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Publié : 17 septembre 2005

Blois 2003 : Les christianismes africains de l’antiquité à aujourd’hui

Notes de L. Sicard

LES CHRISTIANISMES AFRICAINS, DE L’ANTIQUITE À AUJOURD’HUI

 


Le débat a essentiellement tourné autour de quatre questions intéressant au premier chef non seulement les historiens, mais aussi les sociologues comme nous l’a montré le panel présent pour débattre dans l’hémicycle de la Halle aux Grains de Blois. Tout d’abord, l’ancienneté de la christianisation en Afrique, qui pour certaines régions était loin de dater de l’époque de la colonisation (XIX-XXème siècles), le cas étudié plus particulièrement étant celui de l’Ethiopie. Ensuite, la relecture actuelle par les historiens du rôle qu’ont joué les missionnaires, ceux-ci ayant été tour à tour encensés pour leur apport du « modernisme » et fustigés pour les méthodes qu’ils ont employées. Comme dans beaucoup de cas en histoire, il semble qu’il faille nuancer les positions tenues… Toujours dans ce cadre, la « conversion », qui en Afrique fut, lors de la colonisation, présentée comme un apport de la civilisation, a été lors de ce débat étudiée plutôt dans l’optique du converti : quel fut le tri effectué dans les mentalités africaines ? Par rapport à quels matériaux apportés ? Et qu’est-ce qui a été gardé ? La dernière question soulevée concernait plus particulièrement l’Afrique des vingt dernières années. Quelle y est la situation des « Eglises traditionnelles » face à l’émergence des « Eglises nouvelles », des nouvelles formes de religiosité ?

I) L’ancienneté de la christianisation du continent africain :

La christianisation de l’Ethiopie date du IVème siècle de notre ère, et s’est maintenue jusqu’à nos jours, avec cependant quelques influences originales. En ce qui concerne sa situation, il faut savoir qu’elle est rattachée à l’Eglise d’Orient, donc orthodoxe, et que, malgré son appartenance au diocèse d’Alexandrie jusqu’en 1959, elle ne fait pas partie des traditions coptes d’Egypte. Mais elle a surtout une originalité au niveau des pratiques, qui sont fortement teintées de judaïsme (circoncision, interdits alimentaires, respect du sabbat en plus du repos dominical). Les historiens sont incapables d’apporter des preuves de la présence d’une communauté juive antérieure qui aurait maintenu ses pratiques. De plus cet argument paraît contredit par une autre pratique accompagnant la circoncision, à savoir l’excision pratiquée sur les filles, qui n’est nullement une pratique religieuse juive. L’origine en serait plutôt une pratique sociale antérieure au christianisme qui aurait perduré à travers les siècles. L’intervention de M. Tonda, sociologue, apporte un éclairage nouveau : la situation africaine des années 1920-30 (domination des sociétés africaines par les Blancs) fit que les textes de l’Ancien Testament correspondait beaucoup plus aux attentes des pratiquants. Le sabbat serait-il donc pratiqué suite à cette période ? Non, puisque son adoption date du XVème siècle, et fait suite à deux siècles de débats et à la traduction d’ouvrages de l’Antiquité tardive, via l’Egypte. Nous nous trouvons donc en présence d’une pratique chrétienne originale en Ethiopie, qui ne peut être expliquée qu’en faisant intervenir une multitude de facteurs, tant historiques que sociologiques, ce qui peut être, comme nous le verrons plus tard, appliqué à la majeure partie du continent africain, et ce pour des raisons précises.

II) Une nouvelle lecture du rôle des missionnaires en Afrique :

