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Publié : 12 septembre 2005

Agriculture et développement en Amérique latine

AGRICULTURE ET DÉVELOPPEMENT EN AMÉRIQUE LATINE

SOMMAIRE

1.
La mutation des campagnes


1.1. Le monde de l’agro-business
1.2. Les paysanneries menacées
1.3. Conquêtes et déprises
1.4. Les réformes agraires
encadré : Un modèle d’évolution
des structures agraires

2.
Le rôle des productions agricoles dans la structuration
du
territoire brésilien.


2.1. Les grands cycles agricoles.
2.2. Les performances agricoles.
2.3. La répartition des cultures et de l’élevage
sur le territoire.


3. L’inégale répartition
de la terre et les conflits fonciers.

3.1.
Les structures agraires

3.2. Les tensions et les conflits fonciers.
3.3. Les fronts pionniers agricoles et pastoraux
ou la marche vers l’ouest.


Conclusion
Bibliographie
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Hervé
Théry

Professeur à l’École Normale Supérieure
Marie-Françoise Fleury
Professeur au collège Marc Chagall 27620 Gasny.


Avant de présenter l’ "exemple national" du Brésil,
le plus grand pays d’Amérique latine, il paraît utile de
situer le rôle des productions agricoles dans le développement
général du continent, et les tensions créées
partout par l’inégale répartition des terres. Le gigantisme
du pays est tel que l’on y trouve représenté la plupart
des cas que l’on pourrait trouver dans le reste du continent.

1.
La mutation des campagnes. 

Les
campagnes d’Amérique latine sont en pleine mutation, une mutation
plus ou moins avancée selon les pays. Pour le comprendre on pourra
noter d’abord que tous ont vu ou voient actuellement se substituer au
système traditionnel, issu de la colonisation espagnole et portugaise,
un système plus complexe où une agriculture modernisée
et bien insérée dans le complexe agro-industriel se taille
une place croissante. On verra ensuite que les paysanneries traditionnelles
sont donc souvent menacées, ou tentées d’émigrer
ailleurs, vers les fronts pionniers, ces zones de conquête de nouvelles
terres agricoles qui continuent de progresser dans certains pays. On montrera
enfin qu’alors que l’espace agricole commence à se contracter,
elles n’ont guère à attendre des réformes agraires.


 1.1. Le
monde de l’agro-business
  

Comme
aux États-Unis et en Europe, l’agriculture latino-américaine
est de plus en plus fréquemment intégrée dans un
complexe agro-industriel qui l’enserre en amont et en aval. En amont les
tracteurs et les machines agricoles, les semences, les engrais, les produits
phyto-sanitaires et vétérinaires. C’est un domaine où
de grandes firmes ont su se rendre indispensables, firmes nationales pour
le petit matériel et les entrants de basse technologie, mais de
plus en plus grandes firmes étrangères, des États-Unis
principalement : à côté d’une Bunge y Born argentine
on trouve sur ces marchés très compétitifs une pléiade
de noms déjà bien connus dans les campagnes nord-américaines
et européennes : John Deere, Allis Chalmers, Monsanto.

Cette domination risque fort de se renforcer avec la percée récente
des OGM (organismes génétiquement modifiés), qui
améliorent les conditions de production dans des systèmes
généralement assez extensifs et qui ne rencontrent pas dans
ces pays la même opposition des consommateurs qu’en Europe, soit
parce que ceux-ci sont moins réticents ou soit simplement parce
qu’ils sont moins bien informés.
En aval les industries de décorticage, les abattoirs et les frigorifiques,
sont depuis toujours des intermédiaires indispensables à
l’exportation des céréales, du café, de la viande.
S’y sont ajoutées récemment de nouvelles industries pour
de nouveaux produits, comme les installations de trituration du soja en
Argentine et au Brésil, et surtout une large gamme d’industries
agro-alimentaires, qui transforment les produits pour les adapter aux
modes de consommation des citadins. On a vu se développer un secteur
d’intermédiaires, conditionneurs et transporteurs, quand les produits
doivent voyager loin, comme les fraises du Mexique, les pommes du Chili,
les mangues du Brésil qui arrivent, en contre-saison, jusque sur
les marchés des États-Unis et de l’Europe.

Dans ces conditions, les vieilles oligarchies rurales, celles des propriétaires
des haciendas * (ou estancias*) et fazendas*, qui visaient plus le pouvoir
local et le prestige social que la rentabilité économique,
sont de plus en plus remplacées par des entrepreneurs plus attentifs
aux sollicitations du marché, plus disposées à moderniser
et intensifier la production. Ce sont souvent leur fils ou leurs neveux,
fréquemment formés dans les universités d’agronomie,
publiques ou privées, qui se sont multipliées partout sur
le continent. Ils ont reçu la terre en héritage, ils connaissent
les techniques nouvelles de production, les agents des firmes et les fonctionnaires
des ministères chargés de contrôler et encourager
le secteur agricole puisqu’ils ont été leurs condisciples,
ils ont donc tout en main pour moderniser leurs entreprises. Cela signifie
presque toujours une intensification de la production à l’hectare,
sur tout ou partie de l’exploitation, une production et des revenus accrus,
mais aussi des investissements nouveaux, et donc un endettement auprès
des banques ou des systèmes de crédit public, par conséquent
une certaine dépendance des politiques publiques, agricoles et
de crédit.

Cette évolution entraîne aussi la plupart du temps des expulsions
de main d’œuvre, par la mécanisation, la suppression des formes
archaïques de relations sociales (métayers, journaliers, obligés
en tout genre), qui avaient bien des inconvénients mais qui assuraient
du moins une certaine forme de protection paternaliste aux paysans sans
terre. Ce sont eux qui ont quitté les campagnes les premiers et
sont allés grossir, à la périphérie des villes,
l’armée des pauvres qui vivent dans une situation extrêmement
précaire. Sans aucune garantie sociale, ni chômage ni sécurité
sociale, ils doivent trouver chaque jour du travail pour survivre, que
ce soit dans les services informels ou que ce soit en embarquant au petit
matin dans les camions qui viennent chercher des ouvriers agricoles payés
à la journée : au Brésil on les appelle les boia
fria*, les " bouffe froid ", parce qu’ils ne peuvent même
pas réchauffer la gamelle froide qu’ils apportent pour leur déjeuner...
Les paysanneries traditionnelles sont donc dans beaucoup de pays dans
une situation difficile, faute de pouvoir entreprendre une véritable
modernisation, trop coûteuse pour leurs faibles moyens.


 1.2. Les paysanneries
menacées
 


À côté de ce secteur moderne en pleine évolution,
la paysannerie traditionnelle fait bien pâle figure. Elle n’a jamais
été bien forte en Amérique latine, au point que certains
auteurs ont pu soutenir que la paysannerie, telle qu’on l’entend en Europe,
n’y existait pas.
De fait, entre latifundio* et minifundio*, il n’y avait guère de
place pour des exploitations de taille moyenne, suffisante pour faire
vivre une famille nombreuse, selon le modèle européen. On
ne les trouve guère que dans des régions occupées
au XIXe siècle par des colons européens, notamment en Argentine
ou au Sud du Brésil, ou encore dans des zones de peuplement indigène
dense, dans les Andes ou au Mexique notamment, là où les
structures communautaires ont été cassées sans être
remplacées par des ejidos*.

