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Publié : 12 août 2005

Mondialisation : Réalités et limites

Compte-rendu de la conférence de M. Laurent Carroué, professeur à l’Université Paris VIII Saint-Denis, prononcée le mercredi 13 octobre 2004 à l’IUFM de Mont Saint Aignan. Compte-rendu d’Emmanuel Porché.

- Mondialisation : réalités et limites.
par M. Laurent Carroué, professeur à l’Université Paris VIII Saint-Denis.
Compte-rendu de la conférence prononcée le mercredi 13 octobre 2004 à l’IUFM de Mont Saint Aignan.

Cette conférence est organisée en 2 temps, 2 interventions.

A. Définitions, approche historique et épistémologique.

1er problème : Les géographes ne sont pas tous d’accord sur la définition de la mondialisation.
M. Carroué insiste sur le fait que la mondialisation, c’est d’abord du territoire (avec sa dimension historique, ses héritages), une société (des hommes qui aménagent, transforment l’espace). Elle valorise de manière différenciée les territoires et produit de nouvelles singularités, oppositions territoriales.
Cela s’oppose au postulat économiciste qui cherche à tout transformer en un ensemble de phénomènes ou de modèles mathématiques.
Chez Roger Brunet, la mondialisation est abordée comme approche purement intellectuelle du fait du présupposé de "lois spatiales" (par exemple dans le 1er volume de la Géographie Universelle paru chez Belin / Reclus). M. Carroué pense qu’il faut décortiquer des entités territoriales.

2e problème : la logique de la définition est floue.
Dans l’encyclopédie Universalis « la mondialisation est mondiale ». Il y a de nombreuses difficultés à comprendre la mondialisation. C’est une « interconnection complexe de territoires diversifiés » et « une mise en relation de différents ensembles géographiques de nature, d’échelles différentes ». La mondialisation nécessite une approche pluridisciplinaire. Le géographe doit insister sur l’approche territoriale.
Jacques Lévy dit qu’il y aurait eu 6 mondialisations de celle de l’homo sapiens à l’époque actuelle où la mondialisation est l’émergence d’une société-monde.
M. Carroué définirait la mondialisation comme un « processus de diffusion du système d’économie marchande dans l’espace mondial » qui entraîne l’émergence « d’économies-monde » (au sens de Braudel, de Wallerstein ou de Bairoch). La logique du capitalisme marchand fait intervenir dans la mondialisation une logique de domination. La Chine des Ming du XVe siècle a envoyé des jonques vers l’Afrique de l’Est et l’Insulinde pour commercer. Mais lorsque la classe marchande a été marginalisée et que la décision de fermeture a été prise par le pouvoir impérial, la Chine a mis fin à cette approche de la mondialisation.
Donc, historiquement, d’autres sociétés que celle de l’Europe Occidentale ont eu cette opportunité de mondialisation capitaliste et marchande mais seule l’Europe Occidentale a fait ce choix.
Pour lui, il y a eu trois grandes phases successives de mondialisations :
· Celle de l’époque des Grandes Découvertes à l’entrée du XIXe siècle.
· Celle de l’époque coloniale et de la Révolution Industrielle (70 % du territoire mondial est dominé par les puissances coloniales de 1914).
· A partir des années 1970, 3e mondialisation.
Création d’économie-monde (espace de taille continentale s’organisant autour d’une métropole ou puissance dominante avec rapports centre-périphéries) : centre méditerranéen (Gènes, Venise), puis basculement du centre vers l’Europe du Nord au XVIe avec les Pays-Bas, aux XVIIIe et XIXe au Royaume-Uni avant le déplacement vers l’Amérique du Nord à la fin du XIXe siècle.
Ces économies-monde imposèrent également des logiques de monopoles impériaux (coloniaux) avec des économies fermées et fragmentées.
Depuis 1945, il n’y a plus qu’une seule économie-monde de nature planétaire. Mais, elle reste encore incomplète : l’ALENA est en retard par rapport à l’UE, l’essentiel des échanges reste basé sur des échanges d’abord continentaux.


3e problème : Ne pas confondre mondialisation, globalisation et international.

