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Publié : 12 août 2005

Qu’est ce que l’Europe Rhénane ?

Conférence prononcée le mercredi 17 novembre 2004 à l’IUFM de Mont Saint Aignan par Jean-Claude BOYER, professeur émérite à l’Université de Paris VIII-Saint Denis

Qu’est-ce que l’Europe rhénane ?
par Jean-Claude BOYER, professeur émérite à l’Université de Paris VIII-Saint Denis
texte de la conférence prononcée le mercredi 17 novembre 2004 à l’IUFM de Mont Saint Aignan


Méthodologie


Territoires et réseaux

Il était d’usage, jusqu’à une époque récente, d’établir les programmes de géographie régionale en fonction du découpage politique de l’espace (État ou groupe d’États). Il faut s’attendre à voir de plus en plus émerger des ensembles transnationaux ne se référant plus aux frontières politiques. Plus qu’un retour à des "régions naturelles", cela correspond sans doute à l’affaiblissement de l’État-nation au profit d’une structuration de l’espace en "réseaux" économiques, financiers, culturels... ("mondialisation", "métropolisation"), qui se superpose à la structuration en territoires, sans bien sûr l’effacer complètement.
Or il existe une différence fondamentale entre le territoire et le "réseau". Le premier est facile à définir car il est "fermé", délimité par des frontières reconnues (au moins en Europe), alors que le second est "ouvert" : il entretient des liens à longue distance tout en ignorant certains espaces proches (cf. le réseau TGV). Le réseau ne se dessine donc pas sur une carte avec une frontière, mais avec des axes, des pôles et des flèches qui symbolisent l’ouverture extérieure [fig.1].

Voilà le point de vue théorique. Mais quand on a à traiter une question au programme, on aime savoir de quoi exactement l’on va parler ! D’où la concession au cadre territorial traditionnel consentie par les instructions accompagnant le programme : bien qu’il s’agisse (je cite) d’un "espace transfrontalier aux limites évolutives", "on peut considérer [que l’Europe rhénane] comprend les trois États du Benelux, l’Allemagne rhénane, la France du Nord-Est" et qu’"on peut lui adjoindre la région de Bâle et de Zurich en Suisse" (celle-ci ne faisant pas partie de l’Union européenne, on ressent un peu de flottement ! Pourquoi pas tout le bassin du Rhin en Suisse, le Lichtenstein, le Vorarlberg autrichien ?). Il faut d’ailleurs remarquer que les manuels ne respectent pas tous cette délimitation.
Au fond, ce qui compte, ce ne sont pas tant les limites que le contenu de cet espace, c’est-à-dire ses facteurs d’unité. Selon l’approche adoptée, on pourra aboutir à des configurations différentes, mais il existe suffisamment d’éléments communs pour démontrer l’existence d’une Europe rhénane, qui joue le rôle d’une "tête de réseau" à l’échelle européenne et mondiale [Fig.2]

Géographie et histoire

Cette analyse est une bonne occasion de prouver que la géographie et l’histoire ne constituent pas deux tiroirs séparés de la connaissance, réunis en France par des hasards administratifs, mais deux systèmes d’explication qui doivent être mobilisés conjointement pour expliquer le monde d’aujourd’hui. L’espace géographique n’est pas un simple donné de la nature dans lequel se construisent les civilisations. Il existe une interaction constante entre le milieu et les hommes, et l’Europe rhénane en est une remarquable illustration. Il ne s’agit évidemment pas de transformer une question de géographie en question d’histoire, mais de mobiliser les références historiques pour rendre compte de la réalité actuelle de l’Europe rhénane, et je trouve les manuels trop timides à cet égard. Bien que le seul livre intitulé "l’Europe rhénane" (Étienne JUILLARD, Armand Colin) date de 1968-1970, il offre encore beaucoup d’intérêt dans cette perspective géo-historique.
On peut essayer de répondre à la question posée ("qu’est-ce que l’Europe rhénane ?") en dégageant un certain nombre de thèmes. D’abord, ce que l’Europe rhénane n’est pas : un espace politique, un espace vécu ; puis ce qu’elle est, à des degrés divers : un bassin fluvial, un ensemble culturel, une concentration d’activités économiques et de pouvoir décisionnel, un réseau de villes. Je ne reviendrai pas longuement sur les questions qui sont bien traitées par les manuels (en particulier l’économie), cherchant plutôt à mettre l’accent sur quelques éclairages complémentaires.


