqué par ce phénomène, on pourrait dire par ce stigmate, indigne du niveau de développement atteint par le Brésil dans d’autres domaines. Et le cas du Nordeste est plus grave que celui de la Haute Amazonie, car les effectifs humains concernés sont bien plus importants : une bonne partie de la région comptait encore plus de 40 % d’analphabètes en 2000, voire plus de 54 %. L’analphabétisme des femmes est en général supérieur à celui des hommes, un phénomène malheureusement très fréquent, et pas seulement au Brésil. Mais on notera que parmi les régions les plus touchées c’est parfois l’inverse, une caractéristique qui devrait orienter l’action future des pouvoirs publics, car il faudra prévoir dans ces régions des thèmes et des supports qui tiennent compte de cette spécificité.
L’analphabétisme ne concerne pas que les régions les moins développées du pays, et même dans même les plus avancées, comme le Sud, sa répartition n’est pas aléatoire, mais obéit, à d’autres niveaux et à d’autres échelles, des structures centre - périphérie, comme le montre l’exemple de Londrina (Paraná). Les niveaux d’alphabétisation du centre y sont très élevés (plus de 95 %), alors qu’à la périphérie ils sont nettement inférieurs, bien que très honorables si on les compare à ceux du Nordeste, entre 70 et 90 %. Les analphabètes ne sont pas absents de cette ville, ils vivent dans les quartiers périphériques du Nord, faits de lotissements populaires et d’« invasions », mais aussi dans le Sud, où l’imbrication de secteurs sociaux différenciés est plus forte. Deux favelas, signalées ici par le nombre des analphabètes, encadrent l’axe où se développent des lotissements fermés thématiques centrés sur un golf, des tennis et un parc, à proximité d’un vaste shopping center  : leur répartition est un assez bon marqueur d’une géographie sociale en pleine évolution.
Au-delà de la simple dichotomie entre alphabétisés et analphabètes, la longueur des études est un autre bon marqueur des inégalités entre les personnes, car on sait qu’elle a un retentissement direct sur les revenus. Le recensement démographique donne une indication originale sur ce sujet en totalisant pour chacun des municípios ensuite agrégés par microrégion le nombre d’années d’études - à compter de l’entrée à l’école primaire - qu’ont suivies ses habitants : la répartition de ce « capital scolaire » reflète - et explique en partie - celle du capital économique et financier, avec la même prédominance des grande métropoles et des capitales des États. Ce n’est que dans le Sud et le Sudeste qu’un cortège de villes moyennes les relaie, et ce bon niveau de formation de leurs habitants n’est pas le moindre de leurs atouts.
La distinction entre hommes et femmes, faite pour l’alphabétisation, fonctionne aussi, et de façon plus discriminante encore, pour la durée des études : une carte construite en mesurant la différence (en nombre d’années) entre les sexes coupe nettement le pays en deux : au sud d’une ligne Mato Grosso - Espírito Santo les hommes font des études plus longues, au nord ce sont les femmes qui fréquentent le plus longtemps les bancs de l’école. Comme cette partition- d’un côté le Centre-Sud développé et ses nouvelles annexes du Centre-Ouest, de l’autre les régions sous-développées du Nord et du Nordeste - revient très fréquemment, on ne peut manquer de supposer que cette différence de scolarité entre les sexes en est sans doute l’une de ses causes, ou l’une de ses conséquences.

Durée des études

Une autre façon de mesurer le niveau de richesse des régions est de s’intéresser à l’équipement dont leurs habitants ont doté leurs domiciles, ce que permet de savoir le recensement démographique. Sur une série de quatre cartes représentant le niveau d’équipement des ménages, trois (le téléphone, la voiture et la télévision) montrent à peu près la même répartition, tandis que la quatrième (le congélateur) en révèle une autre, bien différent : la géographie de l’équipement des ménages est avant tout une géographie économique, mais elle est parfois aussi une géographie culturelle, aux déterminants plus mystérieux.

