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Publié : 18 septembre 2005

Le patrimoine judiciaire en Haute-Normandie

LE PATRIMOINE JUDICIAIRE
par Chantal
CORMONT
Professeur
au collège de Buchy (76)
Responsable
du service éducatif de l’Inventaire Général.

icedot6.gif (1488 octets)

Vous pouvez
télécharger le dossier complet ainsi que celui consacré
à Prud’hon (compressé winzip) :

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L’actualité judiciaire
familiarise les citoyens avec les rouages de la justice. Par contre, le
patrimoine judiciaire comme tous les nouveaux champs du patrimoine reste
souvent méconnu. La mise au point suivante cherche à apporter
quelques éclairages en s’appuyant notamment sur des exemples choisis
en Haute-Normandie.

 

I)
Les premiers édifices de justice.

 

1)
Les premières cours de justice.

La
justice n’a pas toujours disposé d’édifices. Longtemps nomade,
elle était rendue en plein air, dans un espace circonscrit par
une enceinte végétale (du coudrier chez les Francs).

Il
faut dire que dans l’univers mental médiéval, on associe
la justice à un arbre cosmique qui est un axe entre la terre et
le ciel, entre la justice des hommes et la justice divine.

L’idée
d’arbre de justice survit dans :

- la légende
de saint Louis, rendant la justice sous un chêne, (à Vincennes).

- les juridictions
villageoises siégeant en plein air.

- la délimitation
du parquet dans la salle d’audience par une barrière.

- le vocabulaire
judiciaire : barre, barreau, parquet.

 

2)
La première génération d’édifices judiciaires.

Au
XIIème siècle, on construit des bâtiments appelés
" auditoires " ou "maisons des plaids". Mais plus
courante au Moyen Age est la halle appelée aussi cohue.
Ce bâtiment rectangulaire à deux niveaux abrite :

-
au rez-de-chaussée, le marché - la location des étals
permettant de financer l’entretien du bâtiment. Plus tard, on
y ajoute la prison.

-
à l’étage, le tribunal.

Il
existe encore de nombreuses halles médiévales qui ont exercé
ces fonctions.
La
halle du XIXème siècle de Saint-Romain de Colbosc
perpétue cette tradition. Un devis atteste une cohue en pan de
bois au XVème siècle.
Le
type de bâtiment oblong à deux étages, pourvu d’un
toit à double pente, subsiste aux XVème-XVIème siècles.
De même,
l’ancrage dans la ville et le lien avec le commerce.

 

Patrimoine

Il
y a aussi une halle-tribunal à Lillebonne, Harfleur et au Havre,
place du Vieux Marché (boucherie, halle aux toiles et cohue du
Roi).
Celle
de Gruchet-le-Valasse a été détruite.

Conception
de la justice

Par
sa modestie et son aspect fonctionnel, ce bâtiment se démarque
des autres monuments civils et religieux qui dominent l’espace.
C’est
une manière de marquer l’autonomie de la justice.
Il
est aussi, contrairement aux autres, inséré dans la ville
et le tissu social.

C’est
que la justice veut être proche des hommes et se fixe pour objectif
de réguler le corps social.

 

3)
L’exemple du palais de justice de Rouen.

La
première aile du palais de justice de Rouen

Construite
à la fin du XVème siècle, elle sert aussi de "parloir
aux marchands" : les gens de justice cotoient les marchands et s’en plaignent.
Ces marchands envahissent aussi les abords, la place du Neuf Marché.

Photo
1 : Rouen, Palais de justice (gravure 1774)
copyright Inventaire général 1980 / ADAGP Miossec

 

Dans
la structure, on retrouve la division en deux niveaux :

Photo
2 : Rouen, Palais de justice, corps de bâtiment ouest.
copyright Inventaire général 1990 / ADAGP Miossec

- Au rez-de-chaussée
 : la conciergerie avec les cachots ( petites ouvertures, espace restreint)
et le logement du concierge ou du geôlier. A côté,
des échoppes cédées à bail.

- A l’étage
 : la salle d’audience, accessible par un bel escalier représentant
l’étape de transition vers les lieux de justice.

Cette
superposition du carcéral et du judiciaire revêt un caractère
symbolique :

- Le bas étage
avec ses geôles est le monde de la détention.