Les spécialistes discutent à perte de vue pour savoir si
on peut vraiment considérer qu’il s’agit bien d’exploitations familiales,
car elles font parfois appel au travail de quelques salariés ou
à l’aide de voisins dans le cadre de systèmes d’entraide
(mutirão* au Brésil) et il existe souvent quelques formes
de dépendance par rapport aux grands propriétaires voisins,
économiques ou personnelles : il n’est pas rare que les "
petits " demandent aux " gros " d’être parrains de
leurs enfants, créant ainsi des liens entre compadres*, très
forts en Amérique latine.


Mais la question est et restera sans doute purement académique,
car il semble que l’avenir de ces exploitations soit malheureusement bien
limité. Ces exploitations familiales moyennes sont menacées
de disparaître de deux façons, par le haut et par le bas,
c’est à dire en se pulvérisant ou en grandissant. La première
évolution est banale, elle est liée aux partages entre les
héritiers, souvent nombreux puisque les familles rurales ont habituellement
plus d’enfants que les familles urbaines. On arrive alors rapidement à
des situations intenables puisque dans des systèmes de production
généralement assez extensifs il faut des superficies plus
importantes qu’en Europe pour faire vivre une famille, et les héritiers
se trouvent à la tête de minifundios ou de microfundios trop
petits pour les faire vivre. Ils doivent alors trouver d’autres revenus,
et tombent fréquemment dans la dépendance de qui peut leur
donner du travail, en général les grands propriétaires
voisins, si ceux-ci n’ont pas mécanisé à outrance
leur propre exploitation. Dans ce cas, il ne reste qu’une solution, émigrer,
vers les villes ou vers des régions où existent encore des
terres libres. La deuxième solution, grandir, n’est en effet que
rarement possible sur place, sauf si tous les voisins s’en vont, ce qui
n’est en général pas bon signe...


 1.3. Conquêtes
et déprises
 


Il existe encore en effet, pour les paysans sans terre, ou plus fréquemment
pour leurs enfants, la possibilité - mais pour combien de temps
encore - de tenter leur chance dans des régions en cours de conquête,
sur des fronts pionniers où des terres sont encore libres, ou réputées
telles.

L’Amérique latine entière a été conquise par
les colons européens et leurs descendants, un mouvement qui s’est
amorcé au XVIe siècle et se poursuit encore aujourd’hui.
C’est là une des grandes originalités de ces pays, et l’un
de leurs atouts majeurs, mais cette marche vers les terres " vierges
" ne se fait pas sans difficultés, sans violences, sans crimes.
La conquête s’est faite soit sur des terres libres, qu’elles le
soient réellement ou que la présence indienne y ait été
ignorée, soit sur des terres dont on savait pertinemment qu’elles
appartenaient à des Indiens, même si leur exploitation était
très extensive, périodique, ce qui est normal dans des systèmes
d’agriculture sur brûlis à très longue rotation, plus
de vingt ans parfois. La chronique des meurtres et des expulsions, depuis
cinq siècles, est longue et cruelle.

Les fronts pionniers du café au Brésil, de la fin du XIXe
siècle à la moitié du XXe, la conquête du Sud
sur les Patagons et les Araucans, en Argentine et au Chili, au XIXe siècle
également, la marche vers le Golfe du Mexique au XXe siècle,
sont des épisodes connus, au moins dans leurs grandes lignes. S’il
a semble-t-il atteint ses limites en Argentine et au Chili, le mouvement
se poursuit encore au Mexique, et surtout dans le Centre-Ouest brésilien,
occupé depuis les années 1970 par la vague du soja, qui
a progressé vers le Nord de plus de 2 000 kilomètres. Des
millions d’hectares ont été occupés à de nouvelles
exploitations (même si la situation foncière n’est pas toujours
d’une clarté cristalline), défrichés, mis en culture
ou au moins en pâturages. Des dizaines de milliers de familles ont
fait le voyage, depuis le Nordeste (en Amazonie orientale) ou depuis le
Sud, le Paraná notamment, dans le Centre-Ouest et en Amazonie occidentale.
Les premiers sont en général très pauvres, les derniers
sont souvent des fils d’agriculteurs, des descendants des colons européens
du XIXe siècle, à l’étroit sur leurs terres, qui
poursuivent par cette marche vers le Nord la quête de terres qui
avait fait traverser les mers à leurs ancêtres. Certains
se découragent devant ce milieu inconnu et insalubre, et notamment
devant la malaria qui les atteint et atteint leurs enfants, au point de
renoncer et de repartir vers le Sud, ou de devenir salariés sur
les grandes exploitations : ce pourrait être la fin d’une belle
aventure, la victoire finale de la grande exploitation. Et peut-être,
plus généralement, le début d’une phase de rétraction
de l’espace agricole.

En France le maximum d’occupation du territoire par l’agriculture a été
atteint vers 1830 (avec quelques décalages selon les régions),
et depuis lors l’espace agricole n’a cessé de se réduire,
ce qui n’a pas empêché la production agricole d’augmenter
très fortement, grâce au progrès de la productivité.
Se peut-il que l’on assiste aujourd’hui dans plusieurs pays à un
mouvement de ce genre, à un retournement de la tendance commencée
avec l’arrivée des Européens ?

On a de bonnes raisons de le croire : le ralentissement de la croissance
démographique générale et l’urbanisation déjà
très avancée assèche le " réservoir "
qui pourrait alimenter de nouvelles conquêtes. La technicisation
croissante de l’agriculture rend de plus en plus problématique
la constitution de nouvelles exploitations agricoles pour qui n’a pas
de solides moyens financiers. Dans les régions proches des villes,
l’agriculture ne peut résister à la concurrence des usages
urbains de la terre (résidences et bureaux, infrastructures, stockages,
loisirs) et plus encore la spéculation foncière. Dans les
vieilles régions agricoles où domine la petite exploitation
(centre du Mexique, Nordeste, Andes argentines et chiliennes) la déprise
n’est pas encore partout sensible mais on sait que l’épuisement
des sols, l’impossibilité à maintenir de petites exploitations
rentables et le mouvement de concentration des terres au profit des éleveurs
mènent très probablement vers une réduction progressive
des densités, par l’exode rural, le départ vers les villes.
Du même coup, un problème qui paraissait naguère urgent,
la réforme agraire, perd un peu de son actualité, même
si le problème de l’inégal partage de la terre n’est pas
réglé, loin de là.


 1.4. Les
réformes agraires
 


La question de la réforme agraire est de celles qui se reposent
régulièrement en Amérique latine. Elle n’est pas
seulement un serpent de mer politique, qui est revenu périodiquement
à la surface à l’occasion de révolutions ou de l’arrivée
au pouvoir de gouvernements démocratiques et a disparu à
l’avènement des conservateurs, ou après des coups d’État.
Ceux-ci ont d’ailleurs souvent été menés pour en
conjurer la menace, au Brésil en 1964, au Chili en 1973. Elle n’est
pas non plus un simple objet d’étude pour chercheurs étrangers,
quoique certains s’en soient fait une spécialité. Elle est
en fait au centre des rapports de pouvoir des sociétés latino-américaines
 : elle figurait au cœur des modèles de développement
des années 1960, elle a été - et est souvent encore
- un enjeu politique essentiel dans ces pays, elle est enfin une face
essentielle du développement, même dans des pays très
urbanisés.