L’équipement des domiciles

Ces biens ont été choisis dans une liste plus longue, qui contenait à la fois d’autres objets (radio, télévision noir et blanc, machine à laver le linge, aspirateur, etc.) et des distinctions de niveau d’équipement (une ou plusieurs voitures, télévisions, lignes de téléphone). On a préféré ne pas multiplier les cartes à la fois parce que, pour les taux équipements les plus forts (plus de trois voitures par exemple), les nombres de ménages concernés devenaient très faibles, et parce que les répartitions se répétaient beaucoup. Il n’en apparaît en fait que deux : celle du téléphone, de la voiture et de la télévision (elle est identique pour bien d’autres équipements) fait apparaître, à l’intérieur de l’ensemble Sud - Sudeste, globalement mieux équipé que le Nordeste et le Nord, un axe privilégié qui va de Santos au Triângulo mineiro, ensemble auquel il faut ajouter Brasília. On n’est pas surpris de retrouver, soulignés et confirmés par ces indicateurs de niveau de vie, le principal axe de développement du Brésil, ce que les Brésiliens, grands amateurs de viande et de métaphores carnivores, appellent le « filet mignon » du pays.
La répartition des congélateurs ne se retrouve, et avec quelques variations, que pour un seul autre équipement, la radio. La région de concentration principale est ici la zone frontalière entre le Rio Grande do Sul et le Santa Catarina, dont la caractéristique principale est d’être une région de forte présence de descendants de colons européens, arrivés au XIXe siècle. Peut-on expliquer, en recourant à cette origine, des habitudes de consommation qui font une part plus large aux aliments surgelés, légumes du jardin et viandes des petits animaux d’élevage, très nombreux dans cette région ? En tout cas ce facteur culturel semble être confirmé par les zones où cet équipement, sans atteindre les mêmes niveaux, est encore souvent présent. Elles dessinent un axe vers le nord-ouest, qui est celui au long duquel les gaúchos et les paranenses progressent vers les terres neuves du Centre-Ouest et d’Amazonie. Et le blanc qui interrompt cet axe dans le Nord du Paraná, notoirement sous influence paulista, en est une confirmation de plus.

Les disparités régionales

Il est de plus en plus clair qu’il n’existe pas un seul Brésil mais plusieurs, tant les inégalités entre les différentes régions et les différents États du Brésil sont fortes. Les niveaux de vie dans le Nordeste sont, pour la majorité de la population, beaucoup plus bas que dans le Sudeste : vivre dans le Piauí, l’État le plus pauvre du pays et dans l’État de São Paulo, le plus riche, s’avère tout à fait différent.
Pour comprendre ces disparités, le poids de l’histoire est évidemment la première clé : occupées et structurées en fonction d’activités économiques diverses, en plusieurs « cycles » distincts, les régions brésiliennes ont longtemps été organisées en bassins d’exportation presque autonomes. Les disparités qui existent entre elles reflètent donc largement l’inégale réussite de leur histoire économique particulière, et alors que le Nordeste n’a jamais vraiment pu se remettre du déclin des plantations de canne à sucre, le Sudeste a bénéficié, après le cycle du café, de l’essentiel du développement industriel.
Avec ce dernier toutefois l’histoire économique brésilienne a changé de rythme. Aux cycles successifs se substitue la constitution d’une économie nationale nouvelle, dont les bases sont toutes situées dans une seule région, le Sudeste, surtout sur l’axe Rio-São Paulo.
L’hégémonie du Sudeste écrase les autres régions du Brésil, et plus particulièrement les plus pauvres. Cette région, et plus précisément l’État de Sao Paulo, domine tous les secteurs d’activités à forte valeur ajoutée, regroupe les grandes entreprises privées et publiques, attire les différents investisseurs privés.
Le Nordeste reste dans l’esprit des Brésiliens, une région déprimée, profondément en retard, embourbée dans son passé sucrier et ses problèmes fonciers explosifs. Le Nordeste n’inspire pas confiance aux investisseurs et surtout se trouve loin du centre dynamique du pays, et apparaît presque en marge du développement. Il est loin d’être attractif pour des populations du Sud et Sudeste, habituées à la qualité de vie offerte par les régions les plus riches du Brésil.
L’habitant du Sud ou du Sudeste accepterait bien plus facilement de quitter sa région natale pour le Centre Ouest ou le Nord, car ces régions offrent des perspectives d’avenir, des grands espaces à coloniser, à cultiver, à exploiter de diverses manières, à l’image du boom du soja dans les Cerrados. L’Amazonie même si elle est encore pauvre et enclavée à certains endroits, n’est pas perçue de la même façon par les Brésiliens du sud du pays.
Cependant, n’oublions pas que les migrations dominantes au Brésil restent celles qui se font en direction du Sudeste, surtout vers les grandes villes qui ont toujours un fort pouvoir d’attraction sur les populations les plus pauvres et les plus démunies. En effet, les régions dynamiques attirent les populations mais aussi les capitaux, ce qui renforce encore l’écart entre les régions développées et les autres.
Les disparités de niveau de développement se maintiennent donc, et quelquefois même s’accroissent. Même si, demain, les régions Nord et Nordeste connaissaient une progression fulgurante, on voit mal comment la domination du Sudeste et de São Paulo pourrait être remise en question à court et moyen terme Le Brésil présente les plus forts contrastes régionaux à l’échelle de la planète, et l’évolution vers un Brésil plus unifié économiquement reste pour l’instant utopique.