- L’étage
judiciaire, très lumineux grâce aux larges baies, présente
une atmosphère sereine qui sied à la justice.

Photo
3 : Rouen, Palais de justice, salle des procureurs.
copyright Inventaire général 1991 / ADAGP Kollman

Elle montre
ainsi qu’elle domine les forces ténébreuses et régit
la société, la lumière rentrant à flot symbolisant
l’ouverture sur l’extérieur.

L’architecture judiciaire
se démarque de l’architecture religieuse : il n’y a pas de voûtes
élancées conduisant au divin, mais un plafond haut et plan.

Chef d’oeuvre de la
Renaissance, détruit pendant la guerre, le plafond à caissons
de la cour d’assises (Photo 4) a été reconstitué.
R. Jacob voit dans ses pendentifs, l’image d’un ciel qui se ferme et renvoie
au monde d’ici-bas.

Photo
4 : Rouen, Palais de justice, Grande chambre, carte postale s.d.
copyright Inventaire général 1978 / ADAGP Miossec

La conception de la
justice s’affirme aussi à travers l’iconographie judiciaire.

Le tableau du Christ
entre la Vierge et saint Jean
, primitif du XVème siècle,
actuellement conservé dans la Cour d’appel, montre que le pouvoir
de juger des hommes vient de Dieu, et aussi :

- L’autonomie de la
justice contre les autres autorités de l’époque. L’absence
remarquable de roi montre bien que le monarque n’est pas lui-même
source de justice.

- La responsabilité
des juges illustrée par la formule évangélique de
saint Mathieu ; "comme vous jugez, vous serez jugés".

 

L’aile
centrale du palais de Justice de Rouen ou Palais royal.

A
la fin du Moyen-Age, l’institution judiciaire s’impose. Dans la seconde
moitié du XVème siècle, on
assiste
à un afflux de commandes de palais de justice aux meilleurs artistes.

L’aile
centrale du Palais royal fait figure d’édifice exceptionnel pour
la richesse de sa décoration. Cela
tient
 :

-
Au goût du faste de l’archevêque de Rouen, ministre de Louis
XII, le cardinal Georges d’Amboise.

-
A la volonté de Louis XII d’affirmer le pouvoir royal. Cette construction
a été financée par les trésors ramenés
des campagnes d’Italie. Louis XII a d’ailleurs transformé cette
cour de justice héritée de l’Echiquier des ducs de Normandie
en cour de justice fixe : l’échiquier perpétuel (1499) et
François 1er en Parlement de Normandie (1515), appellation qui
efface toute référence à la période ducale
et montre un accroissement de pouvoir.

Les
marchands sont alors
chassés des lieux et un mur
de clôture ferme l’espace.

 

L’iconographie
judiciaire du palais de justice de Rouen

Quelques
œuvres significatives :

Le
Christ en croix entre la Vierge et saint Jean
, XV° siècle.
Panneau peint. Cour d’appel.

Le
Jugement de Salomon.
Huile sur toile, fin du XVII°siècle. Cour
d’appel.

Le
Triomphe de la Justice,
par L.-J. DURAMEAU, 1767. Huile sur toile.
Tribunal de grande instance.

Le
Christ en croix implorant le Père,
par Philippe de Champaigne,
vers 1650. Huile sur toile, réplique. Cour d’appel.

Nombreux
portraits de magistrats.

Photo
5 : Rouen, Palais de justice, Portrait de magistrat, XVIIème siècle.
copyright Inventaire
général 1991 / ADAGP Kollman

Portrait
de Louis XIV,
par Pierre MIGNARD , 1693. Huile sur toile. Cour d’appel.

N.B :
Les portraits de souverains sont d’usage dans les cours de justice.....

 

 

II)
Nouvelle architecture, nouvelle conception de la justice

 

1)
L’architecture judiciaire à l’âge classique.

Le
modèle est le parlement de Bretagne caractérisé par
 :

-
L’abandon de la forme oblongue traditionnelle au profit d’un plan en quadrilatère
proche du carré. Les nombreux axes de symétrie, l’équilibre
parfait de toutes les formes évoquent l’impartialité
de la justice.

-
L’aspect massif, imposant, avec la construction d’entrées monumentales.

-
La coupure avec la cité, avec l’exclusion des marchands et la suppression
des habitations dans le voisinage.