Son importance vient de ce qu’elle définit un projet politique,
social et économique, qui englobe la colonisation des terres vierges
 : celle-ci est souvent présentée comme l’alternative à
l’expropriation (on veut souvent coloniser pour ne pas avoir à
faire la réforme agraire), mais elle reproduit bien souvent dans
les terres neuves des structures de propriété très
inégalitaires. Deux types classiques de réforme agraire
peuvent être distingués. L’un crée des coopératives,
associant les anciens ouvriers agricoles ou métayers, voire la
communauté indigène ou ce qu’il en reste, sous l’égide
de l’État, comme dans l’ejido mexicain, qui réutilise un
mot du droit agraire espagnol médiéval pour désigner
le groupe des attributaires tenanciers d’un lot attribué par l’État.
On est alors, surtout si une partie des terres est cultivée collectivement,
dans un cas de figure proche de celui du kolkhoze soviétique. L’autre
possibilité est la collectivisation totale, de type sovkhoze, qui
crée de grandes propriétés d’État, par exemple
les exploitations sucrières cubaines. Certaines ont eu le temps
de transformer complètement la structure agraire, sans voie de
retour, comme à Cuba ; d’autres ont été étouffées
dans l’œuf, comme au Chili, ou encore ont vu leur effets progressivement
rognés, comme au Mexique.

Il est d’ailleurs très probable que de nouveaux bouleversements
des structures agraires surviendront et que ce modèle évoluera
encore : le débat sur la réforme agraire a rebondi au Brésil
avec le retour à la démocratie, avant d’être à
nouveau pratiquement enterré, sous la pression du lobby des propriétaires
fonciers, au profit d’une politique de colonisation, les assentamentos.
La " question agraire " n’est donc pas morte en Amérique
latine, même si le poids économique et social de l’agriculture
a beaucoup diminué.


Un
modèle d’évolution des structures agraires.
 

La
racine de la " question agraire " est à chercher
dans le partage inégal de la terre, issu de la constitution
des grands domaines - estancias, haciendas, fazendas, il n’y a pas
sur ce point de grande différence entre le Brésil lusophone
et les pays hispanophones. Mais cette structure surimposée
n’a pas oblitéré complètement celles qui avaient
été créées par les communautés
indigènes, là où elles étaient fortement
organisées, et d’autres systèmes ont été
mis en place plus tard, en particulier sur les zones colonisées
au XIXe siècle par des immigrants européens, dans les
régions jusque-là désertes ou faiblement peuplées.
Il existe donc au moins deux entrées au système, celle
des communautés indigènes dominées par le système
colonial, et celle des immigrants porteurs de modèles européens
d’agriculture familiale, reconstruits vaille que vaille aux Amériques.

Le principe de construction de ce modèle graphique est de représenter
à l’intérieur d’un hypothétique finage la situation
foncière et le système d’exploitation (ce sont les modèles
qui figurent dans les carrés), et de distinguer les passages
possibles d’une situation à l’autre (les flèches entre
les carrés). Il apparaît des règles de transformation,
des évolutions dont les unes sont rarement rencontrées,
d’autres possibles et certaines très fréquentes.

L’une des entrées possibles dans le système (en haut
de la figure) est la plus ancienne, celle des communautés précolombiennes,
spoliées par les colonisateurs ibériques : la situation
du domaine colonial est au centre du modèle, à la fois
parce qu’elle est fréquente et parce que diverses possibilités
s’ouvrent quand il cède la place, librement ou sous la contrainte.
L’une est la mise en métayage ou le partage partiel, qui fait
évoluer le système vers le type européen, au
pôle opposé (en bas de la figure) : cette évolution
est possible, mais peu fréquente, sauf revers de fortune du
propriétaire ou volonté d’intensifier l’exploitation
du cœur du domaine. Dans ce dernier cas, il est fréquent
que le processus concerne l’ensemble du domaine et se traduise par
l’expulsion ou la marginalisation des dépendants, ouvriers
agricoles ou colons. C’est alors le passage, fréquent, vers
le pôle capitaliste (à droite du modèle).

Ce pôle est en fait le point fort du modèle, on l’atteint
depuis la plupart des situations recensées, et il est fréquent
que la flèche qui y conduit soit la plus épaisse, car
c’est presque toujours l’évolution la plus probable. Une forme
atténuée peut même en être trouvée
- mais peut-être n’est-ce qu’une forme de transition - dans
la concentration, en cours, des petites propriétés,
notamment celles des descendants des colons européens, dans
les rares régions où s’était développé
ce système. Presque partout l’intensification et la progression
des cultures commerciales permises par le désenclavement amènent
la concentration et l’exode rural.

L’autre voie d’évolution, à l’opposé (à
gauche du schéma), est celle de la collectivisation. Elle est
plus rarement réalisée, car liée aux révolutions
(Mexique, Cuba) ou aux grandes réformes agraires, dont la plupart
ont été remises en cause.


 

 


2. Le rôle des productions agricoles
dans la structuration du territoire brésilien
.  


Le Brésil a connu au cours de son histoire, une succession de "
cycles " économiques pour la plupart fondés sur une
production agricole :sucre, café, coton, etc...qui ont été
les étapes du peuplement et du développement économique.
Son histoire et sa conquête territoriale ne se résument pas
uniquement à la seule histoire des cycles économiques, mais
ils contribuent à mieux comprendre les fondations d’un Brésil
moderne et dynamique dont les activités du secteur primaire furent
primordiales. Du seizième au vingtième siècle, ce
pays met en valeur une série de ressources à la fois agricoles
et minières en essaimant sur son territoire une population dynamique
et conquérante. Chacun de ces cycles ont la particularité
de toucher un espace privilégié, à une époque
donnée, sur un produit particulier. Ces productions à valeur
spéculative ont permis à différentes régions
du Brésil de se développer et de se peupler. Néanmoins,
pour beaucoup d’entre-elles la fin du cycle fut souvent le début
d’une longue période de marasme économique, de paupérisation
de la population voire de fuite de celle-ci vers la nouvelle région
touchée par le cycle suivant.





 

2.1.
Les grands cycles agricoles. 
 



  -
Le " cycle " du bois de braise.


Le bois de braise ou pau brasil , dont on tirait une teinture rouge fut
le premier produit d’exportation à destination de l’Europe de cette
nouvelle terre qui allait en prendre le nom. Ce bois, présent sur
le littoral atlantique de l’actuel Nordeste était dans un premier
temps, exploité par des portugais qui ne purent garder le monopole
devant l’arrivée d’autres européens comme des français
par exemple. Les normands prirent d’ailleurs une part prépondérante
dans le marché du " bois de braise " grâce à
des marins venus de Dieppe et d’Honfleur au début du seizième
siècle. L’église Sainte Catherine d’Honfleur en reste un
des meilleurs vestiges.

L’exploitation de cet arbre, activité de pur extractivisme, ne
permit pas de fixer et d’enrichir suffisamment les populations qui cherchèrent
d’autres débouchés plus lucratifs à partir de 1560-1570.
Le mot de cycle figure entre guillemets dans le titre puisqu’en réalité,
le bois de braise n’engendra pas une véritable assise économique
pour le Brésil.

  - Le cycle du sucre.

La canne à sucre fut introduite par les portugais sur le littoral
nordestin dès le milieu du seizième siècle. Cette
première économie de plantation s’imposa facilement aux
portugais tant le produit était rare et cher et tant son transport
était aisé.