Les disparités internes aux régions et aux États

Dans un même État, les disparités peuvent être très importantes entre le monde urbain et le monde rural. Entre une grande ville et les campagnes du même État, il existe toujours de profondes différences : vivre à Salvador de Bahia n’a rien à voir avec la vie de l’intérieur des terres de ce même État. On peut constater le même phénomène à l’intérieur des villes. On note par exemple de grandes disparités entre les quartiers riches de Rio de Janeiro, à l’image d’Ipanema et les favelas de cette même ville.
À l’échelle régionale, la répartition des équipements indique bien les clivages : dans l’État de São Paulo, elle oppose nettement ville et campagnes. La prépondérance de la capitale est écrasante, tant en nombre de ménage équipés qu’en taux d’équipement et ne laisse place qu’au chapelet des villes moyennes échelonnées au long des routes de pénétration vers l’intérieur (qui ont succédé aux voies de chemin de fer construites à l’époque du front du café). La capitale n’est en retard sur l’intérieur que pour l’équipement en voitures, ce qui peut se comprendre quand on connaît les difficultés de circulation à São Paulo, tandis que les transports en commun, malgré tous leurs défauts, transportent chaque jour des millions de citadins. Ici encore l’équipement en congélateurs est l’exception, son usage semblant plus fréquent dans les petites villes où, il est vrai, il est plus facile de se procurer légumes et viandes en grande quantité.
Parmi les équipements du foyer l’un d’entre eux, le téléphone, mérite une analyse plus détaillée parce qu’il était naguère encore relativement rare, et de ce fait révélateur des inégalités sociales, tandis qu’il s’est aujourd’hui beaucoup démocratisé. Le parc d’appareils téléphoniques installés est passé en vingt ans (de 1977 à 1997) de 4 à 20 millions, principalement au bénéfice du Centre-Sud, São Paulo, passant de 1,4 à 6,2 millions de lignes installées. Depuis la privatisation, en 1997, la diffusion s’est encore accélérée puisque l’on compte aujourd’hui près de 39 millions de lignes.
Les disparités économiques sont donc fortes au Brésil, tous ces indices le prouvent abondamment. Elles sont le résultat d’une histoire de développement inégal, et sont constamment alimentées par des mécanismes bien connus, mais ne constitueraient pas en soi des injustices si elles ne s’accompagnaient de profondes inégalités sociales.
Une analyse détaillée de la Capitale fédérale semble à cet instant intéressante. Créée en 1960, Brasília compte aujourd’hui plus de deux millions d’habitants. Quarante ans après sa construction, elle a bien contribué, comme prévu, à la conquête de l’intérieur, et elle reste jusqu’à aujourd’hui un des principaux foyers d’attraction du pays.
L’idéologie sociale tournée vers l’égalitarisme, qui a présidé à sa conception, est encore visible à Brasília, particulièrement dans l’organisation des quartiers résidentiels. Ceux-ci étaient à l’origine uniquement composés d’immeubles d’habitation collective, en barres, de taille homogène. Ces habitations, qui comprenaient différents types d’appartements, devaient permettre à tous les habitants, quelle que soit leur origine sociale, de cohabiter et de partager les infrastructures communes à chaque quartier résidentiel : garderies, églises, poste, école primaire, associations de voisinage, etc.
Si aujourd’hui, Brasília reste un centre important d’attraction migratoire, tout en se maintenant en tête des classements brésiliens pour la richesse et les indicateurs sociaux, c’est sans aucun doute parce qu’elle attire encore, en tant que capitale, des migrants de haut niveau de qualification et de revenu, assez pour contrebalancer l’effet de l’arrivée massive de pauvres gens attirés par ses mirages, un de ses problèmes majeurs. L’afflux récent de migrants pauvres, qui vont gonfler une périphérie dépassant désormais les limites du District fédéral, et se juxtaposent tant bien que mal aux premiers habitants de la ville, est en effet l’épisode le plus récent d’une histoire déjà longue, et une très nette ségrégation apparaît entre la ville planifiée du « Plan-pilote » et la vingtaine de « villes satellites » qui l’entourent.
Capitale politique incontestée, capitale pionnière dépassée par son succès même, Brasília est donc aujourd’hui une métropole parmi les autres. On peut le regretter, parce que son projet original s’est affadi et parce qu’elle connaît désormais les mêmes tensions sociales que les autres métropoles. On peut aussi penser que, de ce fait, elle revient dans la norme et devient plus représentative de la nation brésilienne. Selon F. Ruellan, le but ultime pouvait se résumer ainsi : « L’installation de la capitale fédérale au centre de ce vaste pays doit avoir pour résultat de couronner l’œuvre magnifique de construction de la nationalité brésilienne par le choix d’un centre d’irradiation et de civilisation en liaison facile avec tous les centres régionaux » (Ruellan, p. 100). On ne parlerait plus aujourd’hui d’une « œuvre magnifique », et moins encore de « centre de civilisation », mais sans aucun doute Brasília a contribué à la « construction de la nationalité brésilienne » et réalisé les rêves de ses concepteurs.