Cette
nouvelle architecture traduit la distance entre la justice et les justiciables.
La justice s’éloigne des hommes, s’élève au-dessus
d’eux, devient dominatrice. A l’intérieur, avec sa grande salle
des pas perdus, ses colonnes, ses portes à doubles vantaux, le
palais de justice devient glacial.

L’architecture
classique veut inspirer la crainte de la justice.

 

Une iconographie
édifiante.

De
nombreuses sculptures et inscriptions s’adressent directement aux justiciables.
L’Allégorie envahit le palais. La justice est représentée
sous les traits d’une femme, évoquant la déesse Thémis,
ayant pour attributs :

-
la balance,

-
le glaive, symbolede la force publique, opposée à la vengeance
privée,

-
les faisceaux des licteurs,

-
parfois un bandeau sur les yeux, dans lequel on peut voir une satire de
la justice ou le symbole de l’impartialité.

 

2)
"La justice en ses temples".


L’unification
du droit par Napoléon a sa contrepartie architecturale : on construit
des palais de justice d’inspiration néoclassique qui symbolise
l’universalité, l’unité. On voit notamment dans la colonnade
à l’antique un élément indispensable, particulièrement
approprié pour exprimer la dignité et le caractère
sacré des lieux. On considère que l’antiquité évoque
les vertus civiques, démocratiques et républicaines.

C’est
pourquoi l’architecture néoclassique est aussi le style des temples
de la Justice et temples de la Concorde sous la Révolution.

Au
XIXème siècle, le temple s’impose dans l’architecture
judiciaire. On remarquera sur le plan fonctionnel la séparation
des architectures judiciaire et pénitentiaire.
On
construit des entrées monumentales, avec un grand escalier, surmonté
d’un portique à colonnes orné d’un fronton.
La
configuration des lieux met en valeur les gens de justice et écrase
le justiciable.

Il
exprime l’idée d’une justice hautaine et implacable
.

C’est
le style des palais de justice d’Orléans, de Bordeaux et localement
du Havre.
C’est
aussi le modèle que nous avons intégré dans notre
représentation de la justice, familiarisé par les affaires
judiciaires médiatisées.

 

Au
XIXème siècle, l’allégorie est toujours en vogue.
On la retrouve dans la peinture, notamment dans le tableau de Pierre-Paul
PRUD’HON, La Justice et la Vengeance divine poursuivant le Crime
(1808), réalisé pour la cour criminelle du palais de justice
de Paris, et copié maintes fois à l’identique. Par exemple
en 1884, à la demande de Félix FAURE, alors député,
pour le tribunal de Sain-Romain de Colbosc.


(voir dossier ci-après sur cette
œuvre)

 


Conclusion


L’architecture
constitue une composante essentielle de l’image de la justice.

Avec la décoration, elle sert le cérémonial judiciaire
et conditionne l’auditoire.

 

Chantal
CORMONT
Professeur
au collège de Buchy (76)
Responsable
du service éducatif de l’Inventaire Général.
2,
rue Maladrerie. Rouen

 


 

 

ANNEXE

 

Palais de justice
et tribunaux

recensés
par le Service régional de l’Inventaire général de
Haute - Normandie (DRAC).

Dans l’Eure :


BEAUMONT
LE ROGER
. Tribunal - prison - mairie.

LOUVIERS
, 5 rue des pénitents. Palais de justice.

1
rue du Marché aux bœufs. Tribunal.


En Seine -Maritime :


DIEPPE
. Palais de justice.

HARFLEUR,
19 et 21 rue Saint Just. Halle - tribunal , cohue.

MAUNY.
Tribunal.

LE
HAVRE
, place du Vieux marché. Halle - tribunal, boucherie,
halle aux toiles et cohue du roi.


Place du Marché. Palais de justice - musée.


Boulevard de Strasbourg. Palais de justice.

LILLEBONNE,
place des Halles. Halle - mairie - tribunal , cohue puis justice
de paix.

MAUNY.
Tribunal.

MONTIVILLIERS,
rue du faubourg Assiquet. Tribunal, justice de paix.

ROUEN,
rue aux Juifs. Palais de justice, ancien parlement de Normandie.

SAINT
ROMAIN DE COLBOSC
, ancienne place du Marché. Tribunal
- prison
,cohue.