Très vite, la monoculture de cette plante prit des proportions
importantes et fit rapidement du Brésil le premier producteur mondial
de sucre. Le développement de cette culture était promu
par sur un maître de domaine d’origine portugaise, capable d’investir
dans l’activité et de faire venir une main d’œuvre nombreuse,
par le biais de l’importation d’esclaves noirs d’origine africaine.

Un vrai système économique et social vu le jour : un maître
de domaine cultivait la canne à sucre, par esclaves interposés
et la transformait dans son moulin à sucre afin de vendre un produit
déjà transformé, avec une valeur ajoutée.

Des activités parallèles apparurent à côté
de celle du sucre, permettant de parler de cycles secondaires d’accompagnement.
Il fallait en effet nourrir cette population servile d’où la nécessité
de produire des cultures vivrières à l’intérieur
des terres et fournir des animaux de trait capable de faire fonctionner
les moulins à sucre.

Le système colonial était à son apogée dans
le fonctionnement d’une telle activité. Jusqu’en 1670, le sucre
assura la richesse de cette région nordestine mais la concurrence
antillaise mit fin au monopole sucrier brésilien plongeant ainsi
la région dans d’importantes difficultés.
Il n’en reste pas moins que ce premier cycle économique permit
à la fois d’enrichir le pays, d’y développer des activités
agricoles et proto-industrielles et de relier le littoral et l’intérieur
d’une même région. Cependant, la fin de ce cycle signifiait
aussi la fuite d’une partie des habitants et des capitaux issus du sucre.

  -Le cycle de l’or.

Devant la crise économique nordestine et grâce à l’esprit
pionnier des bandeirantes ( de bandeira, drapeau derrière lequel
se regroupait une expédition désireuse de découvrir
de nouvelles ressources à travers le territoire brésilien
) ce nouveau cycle voyait le jour au dix-huitième siècle.

Lors d’expéditions, les bandeirantes trouvèrent de nombreux
gisements de métal précieux, de minerais, de pierre précieuse
dans une région qui devint le Minas Gerais (littéralement
les " mines générales ").

Les espoirs de fortune suscitèrent un afflux de population vers
ces zones intérieures du Brésil. Beaucoup de colons quittèrent
alors le Nordeste déprimé par la vallée du Rio Sao
Francisco afin de tenter leur chance dans cette ruée vers l’or
qui, de plus, nécessitait peu de capitaux au départ. Ces
anciennes villes minières devenues aujourd’hui touristiques grâce
à la splendeur de leur patrimoine, témoignent du prestigieux
passé qu’elles ont connues. Là encore, la surexploitation
et l’épuisement des gisements furent synonymes de difficultés
entraînant la région dans une longue léthargie.

Bien que cycle essentiellement minier, le cycle de l’or s’accompagna d’un
développement de l’élevage. Ce dernier permettait d’avoir
des animaux de trait, de transport, de boucherie, au point que l’on put
parler, non pas d’un cycle du bétail, mais d’une véritable
économie pastorale. L’élevage fut aussi un important vecteur
de l’occupation de l’espace puisqu’à côté des villes
minières se développaient des campagnes intégrées
à l’espace économique régional. Cependant, cette
activité ne permit pas de conserver capitaux et populations à
l’approche de la fin du cycle de l’or.

 -Les cycles du café, du coton,
du caoutchouc.


Ils touchèrent le Brésil sur l’ensemble du dix-neuvième
siècle mais pour la première fois de son histoire, ils concernaient
trois produits différents sur trois régions différentes
 :

 · L’Amazonie connut l’éphémère
cycle du caoutchouc.
 · Le Nordeste crut sortir de sa léthargie
grâce au cycle du coton.
 · Le Centre-Sud imposa sa suprématie grâce
au cycle du café.

Le cycle du caoutchouc permit le peuplement et le développement
de l’Amazonie.
La production de latex tiré de l’ hevea brasiliensis se multiplia
avec la découverte du procédé de vulcanisation faite
par Goodyear et avec l’essor de l’automobile. Les villes de Belém
et de Manaus connurent une croissance sans précédent et
attirèrent une bourgeoisie avide de gains rapides. En effet, en
Amazonie l’hevea existe à l’état naturel et le saigner ne
représente pas d’investissements conséquents. A la base,
le seringueiro, souvent très pauvre recherchait les arbres, les
saignait et récoltait le latex.

L’extraction du latex appartient aux activités de cueillette ne
nécessitant pas de capitaux importants. Ce système connut
son apogée tant qu’il n’y eut pas la concurrence asiatique, en
Malaisie plus particulièrement. La production du sud-est asiatique
plus régulière et moins coûteuse plongea durablement
l’Amazonie dans l’oubli à partir de 1920.

Le cycle du coton fut un sursaut dans l’histoire du Nordeste. Cette région
déprimée depuis la fin du cycle du sucre sut profiter de
l’occasion quand les Etats-Unis étaient plongés dans la
guerre de Sécession. L’effacement de la concurrence nord-américaine
favorisa le développement de plantations de coton. Cependant, à
la fin de la guerre, une série de grandes sécheresses montrèrent
de nouveau que cette activité n’apportait pas de revenus suffisants
pour fixer une population stable et développer la région
nordestine. La région du Nordeste avait échoué à
nouveau dans ses tentatives de redressement.

Le cycle du café fut celui qui laissa et laisse encore le plus
de traces dans la géographie et l’économie du Brésil.
Ce fut une véritable déferlante économique dans l’actuelle
région du Sudeste. Venu de Guyane, le café, plante délicate,
fut introduit au Brésil sous les meilleurs auspices climatiques
et justement quand cette boisson connaissait un succès croissant
sur la scène internationale.

D’abord développée dans la vallée du Paraiba, au
nord de Rio de Janeiro, la culture du café se propagea à
l’ouest, près de Sao Paulo et au nord du Paraná. Les sols
fertiles de ces régions et le dynamisme des paulistas ont contribué
à l’essor de la région Sudeste. A l’inverse des autres régions
par le passé, celle-ci a su prendre des initiatives avec, par exemple,
en organisant la construction de voies ferrées ,l’aménagement
du port de Santos et la mécanisation des cultures commerciales.
Devant l’importante demande internationale, la production s’était
accrue très rapidement faisant de cette région le fer de
lance du Brésil.

Le café a profondément transformé l’économie
et la société brésilienne. Il permit à la
région Sudeste d’affirmer son hégémonie et plus particulièrement
celle de Sao-Paulo. Même si cette culture a connu différentes
crises, elle représentait, à l’époque jusqu’à
90% des exportations. Les planteurs, comme nulle part ailleurs au Brésil,
devinrent des vrais entrepreneurs qui surent investir dans d’autres secteurs
d’activités.

L’aventure caféière put se prolonger dans d’autres domaines
grâce aux capitaux qui n’étaient pas exclusivement réinvestis
dans ce qui aurait pu devenir une monoculture et donc une monoactivité.
Ce furent les prémisses et les fondements de l’industrialisation
du Brésil. Dorénavant le Brésil n’exportait plus
des produits bruts, agricoles ou miniers mais exportait des produits avec
une certaine valeur ajoutée, signes d’un développement durable.

 - Le cycle de consolidation et la maîtrise
de l’espace.


Le vingtième siècle fut celui de l’industrialisation du
Brésil qui permit d’ailleurs de parler de "miracle économique
brésilien", du développement des axes de communication
et des transports. Pourtant, rien n’aurait été possible
sans l’extrême vitalité, dynamisme, esprit pionnier des brésiliens.

