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Publié : 18 septembre 2005

Blois 2004 : Marianne ou l’histoire de l’idée républicaine aux XIXè et XXè siècle à la lumière de ses représentations,

Conférence d’Anne-Marie Sohn.


MARIANNE OU L’HISTOIRE DE L’IDÉE RÉPUBLICAINE AUX XIXème et XXème SIÈCLE À LA LUMIÈRE DE SES REPRÉSENTATIONS


par Anne Marie Sohn, professeur d’histoire contemporaine, ENS Lyon



 

 

Cet exposé
est un condensé des trois ouvrages de Maurice
Agulhon parus chez Flammarion :
- Marianne au combat
- Marianne au pouvoir
- Les métamorphoses de Marianne

La
Révolution de 1848

En 1848,
il n’y avait pas de représentation de la
République ; or, on en veut une et l’on
choisit une allégorie pour désanonymer
le régime et une femme car la république
est un mot du féminin. Il existait déjà,
avant 1848, des libertés sous forme de femmes,
coiffées du bonnet phrygien, lors de la Première
République par exemple ; de même, La Marseillaise
de Rude sur l’Arc de Triomphe et La Liberté
guidant le peuple de Delacroix, l’une le sein
nu avec bonnet phrygien, l’autre casquée,
en uniforme militaire. La Révolution de 1848
va « compacter » en Marianne, la Liberté,
la République et la Révolution.
Le gouvernement provisoire lance un concours de représentation
de Marianne, le 17 mars 1848 (le « concours de
la figure ») pour la peinture, la sculpture, les
médailles, la monnaie, les sceaux (mais pas le
timbre qui a été créé en
Angleterre en 1846, portant la reine Victoria ; en France,
il ne sera lancé qu’en août 1848
avec la représentation de Cérès).
Deux images de la République se dégagent
 :
- Une Marianne bourgeoise et libérale : sage,
habillée à l’antique, assise avec
des rayons de soleil autour de la tête –
transfert du symbole royal à la République
– et de très nombreux symboles (blé,
charrue, faisceau des licteurs par exemple). Elle est
parfois représentée de profil avec feuilles
de chêne, grappe de vignes.
- Une Marianne plus sociale avec un sein nu, le bonnet
phrygien, le corsage rouge ; elle est véhémente
(le bras levé).
Cela correspond à deux versions de la République
(on est avant juin 1848).
Pour la sculpture, on ne s’entend pas du tout
 ! Daumier, par exemple, réalise une Marianne
très dénudée et sculpturale avec
deux enfants au sein (Romulus et Remus) ; la presse
de droite la trouve « virago » !

La
République installée

Après
1879, la République n’a plus à se
cacher, elle est triomphante : Marianne s’expose
partout ! Pour les bustes de Marianne dans les mairies,
il n’y a jamais eu obligation, c’est un
choix politique. On trouve aussi Marianne sur les places
 : sur une fontaine, sur une stèle… ; elle
est souvent face à la mairie ; tournant symboliquement
le dos à … l’église ! Il y
a des modèles uniques, mais aussi des modèles
de série ; géographiquement, on en trouve
peu en Bretagne et beaucoup dans le Midi de la France.
Le Paris radical lance un concours pour la Place de
la République ; ce sont les frères Moricet
qui gagnent avec une Marianne en bonnet phrygien, le
bras levé mais habillée (donc « 
semi-véhémente ») en 1883.
Pour le premier centenaire de la Révolution,
en 1889, c’est Dalou qui gagne le concours pour
la place de la Nation : avec le faisceau de licteurs,
le bonnet phrygien, un sein nu, Marianne est entourée
du Travail (un ouvrier représentant le peuple),
de la Justice, de la Paix et de l’Education (tout
ce que la République est censée apporter
à ses concitoyens). L’inauguration n’aura
lieu qu’en 1899, au moment de l’affaire
Dreyfus, alors que Waldeck-Rousseau est au pouvoir ;
elle se fera avec un énorme défilé
ouvrier avec drapeaux rouges et le gouvernement en redingotes
noires ! Le gouvernement quittera la cérémonie
 : les ouvriers s’approprient Marianne, mais une
Marianne sociale (et les ouvriers seront toujours là
pour défendre la République sociale comme
en 1848, en 1934 …)


Le déclin du XXe siècle

On ne trouve
pas beaucoup de Marianne sur les monuments aux morts
d’après la Première Guerre mondiale
(mais on en voit, gravées dans la craie du Soissonnais
par des poilus).
En 1936, on a quelques Mariannes vivantes, comme en
1848 (que la presse de droite nomme les « prostituées
éhontées », comme à Montrouge,
le 14 juin.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, Marianne apparaît
comme symbole de la Liberté contre l’occupant
et de la République contre le régime de
Vichy (cf. l’affiche tricolore de Paul Collin
représentant Marianne en France libérée
mais déchirée) : c’est un bon témoignage
de la polysémie de Marianne, elle est à
la fois la République anticléricale, la
liberté, la sociale, la Révolution, la
France etc.