L’accès à la terre

La propriété de la terre au Brésil a toujours soulevé des problèmes et engendré de nombreux conflits au fil de l’histoire du pays, la propriété de la terre étant très inégalitaire dans ce pays. Le problème agraire au Brésil est donc au centre des débats depuis plusieurs décennies. Il s’agit d’un problème d’une extrême gravité, tant les tensions sont aiguës.
Le Brésil, comme bon nombre de pays d’Amérique du sud, présente des structures extrêmement contrastées , marquées par le latifundio et minifundio, laissant peu de place aux exploitations de taille moyenne. D’après les données de l’IBGE.( Institut Brésilien de Géographie et de Statistiques), 53% des exploitations inférieures à 10 hectares se partagent 3 % des terres alors qu’un peu plus de 1 % des exploitations supérieures à 100 hectares disposaient de 44 % des terres ; c’est dire l’importance du latifundisme. Ce déséquilibre n’a cessé de s’aggraver avec la conquête des nouvelles terres, notamment en Amazonie.
Ce sont les grandes entreprises agricoles tournées vers l’exportation qui, historiquement, se sont approprié la majorité des terres brésiliennes. Ce phénomène n’a fait que s’accentuer sous la dictature militaire de 1964 à 1985. En effet, les militaires au pouvoir ont beaucoup favorisé les grands propriétaires terriens dont ils avaient le soutien. À cela il faut ajouter l’échec de la colonisation publique de l’Amazonie dans les années soixante-dix qui permit la constitution d’immenses surfaces agricole ou pastorale. On assiste donc à une concentration croissante des grands domaines et à un émiettement des petites exploitations.

Structures agraires

Les contrastes régionaux font apparaître une prédominance des grands domaines dans la région du Centro-Oeste et dans la région Nord, zones pionnières du Brésil. À l’inverse, les petites exploitations sont essentiellement concentrées dans la région du Nordeste, vieux centre historique du Brésil, région critique du point de vue des problèmes fonciers. Ces différences engendrent bien évidemment des situations plus ou moins explosives, à court ou à long terme.
La modernisation agricole que le Brésil a connue depuis de nombreuses années est aussi un facteur de croissance des grandes exploitations et de recul des petits propriétaires. Cette modernisation nécessitait et nécessite encore des investissements coûteux qu’un petit exploitant n’est pas capable de réaliser. Les plus actifs des propriétaires actuels sont souvent des chefs d’entreprises, des professions libérales, bref toute une série d’investisseurs désireux de profiter de revenus substantiels et du prestige apportés par une activité du secteur primaire. Cela aboutit à un véritable absentéisme des propriétaires qui sous-traitent l’encadrement à un administrateur.