Ces cycles que nous venons d’évoquer ont profondément marqués
l’histoire et la géographie du Brésil. La structure régionale
de ce pays provient de ces cycles économiques et le choix du développement
provient surtout de celui du café. Ils montrent aussi combien l’agriculture
et l’élevage servirent de bases économiques au développement
de l’industrialisation du Brésil. Hormis pour le cycle de l’or,
toutes les autres régions furent le théâtre d’économies
de cueillette, agricoles et pastorales. Le poids agricole du Brésil
fut et reste encore vital.
L’agriculture et l’espace agricole évoluent : les cultures se sont
diversifiées, les techniques culturales se sont modernisées,
les transformations des productions se sont amplifiées faisant
apparaître un géant de l’agriculture mondiale. Le Brésil
est une grande puissance agricole en mutation constante dont la place
dans l’économie et dans l’espace varie sans cesse.


  2.2. Les performances
agricoles.
  


Le Brésil fait figure de grande puissance agricole. Le poids économique
du secteur primaire a certes reculé devant la croissance du secteur
de l’industrie et des services, mais il reste pourtant un secteur important
pour le pays.

L’élargissement de l’éventail des cultures joue pour beaucoup
dans la croissance des productions et des exportations d’origine agricole.
Cet éventail de cultures résulte de la grande gamme de climats
dont jouit le Brésil. Le dynamisme agricole que connaît le
Brésil le remodèle constamment et montre ses énormes
potentialités. Ce pays a la particularité de toujours s’adapter
à la demande internationale, de faire évoluer ses paysages
agricoles ou de repousser toujours plus loin, à l’ouest , les cultures
sur des espaces encore vierges.

La part des actifs du secteur primaire recule inexorablement. Aujourd’hui,(
en 1991 date du dernier recensement) 23% des actifs travaillent dans le
secteur primaire contre 30% en 1980 et 54% en 1960. Dans le même
temps, la part de l’agriculture dans le PIB ne cesse de diminuer passant
de 10% en 1980 à 9% en 1991 du fait de sa basse productivité.

Malgré cela, les performances de l’agriculture brésilienne
restent importantes voire même brillantes. La production de diverses
cultures connaît une croissance fulgurante depuis 25 ans, à
l’image des oranges, de la canne à sucre, du soja, du café
ou du maïs. A l’inverse, la production de cultures comme le haricot,
le riz, le blé et le manioc diminue de façon importante.

L’essor des cultures d’exportation connaît donc une exceptionnelle
expansion. Depuis deux à trois décennies, l’agriculture
commerciale progresse considérablement mais au détriment
des cultures vivrières, et cela en même temps que la population
brésilienne augmente. Cela provoque quelques difficultés
au sein du monde agricole. Il existe de grandes différences entre
la petite agriculture à vocation vivrière et la grande culture
d’exportation. Tout oppose ces deux milieux : les techniques culturales
utilisées, les revenus induits par l’activité et par suite
les niveaux de vie des exploitants. La croissance des productions vivrières
est à peine suffisante eu égard à l’augmentation
de la population.
L’évolution des moyens de production connaît des progrès
qui sont toutefois très inégaux dans le temps et l’espace
brésilien. L’agriculture et l’élevage réalisés
dans la partie sud du Brésil sont bien plus modernes que ceux réalisés
dans la partie nord où l’évolution a été relativement
médiocre. Les écarts de rendements sont parfois énormes
entre les régions aussi bien pour les cultures vivrières
que pour les commerciales.



Néanmoins les résultats sont tout de même de premier
ordre en ce qui concerne certaines productions. En 2000, Le Brésil
occupe la première place de la production mondiale pour le café,
les agrumes, la canne à sucre, la deuxième place de la production
mondiale pour le soja et les bovins, la troisième place de la production
mondiale pour le maïs, la quatrième place de la production
mondiale pour le cacao.

Toutefois les exportations agricoles évoluent puisque le Brésil
exporte aujourd’hui plus de produits de l’agro-industrie que de denrées
agricoles non transformées. Il s’écarte de plus en plus
du modèle agro-exportateur pour rejoindre un modèle agro-industriel
bien plus lucratif. En 1974, les exportations agricoles représentaient
66% du total contre 12% en1996. La part du café, longtemps le fer
de lance de l’agriculture brésilienne, qui était de 57%
en 1959 était tombée à 6.5% en 1981 et n’est plus
distinguable aujourd’hui, étant noyée dans une rubrique
"café, thé, maté et épices" par
la nomenclature brésilienne du commerce extérieur.

 


  2.3. La répartition
des cultures et de l’élevage sur le territoire.
  


Le Brésil bénéficie d’une gamme de climats favorables
à l’agriculture dans leur ensemble tant son étendue en latitude
est importante. Presque toutes les productions mondiales sont présentes,
qu’elles soient tempérées, tropicales ou équatoriales.
Il en va de même pour l’élevage.

Si on cultive partout les denrées vivrières comme le manioc,
le maïs, le haricot et le riz, il existe des zones géographiques
privilégiées en ce qui concerne les grandes cultures à
vocation commerciale.

Cependant, l’agriculture brésilienne revêt un caractère
bien particulier puisqu’elle est extrêmement mouvante dans l’espace.
Elle continue à s’étendre davantage dans l’espace et conquiert
des terres sur les cerrados et sur la forêt amazonienne. Souvent,
les agriculteurs brésiliens utilisent encore des méthodes
trop simples et souvent destructrices comme le brûlis et n’amendent
pas suffisamment, voire pas du tout la terre et attendent l’épuisement
des sols pour déplacer leur culture sur des espaces encore vierges.
Pourtant, depuis quelques années, l’agriculteur brésilien
semble prendre conscience que la frontière agricole n’est pas inexorablement
extensible et qu’il faut faire évoluer les méthodes culturales
afin de préserver l’espace agricole national.

Si le café reste une production principalement présente
dans le Sudeste, le front pionnier du soja gagne du terrain tous les ans
un peu plus vers le nord et vers l’ouest : parti du sud du Brésil,
il envahit aujourd’hui le Sudeste et le Centro-oeste et pénètre
même en Amazonie.
Les agrumes sont principalement produits dans le seul État de Sao
Paulo alors que la canne à sucre apparaît à la fois
dans le Sudeste , le Centro-oeste et le Nordeste.

L’élevage, présent sur tout le territoire, prolonge vers
l’intérieur les grandes zones agricoles. L’élevage bovin,
omniprésent, reste de loin le plus important ;la répartition
territoriale de l’élevage porcin est lié aux fortes densités
de population et aux zones agricoles. Quant aux volailles, on les rencontre
surtout dans les régions Sud et Sudeste du Brésil, près
des marchés principaux, les grandes villes.


Les revenus induits des activités agricoles et pastorales sont
très nettement plus importants dans la partie sud du Brésil
par rapport à la partie nord. Il existe des disparités colossales
entre Sao Paulo et les autres États.

Parallèlement à ces activités agricole et pastorale,
il subsiste au Brésil une véritable économie de cueillette.
L’Amazonie et le Nordeste sont des régions très concernées
par cet " extractivisme " végétal qui fournit
au pays à la fois des gommes, des résines, des fibres, des
noix, des bois ... mais dont l’apport financier est sans aucune comparaisons
avec les revenus tirés des grandes cultures commerciales.
Nous nous intéresserons spécifiquement à deux cultures
commerciales que sont le café et le soja.