Ce que l’Europe rhénane n’est pas


Un espace politique ?

Le Rhin n’a jamais constitué la colonne vertébrale d’une construction politique, et même l’Europe rhénane n’a jamais été durablement incluse dans un même État. L’idée d’un axe rhénan fédérateur s’appuie trop sur une vision contemporaine de cet espace. En fait, le Rhin a toujours été à la fois axe et frontière, et s’il y a eu une vie économique et culturelle organisée autour du fleuve, l’espace rhénan a souvent été tronçonné en sous-ensembles transversaux. Les conditions naturelles expliquent pour partie cette situation : l’insertion du fleuve dans son espace régional ne présente aucune continuité (Rhin alpin, fossé rhénan, Massif Schisteux, plaine germano-néerlandaise), les difficultés de navigation du fleuve, au moins jusqu’au XIXe siècle, ont limité l’impact de cet axe, les routes terrestres elles-mêmes ne suivent pas nécessairement le Rhin, parfois très encaissé (Massif Schisteux), souvent bordé d’une vallée marécageuse. Mais ce morcellement est aussi ethno-linguistique : Suisse, Allemagne du Sud, Allemagne du Nord, Pays-Bas.
Si l’on regarde les cartes historiques, on s’aperçoit que dans l’Antiquité romaine, le Rhin est limes sur une part plus ou moins grande de son cours (selon les époques) ; si la Rhénanie supérieure a été temporairement romanisée, ce n’est pas le cas de la partie inférieure, où le Rhin a longtemps servi de frontière. A la mort d’Auguste (début du 1er siècle ap. J.-C.), le Rhin est frontière de l’Empire romain sur presque tout son cours ; vers 600 ap. J.-C., la même limite est celle de l’Europe christianisée [fig.3]. Le bassin rhénan est pour la première fois englobé en totalité dans le même État avec l’Empire de Charlemagne. Mais la Lotharingie du traité de Verdun (843) est pour l’essentiel un État de rive gauche du Rhin [fig.4] , le fleuve constituant la frontière avec l’Austrasie (future Allemagne). Le Saint Empire romain germanique réunifie formellement cet espace, mais cette unité apparente recouvre un morcellement qui va croissant (constitution d’États indépendants aux extrémités : Confédération helvétique, puis Provinces-Unies, émancipation des États allemands vis-à-vis de l’Autriche (fig. 5). Les nombreux péages, qui grèvent le coût du transport fluvial, en sont une des conséquence (16 de Bâle à Mayence au milieu du XVIIe siècle). Le Rhin redevient ligne d’affrontements avec l’expansion territoriale de la France de Louis XIV (qui annexe l’Alsace) et l’émergence d’un État fort sur la rive droite (la Prusse devient une véritable puissance rhénane après 1815).

Depuis le XVIIe siècle et surtout la Révolution, la France revendique le Rhin comme "frontière naturelle", qu’elle n’atteindra (voire dépassera) au nord de l’Alsace que sous la Révolution et l’Empire. L’obstacle pour les armées de la "traversée du Rhin" (peu de ponts, et faciles à détruire) est un thème historique récurrent, de César aux guerres de Louis XIV (Condé, Turenne) à Hoche, Bonaparte et la bataille d’Arnhem (Seconde Guerre mondiale). Pour l’Allemagne au contraire, du moins après l’affirmation d’un sentiment national à la fin du XVIIIe siècle, le Rhin est un fleuve allemand, la frontière revendiquée étant linguistique et non naturelle. Après 1918, la France occupera un temps la rive gauche du Rhin (et la Ruhr). Comme le note E. JUILLARD, la tentation d’utiliser le Rhin comme frontière a été d’autant plus grande que le fleuve ne coupe jamais de ville en deux (sauf extension récente, les villes rhénanes se sont développées d’un seul côté du fleuve).