Le terme globalisation est un terme d’origine anglo-saxonne. A notre avis, ce terme doit être réservé à l’ensemble des phénomènes affectant l’ensemble de l’espace terrestre comme globe : on peut faire intervenir ce terme pour le réchauffement climatique, les ressources halieutiques, la gestion des ressources voire la SIDA qui sont à gérer à l’échelle du globe. Cela peut être lié à la notion de développement durable.

International : à lier aux relations entre Etats-nation, aux rapports interétatiques (au sens des relations internationales) qui sont duelles, polarisées, hiérarchisées. Il y a alors des rapports de domination de l’économie dominante (les Etats-Unis) avec une prétention à l’universel (l’invasion de l’Irak pour imposer un modèle économique et de société qui semble le plus valable).
Quelles sont les valeurs universelles au sens de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme ?
Le problème qui se pose est de définir quelles sont les valeurs communes. Il y a eu l’apparition de TPI (tribunal pénal international) à La Haye pour poursuivre des militaires ou des dictateurs. Cela pose le problème de transfert de souveraineté car seuls les dirigeants et les militaires des Etats signataires peuvent être jugés par le TPI.

La mondialisation est donc une processus historique qui débouche sur une contradiction fondamentale : il y a un problème d’échelle, d’uniformisation du monde du monde mais elle est aussi révélatrice de nouvelles logiques d’identité territoriale forte (continuités / ruptures structurelles). Nos sociétés ont déjà connu de telles mutations qui ont bouleversé la vision du monde (révolutions des chemins de fer, téléphone, Internet...), le rôle des acteurs économiques (les Fugger, les Rothschild), la politique de la canonnière (guerre de l’opium des années 1840 entre le Royaume-Uni et la Chine jusqu’à l’invasion de l’Irak en 2003 par les Etats-Unis. Ce sont des continuités majeures.

Les ruptures correspondent surtout aux années 1970 :
· Le FMI, l’OMC deviennent des acteurs majeurs de la mondialisation.
· Les politiques de libéralisation entraînent des ruptures qualitatives (baisse des barrières tarifaires et douanières) mais aussi des transferts de l’économie taylorienne vers l’échelle mondiale.
· L’émergence d’une suraccumulation financière (en volume et qualité) de plus en plus déconnectée de l’économie réelle. Tout a été transformé en marchandises cotées sur le marché mondial boursier (monnaies, dettes, actions des entreprises) en profitant de la rotondité de la Terre et du décalage horaire grâce à des moyens techniques mais les logiques sont fictives et rentières.
La mondialisation est bien un processus. Il n’existe plus d’espace d’expansion géographique pour nos sociétés et le système capitaliste (il n’y a plus de « fronts pionniers » comme au XIXe siècle). Cela pose le problème des limites avec la « finitude » du monde et les problèmes d’adaptation d’un système global et interdépendant.


B. Mondialisation : approche géographique.

Elle est polarisée, hiérarchisée, interdépendante et asymétrique.
Elle repose sur des logiques permettant des grilles d’analyse :
· Hiérarchisée : il y a un « pilote », une économie marchande dominante qui réussit à imposer ses logiques aux autres économies (exemples : Espagne de Philippe II, le Royaume-Uni au XIXe, Etats-Unis au XXe siècle). Elle s’appuie sur le dynamisme économique et social, une domination intellectuelle / idéologique. Il peut y avoir un déplacement de ce centre de gravité. Quand c’est une période de déséquilibre / déplacement d’un centre de gravité à un autre, il y a instabilité : exemple de la période des deux guerres mondiales et de la révolution russe de 1917. il y a soustraction de l’espace russe / soviétique par rapport à la mondialisation (« communisme dans un seul pays »). En 1989-1991, l’effondrement du monde communiste permet à la mondialisation libérale de s’emparer de l’ensemble de la planète. C’est le sommet de cette 3ème mondialisation.
C’est un processus producteur de profondes inégalités avec intégration / exclusions (dualisme économique, scientifique) car la mondialisation ne peut se développer s’il n’y a pas de concurrence de sociétés d’où le débat : faut-il réguler ? Si oui comment ?