Organisation de l’espace rural

Les choix politiques concernant la propriété de la terre ne font qu’accentuer et les clivages entre petits et grands exploitants puisque les grands ont très nettement fait le choix de se tourner surtout vers l’élevage et les cultures commerciales et les petits subsistent autour d’une agriculture à vocation principalement vivrière.
Il est pourtant connu que l’élevage est une activité peu productive à l’hectare même si elle est productive par actif. À l’inverse la petite agriculture est assez productive à l’hectare mais faiblement productive pour les nombreux actifs qui la réalise. Cette situation engendre bien souvent une sous-exploitation des terres à vocation extensive et une hausse du chômage rural dans les régions à vocation plus intensive. La terre est en fait gaspillée dans les grandes exploitations et les actifs agricoles sont sous-employés dans les petites exploitations.
L’État brésilien a favorisé l’accession à la propriété des colons du Sud et du Sudeste dans les zones pionnières en proposant des avantages financiers et fiscaux. La vente de quelques hectares dans la partie sud du pays permettait d’acquérir des centaines d’hectares dans la région Nord. Certains propriétaires du Sud et du Sudeste ont alors conservé leurs domaines modernisés et ont acheté des terres neuves et vierges dans les espaces pionniers du Centro-Oeste et du Nord afin d’y créer des grands domaines extensifs.
La répartition inégale des terres sur le territoire brésilien est vecteur de problèmes sociaux importants voire quelquefois de violences débouchant sur de graves conflits. Et connaître l’histoire de la politique agraire au Brésil est fondamental pour comprendre la situation actuelle.
Au milieu du vingtième siècle apparaissent des revendications paysannes débouchant au début des années soixante sur une véritable crise agraire. Les « Ligues paysannes » ont vu le jour dans le Nordeste, région des problèmes les plus graves, c’est en effet dans cette région que le partage de le terre a été le premier revendiqué. Les salariés agricoles ont obtenu en 1963 le statut de travailleur rural, grâce au gouvernement populiste alors en place : ils obtinrent alors le droit à un salaire minimum versé en espèces (et non plus en bons d’achats dans le magasin du patron), le droit au repos hebdomadaire, quelques congés, une certaine protection sociale et des droits syndicaux. Mais le coup d’État militaire de 1964 donna un coup d’arrêt au processus, malgré la publication, à la surprise générale, d’un statut de la terre qui devait régler le problème foncier et envisageait même la possibilité d’une réforme agraire, jamais appliquée.
L’IBRA ( Institut Brésilien de Réforme Agraire) devait reconnaître les zones de forte tension et installer de petites propriétés là où dominait auparavant le latifundisme. Le but était de désamorcer l’explosion possible des zones les plus sensibles, comme le Nordeste, de permettre de meilleures relations entre petits et grands propriétaires et d’assurer aux paysans sans terre la propriété d’une terre après dix ans d’occupation et de mise en valeur.