Aujourd’hui le Rhin reste frontière entre la France et l’Allemagne (partiellement) ainsi qu’entre l’Allemagne et la Suisse, la Suisse et l’Autriche, la Suisse et le Lichtenstein. Les frontières germano-suisse et austro-suisse sont des frontières extérieures de l’Union européenne, donc encore bien marquées. Les autres coupures politiques de l’espace rhénan sont internes à l’Union européenne et par conséquent se sont affaiblies. Il ne faut cependant pas exagérer l’homogénéisation de l’Union : les différences culturelles et juridiques entre les États restent fortes. Cela joue notamment pour l’enseignement, les loisirs, la santé, la conclusion des contrats... En parlant des concentrations bancaires, les commentateurs soulignaient récemment le petit nombre de fusions transnationales en raison des différences de législation et de pratiques entre les États (cf. l’usage du chèque). L’Europe rhénane ne constitue pas encore un espace unifié, en raison d’une double coupure, longitudinale affaiblie (le Rhin obstacle) et transversale encore bien présente (frontières politiques et culturelles).

Un espace vécu ?

Il existe souvent une façon simple et pertinente de fixer les limites d’un espace géographique : observer les comportements spatiaux de ses habitants et leur demander de s’exprimer sur leur sentiment d’appartenance (espace "pratiqué", "vécu", "perçu"). Or, dans la hiérarchie des espaces vécus, l’Europe rhénane est rarement mentionnée entre les échelons de base (la ville ou le "pays", la région) et les ensembles de niveau supérieur (l’État et Union européenne). La référence est totalement absente en Belgique, peu significative au Luxembourg, aux Pays-Bas et en Suisse (où c’est la "Suisse alémanique" qui est identifiée), peut-être plus parlante en France (Alsace) et surtout en Allemagne, où l’opposition "rhénan"/"prussien" constitue un leitmotiv de l’histoire contemporaine, dont un des derniers épisodes a été la querelle du siège du gouvernement entre Bonn et Berlin. Mais les habitants de l’Allemagne rhénane ont sans doute plus conscience d’appartenir à un Land (Rhénanie-Westphalie, Rhénanie-Palatinat, Sarre, Hesse, Bade-Wurtemberg : on remarquera que deux de ces noms comportent le terme "Rhénanie"...) qu’à un ensemble rhénan.
L’Europe rhénane a-t-elle constitué dans le passé un cadre de vie plus significatif ? Étienne Juillard insiste beaucoup sur la période XIIIe-XVIe siècle, qu’il décrit comme l’apogée d’une "civilisation rhénane". Les cartes qu’il publie du système de relations des marchands de Strasbourg ou de Mulhouse avant 1648 (fig. 6) dessinent effectivement un espace rhénan qui ne tient pas compte des coupures politiques ; mais au XVIIe s., il se restreint déjà au bassin amont. Les désastres de la Guerre de Trente Ans et le renforcement des États (notamment la confrontation franco-prussienne/allemande) ont brisé cette unité. Malgré la réconciliation franco-allemande (le général de Gaulle disait en 1945 : "le Rhin était une barrière [...] ; aujourd’hui il peut redevenir un lien occidental") et l’intégration européenne, l’Europe rhénane apparaît plus, aujourd’hui encore, comme une construction intellectuelle des géographes que comme un espace vécu.