Le déclin
s’accentue encore après : ainsi le bicentenaire
de la Révolution française n’a pas
été du tout « mariannolâtre
 », par la volonté de François Mitterrand
qui a voulu mettre l’accent sur la liberté
plus que sur la Révolution pour en faire un événement
consensuel, d’union de tout le peuple français.
On a ainsi eu droit à une célébration
aseptisée avec Jessye Norman à la place
de Marianne ! La province a célébré
Marianne plus que Paris ; on est donc passé d’une
République de combat à une République
plus consensuelle ; tous les Français sont devenus
républicains, la République est devenue
définitive et, de ce fait, le culte, la ferveur
de Marianne ne sont plus de mise.
C’est la banalisation de Marianne. Ainsi, dans
les caricatures, Marianne devient l’épouse
du chef de l’Etat (cf. Jacques Faizant), donnant
des conseils. Elle devient le symbole de la politique,
de la France car il y a désormais une équivalence
République = France. De ce fait, on peut la critiquer,
alors qu’auparavant, les deux seules périodes
de l’histoire où elle a été
critiquée sont le Second Empire et le régime
de Vichy, période pendant laquelle on a fondu
120 des 427 monuments de Marianne existant cependant
qu’en 1943, la Milice a fait une épuration
des Marianne dans les mairies.
Le général de Gaulle a beaucoup utilisé
Marianne : bleu blanc rouge pour les référendums,
sur les timbres de la Ve République, mais elle
est réduite à une enfant, elle n’est
plus subversive. La Marianne de 1968 fut la dernière
résurgence des Marianne vivantes, véhémentes
et révolutionnaires.

La banalisation
de Marianne se fait aussi après 1945 par la mise
à toutes les sauces de celle-ci : beaucoup d’objets
de la vie quotidienne la représentent (cf. l’impressionnante
collection du journaliste Pierre Bonte qui en a fait
don au Sénat) ; ne suscitant plus la haine, on
la combat en l’affadissant (c’est déjà
vrai sous la Troisième République, mais
l’est davantage encore sous les deux suivantes).
Sur les médailles des septennats présidentiels,
René Coty est le dernier à représenter
Marianne. Le coup fatal à la République
est porté, selon Madame Sohn, par Valéry
Giscard d’Estaing : sur les timbres, La Poste
remplace la République française, le rythme
de La Marseillaise est changé, la commémoration
du 8 mai 1945 est supprimée et, dans La Démocratie
française, il fonde le « caractère
français » sur un composé du Gavroche
rebelle et de la « gentillesse souriante »
de Marianne !

Pourtant
aujourd’hui il ne saurait y avoir de mairie sans
Marianne : chaque mairie essaie d’avoir « 
sa » Marianne originale qui devient le symbole
de la démocratie locale, le témoin de
la vitalité de la démocratie locale. Mais
au niveau national, la médiatisation de la Marianne
participe aussi à sa banalisation et là
encore, cela débute sous la Troisième
République et la gauche y participe aussi : ainsi
Mistinguett patronne un concours de chants « les
Marianne de Paris » : Marianne bascule donc dans
le music-hall (… mais aussi lors des fêtes
de L’Humanité du PCF) !
L’année 1969 marque une date importante
dans l’histoire de Marianne : jusque là,
le modèle vivant choisi pour le buste de Marianne
était anonyme, c’était une femme
du peuple. En 1969, c’est… Brigitte Bardot
 ! C’est le choix d’une artiste à
scandale, de droite : la valeur subversive, progressiste
de Marianne s’effondre. Mais, à la limite,
on utilise une femme qui a fait avancer la libération
du corps des femmes. Par la suite on va prendre Mireille
Matthieu, chanteuse populaire de droite : c’est
l’image d’une jeune femme méritante
découverte par Jean Nohain et d’origine
modeste ; c’est ensuite Catherine Deneuve, artiste
de plus haute tenue, symbole du rôle croissant
des médias, qui fut choisie par Pierre Bonte
après un sondage populaire ; en l’an 2000
, ce fut Laetitia Casta, mannequin, choisie par concours
auprès des maires de France (association présidée
par un élu de droite) ; enfin, Evelyne Thomas,
animatrice d’une émission populaire de
télévision : là encore, c’est
révélateur de la puissance des médias,
mais tout contenu politique est perdu. Monsieur Trampolieri,
PDG de Mairie Expo, entreprise qui fournit les matériels
des mairies, vend des Marianne de différents
modèles : c’est la marchandisation des
valeurs, comme en témoigne aussi la publicité
anglaise où les produits français sont
symbolisés par des Marianne. L’histoire
de Marianne de 1848 à aujourd’hui est donc
l’histoire de la Révolution à la
marchandisation…


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