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Publié : 18 septembre 2005

Blois 2004 : L’Europe, jusqu’où ?

Débat d’actualité animé par Pascal Arnaud et Jean-Pierre Rioux.

 

L’EUROPE, JUSQU’OÙ ?


Débat d’actualité animé par Pascal Arnaud et
Jean Pierre Rioux,
avec Roselyne Bachelot, Baudouin Bollaert, Jean-Noël
Jeanneney et Hervé Le Bras.



 

Introduction
de Pascal Arnaud :

L’Europe
est un sujet de pleine actualité : 2004, année
de l’Europe… Le 1er mai, élargissement
de l’Europe à 25 membres, événement
considérable qui n’a pas forcément
été mesuré dans toutes ses dimensions
par les Français… En juin, renouvellement
élargi du Parlement européen, marqué
par une faible participation, non seulement en France
(44%), mais aussi dans l’Union européenne
(45%) et dans les nouveaux Etats membres de l’Union
(environ 26%). Cette baisse d’intérêt
démocratique pose des questions alors que les
enjeux sont de plus en plus importants, de plus en plus
compliqués…Débat autour du traité
constitutionnel… Débat sur la candidature
de la Turquie, débat à travers les média,
débat à l’Assemblée nationale…
C’est une question qui provoque des déchirements,
des divisions : le Président de la République
n’est pas en accord avec sa majorité, le
PS est lui aussi divisé… Tout ceci laisse
une impression de brouillage, de pagaille…On ressent
un besoin de clarification, comment les choses sont-elles
réellement ?

Hervé
Le Bras :

On pourrait avoir l’impression aujourd’hui
que l’Europe a atteint ses limites historiques
 : les frontières de l’Union européenne
à 25 correspondent actuellement à la partie
européenne non orthodoxe, à l’exception
de la Grèce. On a l’impression d’avoir
atteint une vieille limite. On trouve cette limite en
démographie.
En effet, si l’on se place sur le plan démographique,
traditionnellement depuis le XVIe siècle, à
l’est d’une ligne Saint Pétersbourg
/ Trieste, on a un mariage pubertaire et à l’ouest,
un mariage tardif, une forme de famille différente.
L’Europe est-elle immobilisée ? On pourrait
distinguer « trois Europes » : Une Europe
archaïque, l’Empire russe et l’Empire
ottoman ; une Europe des Lumières, la France,
l’Angleterre ; une Europe intermédiaire,
celle des nouveaux membres de l’Union européenne.
C’est une erreur que de se concentrer sur la construction
européenne dans l’intérieur des
25 Etats membres.
Il y a une notion de frontière culturelle : pour
Montesquieu, les mœurs, c’est ce qui reste
une fois que les Etats ont disparu ; en fait, les mœurs
ne sont pas avant les Etats mais la politique crée
les mœurs. L’existence de la RFA et de la
RDA a donné plus ou moins naissance à
deux peuples différents. Or, s’il y a un
exemple d’Etat qui se revendiquait un caractère
culturel, c’était bien l’Allemagne.
Certains Allemands de l’Ouest n’hésitent
pas à dire qu’ils préfèrent
engager un turc plutôt qu’un Ossie…
Comparons les personnes de langue française et
de langue flamande en France et en Belgique, deux destinées
politiques différentes ont crée la différence.
Il faut concevoir l’idée d’Europe
comme une idée de mouvement à la façon
des anciens Grecs. La Turquie actuelle était
appelée l’Anatolie, « terre qui est
à l’est », le Levant.
L’Europe présente une direction originale
de progression.
Si l’on fait un parallèle entre le destin
et l’évolution démographique récente
de l’Europe et des Etats-Unis, on a une spectaculaire
différence.
La fécondité est relativement plus élevée
aux Etats-Unis (2,1 enfants par femme et 1,5 enfants
par femme en Europe).
Les migrations : 1 500 000 entrées officiellement
pour les Etats-Unis contre 6 à 700 000 pour l’Europe.
On constate deux dynamiques différentes : développement
des Etats-Unis sur leur territoire, développement
de l’Europe autrement.
Quand on compare les deux populations du fait des différences
dans leur dynamique : la population américaine
augmente jusqu’en 2015, la population européenne
diminue mais il s’agit de l’Europe à
périmètre constant
Lors de la signature du traité de Rome, la population
de l’Europe équivalait à celle des
Etats-Unis.
Aujourd’hui, la population européenne est
de 450 000 000 habitants, celle des Etats-Unis est de
300 000 000 habitants.
Dans la construction européenne, on a une dynamique
particulière : construire en intégrant
peu à peu plusieurs pays. Cela est la nature
même de l’Europe.
Cela pose le problème de l’entente politique
entre 15 puis 25 membres.
La construction de l’Europe revêt une forme
originale. Est-ce une forme de l’avenir ?
Pour continuer à être elle-même,
l’Europe est amenée à continuer
à progresser…mais dans quelles directions
 ? Vers l’Est ? Vers le Sud ? On doit quelque part
aller vers le Sud. La Russie n’est pas intéressée
à faire partie du concert européen, l’Europe
réciproquement. Le Sud par contre est fortement
désireux d’intégrer l’Europe.
Les pays du Sud et de l’Est sont des pays d’immigration,
pays de transit de tout le Tiers Monde le plus pauvre
qui cherche à gagner l’Europe, relativement
riche encore. Il y a nécessité à
travailler avec ces pays.
Il y a eu la chute du rideau de fer, une autre barrière
reste à céder, celle du Sud.
Les pays du sud de l’Europe, Espagne, Portugal,
Italie, et même Grèce sont aux premières
lignes de ce changement ; ils sont tous en faveur de
l’entrée à terme de la Turquie.