Ce qu’est l’Europe rhénane

Un bassin fluvial

C’est souvent la première définition à laquelle on pense. Elle relève de la géographie physique et permet une délimitation précise et objective : l’espace drainé par le Rhin et ses affluents. Cette définition pose cependant deux problèmes :
1- Faut-il considérer la totalité du bassin rhénan ? Par exemple, Nuremberg se trouve sur un affluent du Main, lui-même affluent du Rhin ; on hésitera pourtant à la qualifier de "rhénane". De la même façon, la Lorraine méridionale (Épinal ou St Dié par exemple) peut-elle être considérée comme "rhénane" malgré la présence du cours supérieur de la Meuse et de la Moselle ? Est-il en revanche légitime d’écarter le Rhin supérieur alpin ou le bassin de l’Aar, comme le fait le programme officiel ?
2- Faut-il étendre la définition aux bassins de la Meuse et de l’Escaut ? Les trois se confondent dans la convergence du "delta", mais le bassin supérieur de la Meuse et la quasi totalité de celui de l’Escaut sont nettement distincts de celui du Rhin. En incluant la Belgique, on répond positivement à la question ci-dessus ; mais l’Escaut prend sa source... en Picardie et traverse toute la région Nord-Pas-de-Calais. L’inclusion du bassin de la Meuse et parfois de celui de l’Escaut est fréquente, avec parfois des abus de langage ("le Rhin et ses affluents").
On peut aussi se référer aux règlements internationaux. La Commission centrale pour la navigation du Rhin, qui siège à Strasbourg, comprend l’Allemagne, la France, la Suisse, les Pays-Bas et la Belgique (bien que la commission ne gère pas la Meuse). Le programme européen Interreg IRMA (Interreg Rhine-Meuse Activities), qui portait principalement sur la protection contre l’inondation et l’aménagement des vallées, incluait le bassin de la Meuse, mais pas celui de l’Escaut. Il regroupait la France, l’Allemagne, la Suisse, la Belgique (plus précisément la Flandre et la Wallonie), le Luxembourg et les Pays-Bas. Il couvrait la période 1997-2003 et n’a pas été renouvelé en tant que tel, certain de ses projets ayant été repris dans d’autres programmes.
On voit bien que dans une géographie "globale" les facteurs physiques ne peuvent pas être considérés seuls.