  - Le café.

Le café est depuis plusieurs générations, une plante
très cultivée au Brésil.
Même si son rôle s’est amoindri au cours du vingtième
siècle, il reste un élément important auquel les
Brésiliens sont d’ailleurs très attachés.

En 1975, d’importantes gelées sévissaient dans le sud du
pays entraînant un recul de 70% de la production de 1976. La majorité
des terres traditionnellement caféières furent touchées.
Un plan d’urgence fut mis en place pour reconvertir ces terres vers d’autres
cultures comme le blé et le soja, pendant que dans le même
temps, s’effectuait un glissement de la culture du café de Sao
Paulo vers des régions plus septentrionales comme l’État
du Minas Gerais et de Bahia.

Même s’il fallut attendre 1979 pour retrouver les niveaux de récolte
antérieurs, le Brésil a su s’adapter à la situation
en redéployant la production caféière plus au Nord,
où les accidents climatiques sont plus rares.

La mobilité géographique de cette culture dans les années
soixante-dix montre bien la mobilité agricole qui caractérise
aujourd’hui le Brésil. Le café, " ex " culture
pauliste par excellence est devenue une culture dont l’État du
Minas Gerais est maintenant le premier producteur du pays.

 - Le soja.

En 1960, le soja est une culture quasi inconnue au Brésil. Les
quelques plants existants étaient limités au sud du pays.
Jusqu’en 1970, les Etats-Unis dominaient totalement le marché mondial.
C’est à cette date que le Brésil plante en quantité
importante du soja afin de fournir des tourteaux, dont l’usage se généralise
dans l’alimentation du bétail. L’expansion de cette culture fut
telle que l’on parla de "boom du soja".

Aujourd’hui, le Brésil est le deuxième producteur mondial
et le premier exportateur de tourteaux. Cela fut possible par la mise
en culture de terres nouvelles comme celles des cerrados dans le Centro-Oeste.
Des État s du Sud, on est passé aux État s du Centro-Oeste
comme ceux du Mato Grosso et du Goias Comme pour le café, le Brésil
a su déplacer la culture du soja sur le territoire afin d’en tirer
les meilleurs revenus.

Cette expansion foudroyante et fulgurante fut le résultat d’un
ensemble d’intérêts communs et convergents :
- l’État souhaitait accroître les exportations agricoles
 ;
- les agriculteurs du Sud étaient à la recherche de nouvelles
cultures spéculatives ;
- les industriels du secteur agro-alimentaire cherchaient de nouveaux
débouchés.
- Actuellement, le marché du soja reste en constante évolution.
Autrefois exporté presque totalement sous forme de grains ou de
tourteaux, le soja est aujourd’hui aussi consommé sur place sous
forme d’huile et sous forme de tourteaux qui fournissent des compléments
de fourrage aux éleveurs brésiliens.


L’analyse de ces deux cultures montre bien les capacités d’adaptation
du monde agricole brésilien au marché mondial et souligne
fortement la mouvance de la géographie agricole du pays. Par ailleurs
les productions étant transformées sur place, intègrent
le monde agricole au monde industriel.


3. L’inégale répartition
de la terre et les conflits fonciers.
 


La propriété de la terre au Brésil a toujours soulevé
des problèmes et engendré de nombreux conflits au fil de
l’histoire du pays. On parle souvent de la gravité du problème
agraire puisque la propriété de la terre est très
inégalitaire dans ce pays. L’arrivée au pouvoir des militaires
en 1964 n’arrangea pas une situation déjà explosive et depuis
le retour de la démocratie en 1985, la situation a peu évolué,
si ce n’est par la mise en place d’un vaste programme de distribution
de terres, publiques principalement.


 3.1. Les
structures agraires 
 



Le problème agraire au Brésil est au centre des débats
depuis plusieurs décennies. On peut parler, sans exagérer,
d’un problème d’une extrême gravité, tant les tensions
sont aiguës. La répartition de la terre et de la propriété
de la terre est extraordinairement inégalitaire. Le Brésil,
comme bon nombre de pays d’Amérique du sud, présente des structures
extrêmement contrastées avec le latifundisme et minifundisme,
laissant peu de place aux exploitations de taille moyenne. D’après
les données de l’I.B.G.E.(Institut Brésilien de Géographie
et de Statistiques), en 1985, 53% des exploitations inférieures à
10 hectares partageaient 3% des terres alors qu’un peu plus de 1% des exploitations
supérieures à 100 hectares disposaient de 44% des terres ;
c’est dire l’importance du latifundisme. Ce déséquilibre n’a
cessé de s’aggraver avec la conquête des nouvelles terres,
notamment en Amazonie.


Ce sont les grandes entreprises agricoles tournées vers l’exportation
qui, historiquement, se sont appropriées la majorité des terres
brésiliennes. Ce phénomène de latifundisme n’a fait
que s’accentuer sous la dictature militaire de 1964 à 1985. En effet
les militaires au pouvoir ont beaucoup favorisé les grands propriétaires
terriens dont ils avaient le soutien. A cela il faut ajouter l’échec
de la colonisation publique de l’Amazonie dans les années soixante-dix
qui permit la constitution d’immenses surfaces agricole ou pastorale.
On assiste donc à une concentration croissante des grands domaines
et à un émiettement des petites exploitations.

Les contrastes régionaux font apparaître une prédominance
des grands domaines dans la région du Centro-Oeste et dans la région
Nord, zones pionnières du Brésil. A l’inverse, les petites
exploitations sont essentiellement concentrées dans la région
du Nordeste, vieux centre historique du Brésil. Ces différences
engendrent bien évidemment des situations plus ou moins explosives,
à court ou à long terme.
La modernisation agricole qu’a connu le Brésil depuis de nombreuses
années est aussi un facteur de croissance des grandes exploitations
et de recul des petits propriétaires. Cette modernisation nécessitait
et nécessite encore des investissements coûteux qu’un petit
exploitant n’est pas capable de réaliser. A partir de ce moment,
on assiste au Brésil, à une grande " révolution
" : on ne parle plus d’agriculteurs ou d’éleveurs mais plutôt
de nouveaux entrepreneurs du secteur agricole ou pastoral. Outre les vrais
acteurs du monde agricole, les propriétaires actuels sont souvent
des coopératives, des banques, des chefs d’entreprises, des professions
libérales...bref toute une série d’investisseurs désireux
de profiter de revenus substantiels apportés par une activité
du secteur primaire. Cela aboutit à un véritable absentéisme
des propriétaires qui sous-traitent l’encadrement à un administrateur.
Négligence et sous-exploitation sont alors souvent au rendez-vous.

Les choix politiques concernant la propriété de la terre ne
font qu’accentuer et les clivages entre petits et grands exploitants puisque
les grands ont très nettement fait le choix de se tourner surtout
vers l’élevage et les cultures commerciales et les petits subsistent
autour d’une agriculture à vocation principalement vivrière.

Il est pourtant connu que l’élevage est une activité peu productive
à l’hectare mais si elle est productive par actif. À l’inverse
la petite agriculture est assez productive à l’hectare mais faiblement
productive pour les nombreux actifs qui la réalise. Cette situation
engendre bien souvent une sous-exploitation des terres à vocation
extensive et une hausse du chômage rural dans les régions à
vocation plus intensive.
La terre est en fait gaspillée dans les grandes exploitations et
les actifs agricoles sont sous-employés dans les petites exploitations.
On peut donc affirmer que la concentration importante de la terre au Brésil
n’a rien favorisé : ni l’emploi agricole ni le développement
de la production.