La position de la France sur ce sujet est bien étrange.
Le repli actuel est-il un prétexte à une
angoisse à aller plus loin dans la construction
européenne ?

Jean
Pierre Rioux :

Dans cette nouvelle époque que nous vivons, quelle
est la prise de conscience des Européens de l’importance
de la question de l’élargissement de l’Europe
 ?
Les nouveaux venus ne participent pas à la zone
euro.
La question turque pose le problème : que faire
avec un pays de culture islamique ?

Roselyne
Bachelot :

La question est d’ordre quantitatif et d’ordre
qualitatif.
Sur le plan qualitatif, en France, la question turque
se pose avec acuité car la culture de conceptualisation
de la démocratie est plus forte qu’ailleurs.
Le problème est de savoir quelle Europe nous
voulons ?
Depuis cinquante ans, la construction européenne
a été l’œuvre de grands bourgeois,
visionnaires de l’Europe. Aujourd’hui, on
convie les peuples à s’exprimer.
On passe d’une « Europe des Pairs »
à une « Europe des Peuples ».
L’élargissement ne peut se faire sans approfondissement
démocratique :
- Citoyenneté européenne.
- Acceptation par les peuples de la démarche
législative européenne.
- Effectivité : L’Europe n’a pas
les moyens de contrôle des décisions. Une
Europe technocratique.
- Cohérence des politiques européennes.
On risque un rejet de l’Europe si ces quatre items
ne sont pas respectés.


Baudouin Bollaert :
Depuis la création du Marché commun en
1957, il y a eu deux référendums sur les
questions européennes en France : l’un
concernant l’entrée de la Grande Bretagne,
l’autre le traité de Maastricht.
De 1957 à 1973, L’Europe ne comprenait
que six Etats membres.
Par deux fois, De Gaulle s’est opposé à
l’entrée de la Grande Bretagne…
Au cours des années, différents pays sont
entrés dans l’Union… Cette fuite
en avant inquiète les Français, particulièrement
depuis le dernier élargissement. Si l’on
regarde les sondages d’opinion, les Français
sont convaincus de l’utilité de la construction
européenne mais ils éprouvent en même
temps une sorte de désintéressement, d’anxiété,
de désamour sur le sujet. Les Français
ont des doutes à propos de leur propre identité,
perdent leurs repères : l’Union européenne
leur en donne de nouveaux.
Les Français comme tous les Européens
ont besoin de sécurité, pour leurs biens,
sur le plan économique.. L’Europe sans
frontières est anxiogène à certains
regards. Le doute s’immisce chez les partisans
des souverainistes comme ceux d’une Europe intégrée.
Si l’on organisait un sondage aujourd’hui,
la majorité des Français dirait NON.

Jean
Pierre Rioux :

Quelle est la part de l’angoisse sociale ? Des
problèmes de l’emploi et de la délocalisation
 ?

Hervé
Le Bras :

Les Français ont l’impression que cela
leur échappe. Il est difficile d’accepter
de peu compter démocratiquement. Où est
passé le temps où, avec Victor Hugo, l’on
rêvait d’une Europe avec comme capitale
Paris ! En ce qui concerne les délocalisations,
le problème ne vient pas de l’Europe. Le
problème est l’économie mondiale
 : les revenus versés au travail diminuent, les
revenus versés au capital augmentent. Des maquiladoras
commencent à fermer, on délocalise dans
la vallée des Perles… Tant qu’à
délocaliser, autant le faire dans l’enceinte
européenne.

Roseline
Bachelot :

La question sociale est fondamentale. Le débat
est fort, particulièrement en France, alors que
les délocalisations touchent aussi l’Allemagne.
La structuration des partis politiques y est très
différente. Il y a une différence structurelle
de la vie politique française par rapport aux
autres pays de l’Union européenne. En France,
l’on considère que le pouvoir politique
peut avoir les rênes du pouvoir économique.
L’ensemble de la classe politique se pose la question
du renouvellement des institutions, à travers
l’Europe, on est en face de nos propres contradictions
que nous n’arrivons pas à résoudre
et nous n’avons pas envie d’en rajouter
une autre.

Quelle est
l’influence de la France au sein de l’Union
européenne ? Sommes-nous encore écoutés
et entendus ?

Baudouin
Bollaert :

L’attitude défensive des Français
peut s’expliquer par la baisse d’influence
française :
La langue française est moins parlée qu’à
l’époque de l’Europe des 12…

Pascal
Arnaud :

Quelle est l’attitude des autres pays ?

Il y a une
très grande diversité. On peut distinguer,
avec J. Lévy :
· Les pays qui, comme la France, pensaient pouvoir
peser sur l’Europe à une certaine époque.
· Les petits pays qui cherchent à protéger
leur culture sans qu’elle rayonne autour comme
par exemple la Slovénie. Aujourd’hui, ces
pays sont majoritaires.
En France, la classe politique s’investit peu
dans les institutions européennes ; en Lettonie,
le ministre des finances n’hésite pas à
démissionner pour être député
européen.

La langue
anglaise, jusqu’où ?

Le Parlement
européen veille à respecter les langues
nationales, même si dans bien des conversations,
l’anglais l’emporte bien souvent.

Quelle
ambiguïté entre le religieux et la laïcité
 ?

La laïcité
est une valeur universelle précise Jean-Noël
Jeanneney, un Etat moderne distingue Dieu et César.
Mais jusqu’où la laïcité doit-elle
être imposée ailleurs ?
Le préambule de la Convention reconnaît
les héritages de l’Europe.

R. Bachelot
rappelle qu’avant de construire l’Europe,
nous avons construit la France et que la laïcité
est un principe, un outil, une méthode de la
construction du pays.

 

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