Une aire culturelle

Si l’on excepte le bassin supérieur de la Meuse (Wallonie, Lorraine romane), l’Europe rhénane appartient en totalité au "monde germanique" au sens large du terme (Allemagne, Suisse alémanique, Pays-Bas, Flandre, Luxembourg, Alsace-Lorraine), et certaines cartes de l’époque nazie avaient mis en évidence cette "unité". Cette frontière ethno-linguistique a très peu bougé depuis le Moyen-Age (disparition d’enclaves romanes en Rhénanie, plus récemment recul du flamand en France et à Bruxelles...). En revanche, l’Europe rhénane est une mosaïque religieuse dont il n’y a pas d’autre exemple d’une telle ampleur en Europe. Protestants et catholiques y ont connu une cohabitation tantôt pacifique, tantôt conflictuelle (guerre du Sonderbund de 1845 en Suisse, Kulturkampf de Bismarck, discrimination à l’égard des catholiques aux Pays-Bas), qui a évolué au XXe siècle vers une coopération et des influences réciproques (Pays-Bas, Allemagne). L’"humanisme" rhénan est symbolisé par Érasme, né à Rotterdam et mort à Bâle (1536). Dès le XVIIe s., l’espace rhénan compte de nombreux foyers de tolérance religieuse, comme Strasbourg, Mayence, les villes de Hollande ou bien Mannheim où l’électeur palatin construit en 1670 un "Temple de la Concorde" ouvert à tous les cultes.
La tradition de "libéralisme" et de "tolérance" attribuée à la civilisation rhénane provient cependant plutôt, à mon avis, de l’orientation marchande précoce de l’économie. Tous les ostracismes constituent une entrave au commerce et la tolérance relève peut-être plus d’un intérêt bien compris que d’une réflexion théorique annonciatrice des Lumières. Il n’empêche que la liberté des cultes et la liberté d’expression en vigueur dans la plupart des pays rhénans ont favorisé le développement d’une civilisation foisonnante et ouverte aux influences extérieures comme il en existait peu à l’époque de l’Ancien Régime. En témoignent l’accueil des proscrits (porteurs de compétences et parfois de capitaux) et le développement de l’imprimerie, avec de grands foyers d’édition comme Leyde, Cologne, Bâle, Strasbourg, Mayence... ; Voltaire sera publié à Kehl, juste de l’autre côté de la frontière.
Les musiciens (Schumann, Wagner) et surtout les écrivains - beaucoup moins les peintres - sont fascinés par le Rhin (voir le film "Le Rhin" de Frédéric COMPAIN, et le livre de Jean DOLLFUS "L’homme et le Rhin" : une liste impressionnante, de Boileau à Victor Hugo, Musset, Lamartine, Apollinaire, Edgar Quinet, Maurice Barrès, et du côté allemand, Heine et Goethe). Au XIXe s. et au début du XXe s., le Rhin est un enjeu littéraire de la confrontation franco-allemande (livres, poèmes, chansons). Le fleuve tient désormais une place majeure dans l’imaginaire collectif allemand, surtout depuis que le romantisme a redécouvert et réhabilité le Moyen Age.
Au XIXe siècle, le contraste reste marqué entre une Allemagne rhénane commerçante, industrielle et politiquement libérale, et une "Prusse" terrienne symbolisant une conception autoritaire et militariste de la société (ces "images" doivent cependant être prises avec précaution !). L’unité allemande a failli se faire autour des idées libérales du monde rhénan (premier Parlement allemand réuni à Francfort en 1848) mais s’est finalement réalisée autour de la Prusse. La "revanche" du monde rhénan ne deviendra évidente qu’après la division de l’Allemagne de 1945, avec une capitale rhénane (Bonn) et un personnel politique en partie originaire de cette région (les chanceliers Adenauer et Kohl).
Aujourd’hui, l’originalité culturelle (au sens large du terme, incluant les genres de vie) de l’Europe rhénane s’est sans doute estompée, à la fois parce que les États ont imprimé leur marque et parce qu’une homogénéisation à l’échelle européenne, voire mondiale, progresse rapidement. On trouve encore cependant en Europe rhénane un certain nombre de "laboratoires" socio-culturels, comme l’ont montré les initiatives prises aux Pays-Bas et en Belgique en matière de politique des drogues, d’euthanasie ou de mariage homosexuel. Mais l’innovation littéraire et artistique semble plus aujourd’hui relever des grandes capitales (Londres, Paris, Berlin).

