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Publié : 17 septembre 2005

Blois 2003 : Des forêts sacrées aux plantes cultivées, une histoire de paysage

Débat avec Dominique Juhé-Beaulaton (historienne, chargée de recherches au CNRS )
Bernard Roussel (ethnobotaniste, professeur au Museum d‘histoire naturelle). Notes de O. Gougeon.

 

 

DES FORÊTS SACRÉS AUX PLANTES CULTIVÉES : UNE HISTOIRE DE PAYSAGES

Avec Dominique Juhé-Beaulaton (historienne, chargée de recherches au CNRS )
Bernard Roussel (ethnobotaniste, professeur au Museum d‘histoire naturelle)

 

Problématique :
A partir d’une étude de textes historiques concernant la zone des savanes du sud du Togo et du Bénin (appelée aussi « Dahomey Gap » du fait de l’interruption temporaire du paysage forestier tropical typique dans le reste de l’espace guinéen), rechercher si les paysanneries africaines sont responsables d’une déforestation.

Sources :
L’étude est rendue possible par l’existence de textes écrits par des voyageurs qui dès le XVème siècle viennent dans cette région côtière où se développent des royaumes en liaison avec le trafic des esclaves (« La côte des esclaves »). Ces voyageurs faisaient fréquemment des descriptions et des interprétations de la végétation aperçue : soit des forêts claires, soit des bosquets plus touffus isolés au milieu de savanes. De même, il existe des récits dans la tradition orale de cette région dont le sujet principal est la migration des peuples qui peuvent fournir des indications sur les paysages des siècles derniers.

I Les parcs agro-forestiers ( paysage de forêt claire)

1) La logique du paysage
Ce type de paysage n’a pas été compris par les explorateurs du XIXème siècle : ils ont assimilé à de la forêt ce qui correspondait à de véritables jardins construits par les hommes (on y trouvait déjà des plantes d’origine américaine « soignées » par les Africains).
Il est basé sur le fait que les espaces et parfois même les plantes sont à usages multiples.
Un arbre en Afrique peut fournir :
- feuillage
-fruits
-ombre
-bois
-médicaments
-fourrages

Certains Européens (Larousse 1850) ont même qualifié de « vierges » ces paysages construits, ce qui était aussi une façon de légitimer la colonisation à venir.
La constitution de ces parcs résulte de méthodes diverses : préservation d’une espèce présente dans la brousse, protection de certaines germinations spontanées, implantation d’espèces exotiques (exemple : les anacardiers qui produisent les noix de cajou et les acacias dans cette zone).
Le choix des différentes espèces est donc caractéristique d’une société et on peut remarquer que chaque société paysanne dans cette région a son parc !

2) Un exemple dans la région
Au nord du « Dahomey Gap » : parc à faidherbia Albida et à karité (butyro-spermum ou arbre à beurre).
Ce sont les deux espèces dominantes de ce parc du fait de leur intérêt ; le faidherbia est particulièrement intéressant car il perd ses feuilles en saison des pluies et les conserve en saison sèche. C’est une réserve de fourrages et sa présence est la marque d’une activité d’élevage actuelle ou passée. Ce parc est donc un parc agro-sylvo-pastoral. Le karité, quant à lui, fournit des graines dont on peut tirer une graisse d’usage culinaire et cosmétique.

3) L’évolution des parcs agro-forestiers
Elle peut être rapide et dépend des conditions économiques du moment. Ainsi le parc à néré, un arbre dont toutes les parties sont utilisables. Il était présent dans le sud du Togo et du Bénin avant le XIXème siècle et lorsque les Européens recherchèrent l’huile de palme (industrie du savon de Marseille), les paysans commencèrent à remplacer les nérés et les karités par des palmiers à huile, dont l’exploitation permettait de compléter les revenus de la traite esclavagiste. Un texte atteste même d’une demande du roi du Dahomey qui exigeait que les nérés soient abattus.
Une dynamique récente est apparue dans la région d’Abomey : l’huile de palme étant fortement concurrencée par les productions des plantations d’Asie du Sud-est et d’Amérique Latine, des villageois redécouvrent le néré : son fruit permet de préparer un condiment très apprécié dont le débouché s’est élargi avec la croissance urbaine.

 

II Les bosquets sacrés

1) Description
- paysages qui apparaissent comme des îlots de forêt dans les savanes arborées.
- lieux de culte : en l’occurrence culte proche du culte vaudou (représentation positive de la forêt : le ciel et la terre se sont mariés et ont eu trois types d’enfants : les arbres, les animaux, les hommes : les arbres sont les frères aînés des hommes ! Les lieux boisés sont donc un moyen de communiquer avec les dieux. De plus, alors que la maladie est associée au chaud, la guérison, la santé sont associées au froid que l’on peut trouver dans l’ombrage de la forêt)

Interprétation traditionnelle : c’était des reliquats de forêts originelles et les botanistes y recherchaient des espèces pour se faire une idée de la forêt d’origine. Les Européens pensaient que, dans cette région, le comportement des Africains était une exception : « ils ne détruisaient pas tout ».

2) Les découvertes récentes
- L’analyse des textes a prouvé que ces bosquets existaient déjà au XVII ème siècle (sous-entendu : aucune déforestation mentionnée)
- De nombreux bosquets coïncident avec des emplacements d’anciens villages ou d’anciens palais abandonnés, avec des lieux où fut conclu un pacte…
- On trouve des espèces arborées de la savane dans certains bosquets (ex : baobab)

Tout cela a remis en cause la notion de « reliquat » : les bosquets sont, à quelques exceptions près, des bosquets créés : les hommes commençant par planter un arbre sur un lieu sacré, le climat favorisant ensuite l’étalement du couvert arboré.

Bilan : Les sociétés paysannes africaines de la zone des savanes ne sont pas « prédatrices » des arbres, comme les préjugés européens le laissent souvent transparaître. Les pratiques agricoles y créent des arbres ! Dans les savanes arborées, la place de l’arbre a toujours été importante et semble encore augmenter. On ne peut planter un arbre que si on est propriétaire et les femmes récoltent uniquement les fruits des arbres de leur mari. Des arbres apparaissent également comme délimitations des propriétés foncières (eucalyptus, filao) et sont utilisés comme source de bois de chauffe. Certains produits issus de l’arbre (condiment à base de fruit de néré à odeur très puissante) sont associés à l’identité culturelle, un peu comme le camembert pour les Français. Dans cette région, le couvert ligneux à tendance à s’étendre et on constate que plus la densité humaine augmente, plus les arbres sont nombreux.
A la suite d’une question sur une généralisation possible aux autres zones climatiques, Bernard Roussel a répondu que le Sahel connaissait aussi un regain de boisement, contrairement aux idées reçues* : dans certaines parties de la zone soudano-sahélienne, un espoir de développement économique réside dans l’exploitation du karité du fait de la forte demande occidentale en produits de beauté. Les régions équatoriales de la « grande forêt » sont plus mal loties et une déforestation y existe.

 

* Lors de son exposé sur « Les civilisations anciennes des grandes vallées Nil et Niger », l’archéologue Charles Bonnet a estimé que le désert avait progressé de 200 km vers le sud depuis une quinzaine d’années dans la zone sahélienne du Soudan. Cette contradiction avec ce qui précède est peut-être à mettre en relation avec l’immensité du continent africain ?

Compte rendu réalisé par O. Gougeon, Lycée Porte de Normandie, Verneuil-sur-Avre.



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