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Publié : 17 septembre 2005

À la découverte de la vallée de l’Eure : Le musée du peigne

LE MUSÉE DU PEIGNE

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La journée commence par l’étude d’un exemple de proto-industrie à travers les installations de la manufacture musée d’Ezy ou musée du peigne. Ce développement industriel diffère de celui que connaît la vallée du Cailly au XIX° siècle où ce sont les Anglais qui pour conquérir le marché français créent les ateliers et apportent les machines. A Ezy, l’initiative individuelle locale est à l’origine des manufactures et se trouve liée à l’exode rural. C’est une étape vers la ville.

Depuis longtemps, les cultivateurs modestes du plateau de Saint André, les bûcherons et même les vignerons des coteaux de l’Eure tiraient un complément de ressources en fabriquant des peignes à partir de l’alisier, du buis, du sabot de cheval, et de la corne de bœuf. Vers 1820, la mécanisation agricole libère des bras et la crise du phylloxéra ruine les vignobles. Nombreux sont alors ceux qui quittent définitivement la terre pour venir dans la vallée où progressivement se concentre la fabrication des peignes. Cette concentration qui fit d’Ezy la capitale normande du peigne s’explique par plusieurs facteurs : la vallée permet une plus grande facilité des communications notamment avec Paris qui se trouve à 80 km. Le chemin de fer s’y installe rapidement favorisant l’exportation et l’importation de matières premières (l’ivoire, les cornes de buffles argentins, l’écaille des tortues). Certains ateliers profitent de la rivière utilisée très vite comme source d’énergie peu chère et des moulins fariniers reconvertis. Enfin des habitants de la région sont à l’origine de deux innovations majeures : le maire d’Ezy, monsieur Jourdain invente le procédé de l’ouverture hélicoïdale de la corne qui permet d’obtenir un matériau plat de meilleure qualité ; un groupe d’artisans met au point dès 1830 une machine à couper le peigne. Les lieux de production peuvent alors se multiplier le long de l’Eure, sous forme de petits ateliers jouxtant la maison du patron. Le marché devient vite international, allant de l’Europe de l’Est au Maghreb. Les ateliers d’Ezy fournissent aussi les grands couturiers et les grands coiffeurs parisiens. Au début du XX° siècle apparaissent de nouvelles matières premières de la famille des plastiques comme le rhodoïd, la celluloïd, la galalithe (caséine de lait précipité dans le formol imitant l’ivoire). Ce rayonnement mondial, cette main d’œuvre nombreuse et peu coûteuse, le faible investissement caractérisent une proto-industrie. Le déclin intervient progressivement après la Seconde Guerre Mondiale, les manufactures se révélant incapables d’investir suffisamment et de choisir soit la voie de la consommation de masse à travers l’injection plastique comme à Oyonnax soit celle du luxe.

La manufacture musée d’Ezy se compose d’un ensemble bien conservé de plusieurs bâtiments typiques de ces petites entreprises proto-industrielles. On accède au musée en traversant l’ancien jardin bourgeois qui conduit le visiteur à l’arrière de la maison du maître. En face, se trouvent deux longs quoique modestes bâtiments en briques dotés de verrières, ils servaient d’ateliers. Au fond de l’étroite cour formée par la maison et les ateliers s’ouvre l’ancienne entrée réservée aux ouvriers.

La visite commence par l’atelier de droite qui présente les méthodes de fabrication les plus anciennes. On peut y voir notamment une banque, sorte de banc en bois qui permettait à l’ouvrier de fabriquer le peigne entièrement à la main avec des outils tels que l’estadou, l’écouanette, les grêlots, les furgues. Plus loin est présentée une série d’appareils mécaniques qui sont les premières machines utilisées par les " peigneux ", les hommes qui coupaient les peignes. Disposées le long d’un axe entraîné par des roues de bois, ces machines ont fonctionné grâce à des manèges de chien puis grâce à un moteur au gaz pauvre et enfin grâce à un moteur électrique. Elles permettaient à l’ouvrier de couper le peigne dans la matière choisie. Plus loin encore sont disposées d’autres machines permettant cette fois aux femmes de poncer puis de polir les peignes. C’était un travail sans doute encore plus pénible qui se faisait dans l’eau et la boue ; l’ouvrière était seulement protégée de l’humidité par du papier journal dans ses sabots et un simple tablier de jute. L’atelier n’étant pas chauffé, ces femmes devaient même casser la glace avant de se mettre au travail lors des hivers rigoureux. Le travail était si pénible et mal payé que l’entreprise avait du mal à trouver de la main d’œuvre, le polissage et le ponçage furent donc mécanisés et les peignes placés dans des tours en bois remplis de billes de buis pour le ponçage.

Le centre de ce premier atelier était occupé par des bureaux séparés du reste par des verrières. Cette disposition s’explique par une évolution dans le " regard " du patron. A l’origine, lorsque le travail se rémunérait encore à la tache, il surveillait ses ouvriers de loin. Il passait ses journées dans un bureau situé dans la maison de maître dont la fenêtre donnait sur la cour et les ateliers. Puis, le travail étant payé à la semaine, il fallut surveiller de plus près les ouvriers. Les bureaux s’installèrent au sein même des ateliers. Enfin après 1968, les mentalités ayant évolué, il fallut aveugler la verrière qui séparait ateliers et bureau. Le patron se fiait alors à la régularité du bruit des machines pour contrôler ses ouvriers et éviter le bavardage et surveillait la fabrique par un judas.

La visite se poursuit dans l’atelier en face qui présente les techniques plus récentes ; elles ont permis à l’entreprise de survivre jusque dans les années 80. L’organisation du travail est entièrement différente, l’entreprise est passée au travail " en miettes " ( Fourastié), les machines et les ouvriers sont spécialisés dans une tâche précise. Les appareils sont plus modernes, la finition du peigne est même entièrement mécanisée mais le guide nous fait vite comprendre que cette mécanisation a été plus subie que voulue. L’investissement ne se faisait que par la contrainte. En 1945 la main d’œuvre préfère aller travailler dans les usines Singer ou Renault de Flins.

La visite se termine par la maison du maître qui expose les plus belles pièces fabriquées dans la région. Certains peignes pour chignons sont de véritables chefs d’œuvres comparables à une dentelle décorative.

La gestion d’un tel ensemble pose d’énormes problèmes. Les relations avec les responsables du ministère de la Culture sont difficiles. Les autorités désirent imposer des normes de visite qui ne permettent pas l’approche des machines ; elles exigent aussi la nomination d’un véritable conservateur ce qui n’est pas dans les moyens d’une petite structure comme le musée d’Ezy.


Musée d’Ezy-sur-Eure (écaille blonde)