Une concentration d’activités économiques et de pouvoir de décision

Il suffit là encore de regarder une carte (fig. 7)pour voir combien la concentration d’hommes, de production énergétique et industrielle, de flux de transport (avec le premier port mondial, Rotterdam), de sièges sociaux de grandes firmes, d’institutions financières (citons simplement les Bourses des valeurs de Francfort, Amsterdam et Zurich)... met en évidence l’espace rhénan, qui est une composante de la fameuse "Banane bleue" de Roger Brunet. Si l’Europe rhénane n’abrite plus de capitale de grand État, depuis le retour du gouvernement allemand à Berlin, elle concentre les principaux lieux de décision de l’Union européenne : Bruxelles, Luxembourg, Strasbourg, sans oublier Francfort, siège de la Banque centrale. On a l’impression que l’intégration européenne a remis en selle une Europe rhénane qui avait perdu du terrain face aux grandes capitales et aux nouvelles localisations résultant des mutations techniques et économiques (tertiarisation, activités de haute technologie). Sa prépondérance économique en Europe paraît toutefois moins forte qu’à la fin du XIXe siècle, même si la reconversion des activités a été souvent réussie (cf. la Ruhr).
Je n’insiste pas sur ce contenu économique, qui est largement traité dans les manuels. Quelques remarques cependant sur l’axe de transport : il n’acquiert tout son poids sur la structuration de l’espace qu’au XIXe siècle, avec les travaux de régularisation du Rhin et la liberté de navigation sur le fleuve, ainsi qu’avec la mise en place du réseau ferroviaire qui le complète. C’est une renaissance après une longue éclipse due, entre autres, au développement du contournement maritime de l’Europe occidentale. Mais la prépondérance des flux longitudinaux tarde à s’imposer : les premières voies ferrées sont transversales, comme le seront les premières autoroutes (pour des raisons stratégiques). L’axe rhénan a surtout bénéficié de l’accroissement des besoins en transports de pondéreux à la fin du XIXe s. (industrialisation du bassin rhénan et notamment de la Ruhr). Aujourd’hui il ne faut pas oublier d’autres composantes du faisceau de transport : les autoroutes et les oléoducs. Une nouvelle voie ferrée réservée aux marchandises, la "ligne de la Betuwe", est en construction entre Rotterdam et l’Allemagne.
L’Europe rhénane est depuis longtemps un espace "extraverti". Elle communique facilement avec la plaine d’Allemagne du Nord, le bassin danubien, l’Italie du Nord (par les cols et aujourd’hui les percées alpines), le sillon rhodanien, le Bassin Parisien, et possède une large ouverture maritime sur une mer très fréquentée (fig.1). La plupart de ces liaisons ont été renforcées au cours des dernières décennies (ou le seront prochainement) : TGV et ICE, tunnel sous la Manche, canal Main-Danube, projets de tunnels de base sous les Alpes suisses, projet de liaison navigable Seine-Nord (mais son homologue Rhin-Rhône a été abandonné), sans oublier le développement du transport aérien (plus externe qu’interne, compte tenu des petites dimensions de l’Europe rhénane) : Francfort et Amsterdam figurent aux 3e et 4e rangs des aéroports européens. Outre Rotterdam, Amsterdam et Anvers doivent être considérés comme des ports rhénans (canal d’Amsterdam au Rhin, canal Rhin-Escaut) ; la voie ferrée Anvers-Rhénanie, construite au milieu du XIXe s., avait été surnommée "le Rhin ferré", en raison de l’objectif de capter une parte du trafic de l’Allemagne Rhénane. Les ports maritimes du Benelux représentent un trafic cumulé de plus de 600 MT. Certes, une partie seulement emprunte l’axe rhénan, car les ports industriels réexportent beaucoup par voie maritime. En outre, ces ports du Benelux présentent l’inconvénient pour l’Allemagne de se trouver en territoire étranger. Malgré des politiques portuaires "nationalistes" (en faveur de Hambourg et Brême), encore visibles dans les réticences à l’égard de la future ligne de la Betuwe, la partie aval de l’axe rhénan constitue le principal débouché de l’Allemagne. A la frontière germano-néerlandaise, le Rhin transporte chaque année à lui seul quelque 150 Mt de marchandises, le trafic total du fleuve étant estimé à 300 Mt (soit plus du triple de celui du Danube).

Un réseau de villes

Un simple regard sur la carte permet là encore de percevoir une spécificité de l’Europe rhénane : la trame des villes y est à la fois plus dense et composée d’unités plus petites que dans le reste de l’Europe. Une étude de JUILLARD et NONN (Espaces et régions en Europe occidentale, Éditions du CNRS, 1976) distinguait ainsi quatre types d’organisation urbaine en Europe : "rhénan", avec de nombreuses villes proches et un réseau peu hiérarchisé, "parisien", avec une très grande ville ayant freiné l’urbanisation dans son voisinage, "périphérique", avec une moindre présence des villes (un quatrième type, "intermédiaire", concernait des espaces de transition à l’organisation urbaine moins bien caractérisée). On peut vérifier cette typologie dans de nombreux domaines : par exemple sur la carte des universités allemandes (fig. 8), qui oppose le foisonnement rhénan à la domination de grosses villes universitaires au nord (Hambourg), au sud (Munich) et surtout à l’est (Berlin).