L’Etat brésilien a favorisé l’accession à la propriété
des riches propriétaires du Sud et du Sudeste dans les zones pionnières
en proposant des avantages financiers et fiscaux. La vente de quelques hectares
dans la partie sud du pays permettait d’acquérir des centaines d’hectares
dans la région Nord. Certains propriétaires du Sud et du Sudeste
ont alors conservé leurs domaines modernisés et ont acheté
des terres neuves et vierges dans les espaces pionniers du Centro-Oeste
et du Nord afin de créer des grands domaines extensifs à la
faible efficacité économique.

La répartition inégale des terres sur le territoire brésilien
est vecteur de problèmes sociaux importants voire quelquefois de
violences débouchant sur de graves conflits.


  3.2. Les
tensions et les conflits fonciers.
  


L’histoire de la politique agraire au Brésil est fondamentale à
connaître pour comprendre la situation actuelle. Au milieu du vingtième
siècle apparaissent des revendications paysannes débouchant
au début des années soixante sur une crise agraire devenant
de plus en plus grave.
Les " Ligues paysannes " voient le jour dans le Nordeste, région
des problèmes les plus graves. C’est en effet dans cette région
que le partage de le terre a été le premier revendiqué.
Les salariés agricoles du Brésil obtiennent en 1963 le statut
de travailleur rural grâce au gouvernement populiste en place. Ils
obtiennent en fait un salaire minimum versé en espèces et
non plus en bons d’achats dans le magasin du patron, le droit au repos hebdomadaire,
quelques congés, une certaine protection sociale et des droits syndicaux.


En 1964, à la surprise générale, un statut de la terre
qui devait régler le problème foncier est promulgué
par la gouvernement militaire. On envisageait même la possibilité
de mettre en place une réforme agraire.

L’I.B.R.A.( Institut Brésilien de Réforme Agraire) devait
reconnaître les zones de forte tension et installer de petites propriétés
là ou existait auparavant du latifundisme. Le but était de
désamorcer l’explosion possible des zones les plus sensibles, comme
le Nordeste, de permettre de meilleures relations entre petits et grands
propriétaires et assurer aux paysans sans terre une appropriation
d’une terre récemment défrichée après dix ans
d’occupation et de mise en valeur. Cette tentative de réforme agraire
ne fut pratiquement jamais appliquée.
Toute la décennie soixante fut celle de l’attente d’une véritable
réforme agraire par les paysans les plus démunis. En 1971
le programme Proterra prévoyait une réforme des grands domaines
sous-utilisés ...là encore, la réforme ne fut jamais
appliquée.

Alors devant le mécontentement de tout un peuple, les militaires
devaient proposer une solution aux problèmes fonciers qui ne cessaient
de s’aggraver. Ils abandonnèrent tout projet de réforme agraire
en proposant aux populations nordestines la conquête d’espaces vierges,
de nouvelles terres en Amazonie.

L’I.B.R.A. disparut pour laisser naître l’I.N.C.R.A.(Institut National
de Colonisation et de Réforme Agraire) : la solution pour les militaires
résidaient dans la colonisation de la région Nord. La traduction
du mot I.N.C.R.A. est d’ailleurs paradoxale puisque on y retrouve le mot
de réforme agraire qui n’a jamais vu le jour sous le vrai sens du
terme.

Lorsque l’I.N.C.R.A. a distribué des lots, à partir de 1970,
le partage des terres était totalement égalitaire puisque
dans le cadre de la colonisation publique, les familles candidates recevaient
toutes cent hectares.



Une à deux décennie après, par le jeu des partages,
des regroupements, des rachats, les grandes exploitations avaient repris
le dessus et s’étaient reconstituées. Les inégalités
étaient revenus à l’ordre du jour.

On sait aujourd’hui que cette colonisation organisée fut un échec
mais elle permit aux militaires en place de faire l’économie d’une
réforme agraire tant réclamée par les " petits
" du monde rural.

Aujourd’hui encore des tensions concernant l’accès à la propriété
et la taille des exploitations subsistent au Brésil, à la
fois dans les " vieilles régions " comme dans les zones
pionnières. Aucun problème n’est réellement réglé,
et le blocage foncier persiste. Beaucoup de conflits fonciers sont toujours
d’actualité et trouvent trop souvent une pseudo-solution dans la
violence et le sang.

Le Brésil reste un pays immense où beaucoup d’acteurs du monde
agricole sont dans une situation dès plus précaire. Les non-propriétaires
, les posseiros (agriculteur occupant une terre publique ou privée
sans titre de propriété) sont à la merci des propriétaires
des grands domaines. Ils sont de plus en plus nombreux, le nombre de conflits
violents et armés ne cessent de croître de façon exponentielle.
Leurs exploitations étant minuscules, ils ont en commun le fait de
ne pouvoir vivre decemment des revenus de ces dernières.
Il va sans dire que le nombre accru de posseiros engendrent des problèmes
sociaux et économiques de premier ordre et que leurs évolutions
sont de plus en plus dramatiques.

Le " mouvement des sans terre " qui a vu le jour dans le Sud en
est un très bon exemple.
Le nombre d’invasions illégales est en constante augmentation et
sont souvent réprimées par les armes des pistoleiros (milice
privée) à la solde des grands propriétaires. Officiellement,
les pistoleiros n’existent pas en Amazonie...pourtant on constate un nombre
croissant d’incidents bénins ou sérieux, de disparitions et
de meurtres. Les pauvres posseiros sont bien démunis face aux pistoleiros
armés de fusils. L’histoire pourrait s’appeler " la machette
contre le fusil " : au Brésil et principalement en Amazonie,
le respect de la personne humaine passe après celui de la possession
de la terre.



Depuis 1970, la politique de conquête n’a pas réglé
les problèmes agraires au Brésil.
Le problème foncier est loin d’être résolu au Brésil
et la question de la réforme agraire reste toujours sous-jacente.
On peut même affirmer que les conflits, en constante augmentation,
ne sont que l’expression de l’étendue du problème.

La spéculation foncière est à l’ordre du jour et légalité
et illégalité sont souvent entremêlées. L’Amazonie
en est à cet égard le meilleur exemple. Tout cela débouche
sur une violence croissante.

Depuis le retour à la démocratie en 1985, les petits exploitants
et les salariés agricoles ont espéré la résurgence
de l’idée d’une réforme agraire. Leurs espérances ont
été très vite éteintes et car ils savent aussi
que politiciens et grands propriétaires sont souvent les mêmes.
La véritable réforme agraire n’est pas pour demain.


   3.3. Les
fronts pionniers agricoles et pastoraux ou la marche vers l’ouest.
  


L’espace agricole évolue et conquiert sans cesse au nord du pays
du moins, de nouveaux espaces à mettre en valeur, de nouvelles terres
destinées à produire plus, à résoudre des problèmes
de diverses origines.... comme ceux du Nordeste.

La périphérie pionnière que forme le Centro-Oeste et
le Nord, apparaît sous certains aspects comme encore mal intégrée
économiquement au reste du pays, mais ces deux régions sont
également perçues comme des espaces aux ressources importantes.
On parle de ces deux régions comme de terres de grande promesse.
Ces espaces encore sous-peuplés aujourd’hui sont sous le contrôle
de l’Etat brésilien.