· La mondialisation est une construction systémique globale. Sa vocation est d’englober l’ensemble de la planète. Elle est totalisante et aliénante (les firmes transnationales veulent acheter l’eau des lacs canadiens pour la transférer aux Etats-Unis, problème de la brevetabilité du vivant). Elle cherche à transformer en marchandises l’ensemble des ressources humaines et naturelles de la planète. Elle met en œuvre des rapports d’intégration centre-périphéries avec la domination de la Triade (même si les logiques sont différentes entre l’hégémonie américaine ou le multilatéralisme ce qui est source d’instabilité). Les périphéries intégrées fournissent des matières premières. Il y a des puissances régionales et autonomes comme le Brésil, la Chine et l’Inde. Il y a aussi les marges « évitées » : la moitié du monde avec des Etats comme le Centrafrique, les pays « voyous »...

· Asymétrie : l’OCDE ne représente que 20 % de la population de la planète mais 80 % des richesses mondiales. Jamais la planète n’a été aussi riche mais la moitié de la population mondiale vit avec moins de 2 $ par jour. Cela favorise des mouvements migratoires même si le stock de migrants est de manière relative moins important qu’au XIXe siècle à l’époque de l’émigration européenne vers les « pays neufs ».
La mondialisation doit être analysée à toutes les échelles géographiques du local au monde (cf. « glocal »). Il y a un emboîtement d’échelles. La mondialisation doit être pensée en système.
Le conférencier parle de concept de « proximité fonctionnelle » mettant en relation des espaces éloignés mais interconnectés (exemple cité des systèmes d’assistance téléphonique pour les Anglo-saxons implantés en Inde).

La mondialisation est donc un phénomène complexe. Elle repose sur des acteurs, des réseaux et des flux.
Pour les acteurs, il y a le problème des firmes transnationales (FTN) qui sont actuellement environ 60 000 et représentent l’équivalent de ¼ des activités économiques mondiales et le 1/3du commerce mondial. Elles sont « à cheval sur plusieurs Etats ». Pour les 100 premières, elles font la ½ de leurs ventes sur le territoire national d’origine et y emploient 60 % de leur main d’œuvre. Elles y conservent leurs fonctions les plus stratégiques (direction, conception...). Elles sont des « produits » territorialisés (jusqu’à la culture de leurs PDG qui ne sont pas les mêmes selon leurs origines, cela pose des problèmes d’articulation entre la logique nationale ou continentale et celle de la mondialisation. Elles ont peur de l’instabilité et du risque et doivent le prendre en compte (par exemple pour une FTN qui souhaiterait s’implanter et exploiter le gaz bolivien après les troubles du début 2004).

Les réseaux et les flux : la mobilité et la polarisation ont toujours été des éléments de la mondialisation même s’il y a un accroissement de la mobilité des biens et des personnes. Cette mobilité nécessite une maîtrise et se contrôle : analyser la production, les flux, la reproduction sociale afin de voir comment les territoires et sociétés fonctionnent. Les enjeux de pouvoir sont essentiels pour :
· Les FTN : exemple de Daimlerchrysler qui annonce son retrait du marché asiatique car elle ne le maîtrise pas.
· Les Etats qui fonctionnent et sont équipés : les 15 premiers Etats concentrent 75 % des flux ; 25 bourses concentrent 85 % des flux financiers (exemple de la liaison transatlantique entre les Etats-Unis et l’Union Européenne surtout la connection New York - Londres) donc une très forte sélectivité. Cela leur permet de s’affranchir des distances mais seulement pour les acteurs les plus puissants. La mobilité renforce les inégalités et exclusions.

La mondialisation intègre aussi la « continentalisation » avec les regroupements régionaux mais il y a une différenciation de natures et de qualité :
· L’ALENA fonctionne selon la logique de domination régionale par les EU : les marges nordiques (Canada) fournissent des matières premières alors que le Mexique fournit main d’œuvre bon marché aux EU. Il s’agit d’une logique de domination régionale pour accentuer l’hégémonie mondiale des EU. Celle-ci est refusée par l’Argentine et le Brésil.
· En Europe, il n’y a pas de puissance hégémonique dominante (ni Royaume-Uni, ni France, ni RFA). L’Union Européenne est une construction novatrice qui a accompagné la 3ème mondialisation. Mais il y a des limites pour l’Union Européenne : intérêts stratégiques différents comme l’a montré l’intervention des EU en Irak en 2003, incapacité pour l’UE de parler d’une seule voix.

Compte rendu : Emmanuel Porché
Lycée Galilée

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