Ce chapelet de villes de l’espace rhénan a plusieurs origines : une trame linéaire fluviale classique, éventuellement dédoublée (difficultés de traversée et d’installation sur la rive même du fleuve ; (fig.9), le morcellement politique jusqu’au XIXe siècle, qui a multiplié les petites capitales (et auquel a succédé en Allemagne et en Suisse une structure fédérale), une civilisation plus marchande que terrienne, où le contrôle du plat-pays avait moins d’importance que les relations à longue distance (et qui par conséquent n’impliquait ni espacement minimum des villes ni hiérarchisation). Cette structure urbaine a aujourd’hui des avantages : des villes à l’échelle humaine, qui restent proches du milieu naturel et vivent en symbiose avec les campagnes proches (mouvements pendulaires, loisirs de week-end), la taille modeste des villes n’empêchant pas la "métropolisation" grâce au développement de complémentarités ("conurbations", avec une relative spécialisation des villes : Randstad, Rhin-Ruhr, Rhin-Main). Ces qualités ont été valorisées à l’époque contemporaine par un certain rejet de la très grande ville comme milieu de vie. En revanche, le réseau urbain de type "rhénan" souffre de l’absence d’une ville-phare, une ville "mondiale" capable de rivaliser avec Londres et Paris dans l’attraction du tertiaire supérieur, et notamment des fonctions culturelles, financières et de commandement (cf. les sièges sociaux des grandes entreprises, dont Londres et Paris rassemblent à elles seules 40 % du total européen (fig.10).


Conclusion



A partir d’un bassin fluvial, et notamment d’un axe de circulation, s’est constitué un ensemble économique et culturel dont l’unification a été entravée par les coupures politiques et les conflits. L’Europe rhénane se différencie cependant du reste de l’Europe par des caractéristiques spécifiques, qui relèvent à la fois de la culture, de l’économie et de l’organisation de l’espace. Sa position et ses atouts ont été valorisés par la construction européenne ; elle n’en reste pas moins un découpage parmi d’autres de l’espace européen.


Bibliographie

BARROT J., ELISSALDE B., ROQUES G., Europe, Europes, espaces en recomposition, Vuibert, 2002.
BOYER J.-C., Pays-Bas, Belgique, Luxembourg, Masson, 1994.
BOYER J.-C., Géographie humaine de l’Allemagne, Armand Colin, 2e éd., 2000.
CARROUÉ L., L’Union européenne, Armand Colin, 2001.
DOLLFUS J., L’homme et le Rhin, Gallimard, 1960.
JUILLARD É., L’Europe rhénane, Armand Colin, 2e éd., 1970.
JUILLARD É., NONN H., Espaces et régions en Europe occidentale, Éditions du CNRS, 1976.
LÉVY J., Europe, une géographie, Hachette, 1997.
MANGIN C., L’Allemagne, Belin, 2003.
RIQUET P., L’Europe médiane, in Géographie Universelle, Belin-Reclus, 1996.

Film

COMPAIN F., Le Rhin, texte de J.-N. JEANNENEY, France 2 / Images et Compagnie, 1996.



Liste des figures

1. "Le cœur de la puissance urbaine de l’Europe", Manuel Bréal L-ES, p. 192.
2. "Modèles de base de l’espace rhénan", ibid., p. 181.
3, 4, 5 : on peut sans doute trouver de meilleures cartes.
3. "L’Europe christianisée vers 600", Le Grand Atlas de l’histoire mondiale, Encyclopaedia Universalis et Albin Michel, 1979, p. 92-93.
4. "Le partage de l’Empire de Charlemagne", Nouvel Atlas historique Bordas, 1961, p. 10.
5. "L’Europe en 1648", ibid. p. 18.
6. "Les horizons d’existence de trois familles alsaciennes avant 1648", Juillard, l’Europe rhénane, 1970, p. 27.
7. "Le cœur de l’Europe densément peuplée", Manuel Magnard, p. 177.
8. "Les principales villes universitaires allemandes", Boyer, Géographie humaine de l’Allemagne, Armand Colin, 2000, p. 99.
9. "La conférence du Rhin supérieur", Boyer, Les villes européennes, Hachette, 2003, p. 54.
10. "Les sièges sociaux des grands groupes européens", Rozenblat et Cicille, Les villes européennes, analyse comparative, Datar-La Documentation française, 2003, p. 29.

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