La relecture du rôle des missionnaires est proposée par M. Prudhomme, qui pose comme fait que la présence de missionnaires sur le sol africain, en terme d’effectifs, n’a jamais excédé 3000 prêtres et 5000 à 6000 religieuses pour les catholiques, ces chiffres pouvant être multipliés par deux en ce qui concerne les protestants. Est-ce que cette faiblesse relative à la superficie des régions colonisées n’a pas entravé la christianisation ? Si non, pourquoi ? Et pourquoi l’accession à l’indépendance a-t-elle entraîné dans les nouveaux pays une extension de la communauté des croyants ?
L’étude du système missionnaire peut donner un début d’explication. Tout d’abord, il faut souligner l’efficacité du système d’information (d’aucuns diront de propagande) mis en place. Dans les colonies françaises, ce ne sont pas moins de 30 à 40 millions d’exemplaires des revues catholiques qui ont été distribués. Ensuite, il faut voir que le « combat » des missionnaires trouva un allié de poids dans l’administration à qui il fournissait une sorte d’alibi, de bonne conscience, mais qui voyait aussi en lui un relais vers la « modernité ». Souvent les projets de ces deux sphères se rencontraient, voire fusionnaient ; une bonne image nous en est fournie dans la fameuse bande dessinée Tintin au Congo où l’école et le système de santé sont tenus par les missionnaires, ce qui est loin de constituer un mythe. Il y a eu une sorte de « sous-traitance », selon les termes employés par M. Prudhomme, des aspects scolaires et moraux (lutte contre l’alcoolisme et la polygamie), tandis que les administrateurs s’occupaient de la sécurité, des impôts, de la conscription. Ceci a eu comme effet bénéfique de redorer l’image des missionnaires auprès des populations locales. Mais l’alliance a aussi tourné à la compétition, notamment au moment de l’accession à l’indépendance à laquelle des religieux se sont ralliés, ou lorsque la religion fut un moteur des revendications (Nelson Mandela revendique son éducation méthodiste…).
M. Prudhomme, en guise de conclusion, a mis en avant trois éléments. Tout d’abord, la mission n’est plus perçue comme modèle civilisateur : la guerre civile du Ruanda a eu lieu alors que la majorité de la population était chrétienne. Ensuite, il y a à l’heure actuelle une sécularisation de la démarche missionnaire : ce sont en effet des experts, des scientifiques et des techniciens qui ont la solution aux problèmes africains, comme auparavant leurs pendants religieux. Enfin, et c’est peut-être le plus important, si le christianisme a survécu à la décolonisation, c’est qu’il y a une forte demande des populations. M. Mbaya a d’ailleurs ajouté que la religion, même si elle est parfois rattachée aux « Eglises nouvelles », n’est jamais très loin de la sphère politique dans les nouveaux Etats africains. L’ancien conseiller de Mobutu était un prédicateur ; le chef d’Etat du Bénin, après la chute du régime marxiste, s’est providentiellement converti au Christianisme du réveil, et cite régulièrement lors de l’accueil de ses visiteurs des versets bibliques ; John Fodi, l’opposant de Paul Biya au Cameroun est membre de l’Eglise méthodiste… Il en va de même pour les « Eglises traditionnelles ». Dans les années 1990, on s’est souvent tourné vers l’évêque pour présider des conférences nationales. Même si toutes ne furent pas des réussites, ce comportement est révélateur.
M. Tonda est intervenu brièvement pour montrer l’impact économique de la mission, en soulignant que l’expression « travail de Dieu » recouvrait des réalités spirituelles tout autant que matérielles et que la « mission civilisatrice » de l’homme blanc avait aussi eu comme justification la « paresse naturelle de l’homme noir ». Cela conduisit à des formes très rudes d’exploitation économique, notamment dans les concessions.

III) La conversion serait plutôt une conversation :

Le débat s’est ensuite orienté vers le terme de « conversion », qui recouvre, pour les populations autochtones, des éléments culturels qu’elles s’approprient : une autre langue, un changement du rapport au travail, au temps. Tout ceci fait à l’heure actuelle l’objet de recherches, et les historiens se placent de plus en plus dans l’optique des populations visées. Ainsi, selon M. Tonda, la « conversion » est plus une conversation avec le missionnaire, la perception de la religion apportée étant souvent mise en rapport avec le référent culturel des populations concernées : le plus important des génies locaux prenant ainsi la fonction d’Etre Suprême, ce qui conduit parfois à des situations cocasses, par exemple en Ouganda, où le génie de la maladie se trouve propulsé, manu militari, à la place de Dieu. Moins drôle, dans certains conflits, des ethnies vont se revendiquer comme élues afin de justifier leur action vis à vis d’autres. Il y a aussi des « malentendus » : l’imagerie catholique utilisa longtemps à Madagascar des représentations de personnes ayant un cœur disproportionné par rapport à la tête pour montrer ce siège des péchés et des vertus, ce que les protestants détournèrent à leur avantage en montrant que les catholiques arrachaient les cœurs de leurs victimes pour les donner à manger à quelqu’un, ce qui faisait la force des Français… Selon M. Prudhomme, les missionnaires avaient conscience de ces appropriations (ce qui est visible dans leur correspondance) mais fermaient volontiers les yeux car elles permettaient l’assimilation des croyances religieuses et les autorités cautionnaient souvent cela.

IV) Le christianisme africain aujourd’hui :

A l’heure actuelle, en Afrique, et ce surtout depuis les années 1980, on assiste à l’émergence des « Eglises nouvelles », dans la mouvance Pentecôtiste, mettant l’accès sur la puissance extraordinaire du Saint-Esprit, et sur la dimension miraculeuse du Christianisme. Avec la diabolisation comme figure centrale, on tente de faire revivre la Foi des origines du Christianisme, en mettant l’accent sur les guérisons miraculeuses et la prospérité apportée par Dieu, la pauvreté étant rejetée, a contrario, dans la sphère du Diable. Ce phénomène peut être rattaché à la crise sanitaire, économique et sociale que traversent les pays africains et au manque d’avenir ressenti par la jeunesse. Selon M. Mbaya, les « Eglises nouvelles » sont estimées à environ 150. Un mouvement de rapprochement avec les « Eglises traditionnelles » est parfois perceptible : ainsi, une trentaine d’entre elles ont, dans les années 1990, demandé leur rattachement à la Fédération des églises protestantes. Ceci accepté, leurs pasteurs ont suivi la formation théologique classique… Mais, toujours dans le cadre de l’appropriation culturelle de la religion chrétienne, des volontés pontificales posent aujourd’hui problème ; par exemple, un projet de condamnation des danses et applaudissements lors des cérémonies religieuses risque de heurter les sensibilités locales où l’on estime qu’il est inconcevable de célébrer Dieu sans ces manifestations, symboles de ferveur religieuse. Finalement, et comme dans beaucoup d’autres sujets concernant l’Afrique, on a tendance à juger les pratiques à l’aune de critères proprement occidentaux, sans prendre en compte la spécificité de la culture africaine.

Compte rendu réalisé par L. Siccard, Lycée Porte de Normandie, Verneuil-sur-Avre.

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