Toute la décennie soixante fut celle de l’attente d’une véritable réforme agraire par les paysans les plus démunis. En 1971 le programme Proterra prévoyait une réforme des grands domaines sous-utilisés, mais là encore, la réforme ne fut jamais appliquée. Alors devant le mécontentement croissant, les militaires devaient proposer une solution aux problèmes fonciers qui ne cessaient de s’aggraver. Ils abandonnèrent tout projet de réforme agraire en proposant aux populations nordestines la conquête d’espaces vierges, de nouvelles terres en Amazonie.
L’IBRA. disparut et fut remplacé par l’INCRA (Institut National de Colonisation et de Réforme Agraire) : la solution pour les militaires résidaient dans la colonisation de la région Nord. Le titre de la nouvelle institution est d’ailleurs paradoxal puisqu’y figure le mot de réforme agraire, qui n’a jamais vu le jour sous le vrai sens du terme.
Lorsque l’INCRA a distribué des lots, à partir de 1970, le partage des terres était égalitaire puisque, dans le cadre de la colonisation publique, les familles candidates recevaient toutes cent hectares. Une à deux décennies après, par le jeu des partages, des regroupements, des rachats, les grandes exploitations avaient repris le dessus et s’étaient reconstituées. On sait aujourd’hui que cette colonisation organisée fut un échec mais elle permit aux militaires en place de faire l’économie d’une réforme agraire tant réclamée par les « petits » du monde rural.
Aujourd’hui encore des tensions concernant l’accès à la propriété et la taille des exploitations subsistent au Brésil, à la fois dans les « vieilles régions » comme dans les zones pionnières. Aucun problème n’est réellement réglé, et le blocage foncier persiste. Beaucoup de conflits fonciers sont toujours d’actualité et trouvent trop souvent une pseudo-solution dans la violence et le sang. Beaucoup d’acteurs du monde agricole sont dans une situation des plus précaire : les non-propriétaires , les posseiros (agriculteur occupant une terre publique ou privée sans titre de propriété) sont à la merci des propriétaires des grands domaines. Ils sont de plus en plus nombreux, le nombre de conflits violents et armés ne cessent de croître. Leurs exploitations étant minuscules, ils ont en commun le fait de ne pouvoir vivre décemment des revenus de ces dernières.
Le nombre d’invasions illégales est en constante augmentation et elles sont souvent réprimées par les armes des pistoleiros (milice privée) à la solde des grands propriétaires. Officiellement, les pistoleiros n’existent pas en Amazonie, pourtant on constate un nombre croissant d’incidents bénins ou sérieux, de disparitions et de meurtres. Les posseiros sont bien démunis face aux pistoleiros armés de fusils. L’histoire pourrait s’appeler « la machette contre le fusil » : au Brésil et principalement en Amazonie, le respect de la personne humaine passe après celui de la possession de la terre.
Le problème foncier est donc loin d’être résolu au Brésil et la question de la réforme agraire reste toujours sous-jacente. On peut même affirmer que les conflits, en constante augmentation, ne sont que le révélateur de l’étendue du problème. Depuis le retour à la démocratie en 1985, les petits exploitants et les salariés agricoles ont espéré la résurgence de l’idée d’une réforme agraire. Leurs espérances ont été très vite éteintes et car ils savent aussi que politiciens et grands propriétaires sont souvent les mêmes. La véritable réforme agraire n’est semble-t-il pas pour demain.

Quelles perspectives pour le XXIe siècle ?

Affirmer que le Brésil est un des « pays émergents », qu’il est devenu une puissance économique, politique et diplomatique avec laquelle il faut compter, relève aujourd’hui de l’évidence. On rappellera toutefois qu’il n’y a pas si longtemps (jusqu’aux années 1950) ce n’était pas lui, mais l’Argentine, qui figurait dans les listes des « grandes puissances », de celles que l’on faisait étudier aux élèves des classes Terminales.
Tout en gardant une place éminente dans l’exportation des minerais et des produits agroalimentaires, le Brésil s’est taillé une belle place dans le domaine des biens manufacturés, car son parc industriel a atteint un niveau suffisant pour rivaliser avec les plus grands. Dans un domaine sensible, comme la construction aéronautique il est désormais dans le groupe de tête, rivalisant avec le groupe canadien Bombardier pour le troisième rang mondial, derrière Airbus et Boeing. Il est vrai que, dans ce domaine, l’État a beaucoup aidé, jusqu’à la récente privatisation, car des préoccupations stratégiques s’ajoutaient aux motifs commerciaux (mais n’est-ce pas vrai également de ses concurrents ?), et quoi qu’il en soit demeure la fait que le Brésil a su maîtriser la technologie complexe de cette ligne de fabrication. On pourrait citer d’autres branches, très présentes elles aussi sur les marchés extérieurs, comme celle des travaux publics, forte de l’expérience acquise sur le vaste chantier qu’a été - et que demeure - le Brésil.
Mais le nouveau rôle international du Brésil n’est pas seulement commercial et industriel, il touche aussi à la culture. C’est est le seul État de langue portugaise présent sur le marché mondial de la communication, sa chaîne de télévision Globo, élément d’un puissant groupe de presse, est parmi les premières au monde et vend des créations audiovisuelles, notamment ses telenovelas à de nombreuses télévisions étrangères. On peut y voir le symbole de sa nouvelle place sur la scène mondiale, confirmée par son rôle diplomatique, démontré il y quelques années par sa médiation dans les incidents frontaliers entre le Pérou et l’Équateur, dans la Sierra del Condor, ou plus récemment par l’intervention de ses troupes en Haiti, sous le béret bleu de l’ONU.
Toutefois, si riches que soient ses ressources, connues ou encore à découvrir, la plus précieuse richesse du Brésil est ailleurs, c’est sa population : 180 millions d’habitants, un taux de croissance désormais maîtrisé, une classe d’âge productive encore largement majoritaire, ce qui n’est plus le cas en Europe. C’est sans aucun doute un atout, mais aussi un défi puisqu’il faut constamment loger, nourrir, former des masses de jeunes arrivant à l’âge actif. Ces défis peuvent être relevés, car la croissance des dernières décennies a vu se développer une classe moyenne solide et qualifiée, par qui et pour qui a été fait le « miracle », et qui a les moyens, matériels, humains et intellectuels, les talents d’organisation (avec un génie particulier pour l’improvisation de dernière minute, qui rattrape presque toujours les retards accumulés), et sans doute la volonté de relever ce défi et de trouver un modèle qui exclue moins, qui associe davantage la masse de la population aux fruits de la croissance.
À tout prendre, parmi les puissances émergentes du début du XXIe siècle, le Brésil apparaît donc plus solide que d’autres. Malgré les difficultés du moment, il semble donc que l’on ne doive pas se faire trop de soucis pour l’avenir du Brésil.


-  BIBLIOGRAPHIE.

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FLEURY M-F, THERY H. Agriculture et développement en Amérique latine, accès Internet :http://www.ac-rouen.fr, 2001,35 pages.
FURTADO, C., La formation économique du Brésil, Mouton, Paris/ La Haye, 1972.
MONBEIG P. Pionniers et planteurs de São Paulo, Armand Colin, Paris, 1952.
ROLLAND, D. et CHASSIN, J. (sous la direction de), Pour comprendre le Brésil de Lula, L’Harmattan, 2004
THERY H. Le Brésil, Armand Colin, Collection U Géographie, Paris, 2000.
THERY H. Environnement et développement en Amazonie brésilienne, Belin, 1997.
MUSSET A, SANTISO J, THERY H, VELUT S. Les puissances émergentes d’Amérique latine, Argentine, Brésil, Chili, Mexique, Armand Colin, Collection Prépas Géographie, Paris, 1999.


-  Revues
L’évolution de l’actualité politique est suivie et analysée par la revue Problèmes d’Amérique latine.
Les Cahiers des Amériques latines consacrent fréquemment des articles au Brésil.
La revue Infos Brésil publie régulièrement des chronologies et une excellente rubrique, intitulée « L’état des choses », qui permettent de suivre de France l’actualité politique brésilienne.

-  SITES INTERNET
Portes d’entrée
Cadê ? http://cade.com.br/ Répertoires de sites donnant accès à des ensembles de serveurs classés par thèmes.
Sites officiels
Governo www.cade.com.br/governo.htm Tout l’appareil gouvernemental, aux niveaux de l’Union, des États, des communes
INPE www.inpe.br/ Institut national de la recherche spatiale (images satellitaires)
IBGE www.ibge.gov.br Institut brésilien de géographie et statistiques, données sur la population, l’agriculture, l’économie, recensement et enquêtes
Journaux
Folha de São Paulo www.uol.com.br/fsp/ Quotidien de São Paulo très bien documenté, type Le Monde
Estado de São Paulo www.estado.com.br/ Quotidien de São Paulo, plus traditionnel, type Le Figaro
Gazeta mercantil www.gazeta.com.br/ Journal économique et des milieux d’affaires
Jornal do Brasil www.jb.com.br/ Quotidien de Rio de Janeiro
Veja veja.com.br Hebdomadaire de São Paulo

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Les contrastes socio-spatiaux du Brésil

ainsi que le texte de ce dossier

Les contrastes du développement du Brésil