Ces nouvelles régions pionnières ont pris de l’importance
au cours des années soixante-dix avec le P.I.N.( Plan d’Intégration
Nationale), destiné à intégrer l’Amazonie à
l’espace national brésilien.
Les buts avoués étaient les suivants :

· occuper des régions presque totalement vides.
· peuples ces régions vides par des Nordestins.

Le but non-avoué était en fait d’éviter une réforme
agraire au Brésil et principalement dans le Nordeste.
Déplacer le problème semblait " la " solution au
problème nordestin, c’est à dire aux petits paysans sans terres.

C’est la création des routes en Amazonie qui a permis la colonisation
de cette région. Seuls les axes routiers de première importance
comme la Transamazonienne, la Brasilia-Belem, la Cuiaba - Porto-Velho ont
connu les colonisations publique et privée.
A l’Amazonie des fleuves s’ajoutait une Amazonie des routes, désormais
dominante. Les fronts pionniers de colonisation ont suivi l’ouverture routière
de l’Amazonie et ont induit des activités qui ont évoluées
dans le temps et l’espace.

En 1970, il s’agissait seulement d’exploiter la terre à des fins
agricoles, le long des quelques axes routiers existants. L’occupation agricole
a tenu un grand rôle dans le peuplement et la mise en valeur de l’Amazonie.
Puis très vite, le manque de fertilité des sols latéritiques
amazoniens poussent les agriculteurs toujours plus loin à l’ouest
à la conquête de terres vierges dont on espère de meilleurs
rendements.
Cette conquête a pourtant été génée par
la situation foncière très confuse et par le manque de contrôle
sérieux des autorités publiques, à Brasilia comme sur
place.

Les posseiros se sont installés, occupant des terres libres ou qui
leur semblaient libres, alors que bon nombre d’entre-elles étaient
destinées à devenir des zones de colonisation ou des fazendas
d’élevage, d’où une somme de conflits plus ou moins violents
évoqués précédemment.

L’appropriation de la terre et de sa mise en valeur reste précaire
en Amazonie et le restera tant que le contrôle de cette région
n’aura pas l’efficacité nécessaire.

Rapidement l’élevage bovin extensif connut ses heures de gloire et
a pris une grande ampleur devant l’immense étendue des espaces exploitables.
L’élevage bovin n’a pas complètement remplacé l’agriculture,
mais il a connu une progression fulgurante dans les années qui ont
suivies, au point de devenir une activité prépondérante,
surtout sur les marges sud de l’Amazonie. Des grands domaines se mettent
en place car les coûts d’installation et d’exploitation sont faibles
et l’élevage se développe bien plus rapidement que l’agriculture.
La raison est simple : il apparaît beaucoup plus sûr aux investisseurs
que l’agriculture dont les rendements sont faibles et dont les récoltes
sont trop souvent aléatoire. Il va donc connaître une expansion
rapide et un réel succès en Amazonie.


L’élevage va surtout permettre de fixer davantage les populations
que l’agriculture.
Au milieu des années quatre-vingts, l’exploitation forestière
s’ajouta aux deux précédentes et la colonisation de l’Amazonie
s’effectuait dorénavant autour de ces trois activités extrêmement
liées
.
L’exploitation forestière devient consécutive aux deux activités
antérieures.
Dans le même temps, l’Etat développa des grandes opérations
de mise en valeur des ressources minières.
Toutes ces activités ont rendu l’Amazonie attractive et le nombre
de candidats à l ’ " eldorado " s’est multiplié

avec un rythme de croissance très important.

Aujourd’hui, devant l’afflux de migrants et la faible valeur des terres
déjà exploitées, on ne manque pas de voir une invasion
de tout le bloc forestier amazonien, même approprié. Les invasions,
en forêt, débouchent toujours sur des conflits d’une violence
extrême, avec disparitions et morts à la clé. D’ailleurs
les terres indigènes comme les parcs nationaux ne sont pas exclus
de ces invasions.
Il y a donc d’importantes interactions entre tous acteurs qui officient
en Amazonie et leurs activités.

Grâce ou à cause de leurs actions sur le milieu amazonien,
ils font progresser tous les jours les fronts pionniers et reculer la "
frontière " de l’occupation humaine. L’exploitation totalement
désorganisée de l’Amazonie et l’imbroglio foncier dans laquelle
elle se trouve favorise le déplacement constant des fronts pionniers,
le long des axes routiers existants.

Les fronts pionniers des populations migrantes ont tout naturellement suivi
le tracé des routes réalisées par l’Etat fédéral
et les Etats fédérés. Ces axes de direction sud-nord
et est-ouest ont été le vecteur des migrations et c’est d’ailleurs
le long des routes que la forêt est la plus détruite voire
même qu’elle a totalement disparu.

De façon logique et du fait de la structure routière, le front
pionnier parti du sud et du littoral est s’est déplacé vers
le nord et l’ouest de la région.
Les fronts pionniers prennent la forme d’une diagonale sud-ouest / nord-est
affectant successivement le centro-oeste et le Para, puis le Rondonia et
l’Amazonas, moins touché finalement.

L’occupation extensive de l’espace multiplie encore les défrichements,
toujours plus loin à l’ouest et maintenant au nord. La médiocrité
des sols fait qu’une terre est vite abandonnée au profit d’une nouvelle.
Il faut toujours aller plus loin à l’intérieur des terres
pour améliorer sa condition, en vendant le lot défriché.

Ce système est gros consommateur d’espace et donc de forêt,
sans être pour autant très productif. Il implique le déplacement
constant de la frontière qui apparaît sans cesse comme une
région en crise.

La " frontière " connaît une expansion différente
régionalement. Les anciennes zones de colonisation sont délaissées
aux profit des terres nouvelles où les écosystèmes
sont encore riches.

La frontière est perçue comme un espace périphérique,
évoquant à la fois des connotations positives et négatives
 :

- positive car pour le Brésil, la frontière est la progression
continue de l’occupation de son espace.
- positive car elle intègre une région à un espace
économiquement développé.
- positive car cette frontière est dynamique et semble offrir des
opportunités aux agriculteurs, aux éleveurs et aux forestiers.

Mais aussi négative, car si elle évolue sans cesse, c’est
qu’elle est l’image d’un échec précédent :

- négative car c’est un lieu de conflits violents.
- négative car c’est quelquefois un lieu d’espoirs déçus,
de malheur et de tristesse.

On repère facilement les fronts pionniers aux forts taux de masculinité
plus élevés en zones rurales qu’en zones urbaines :



- les types de travaux à effectuer dans ces zones agricoles pastorales
et forestières sont plutôt à la charge des hommes.
- les immigrants sont majoritairement des hommes.
- les femmes sont davantage attirées par la ville, où elles
aspirent à une vie meilleure et à un emploi de salarié
dans le tertiaire informel ou du moins de domestique. La femme n’a donc
qu’une place secondaire en zone rurale.

Le front pionnier et la frontière agricole sont donc plutôt
l’apanage des hommes que celui des femmes.
Ce dernier avance inexorablement et peut être qualifié de la
façon suivante :

- les activités traditionnelles de cueillette n’ont pas disparu et
ont même bénéficié de l’ouverture routière.
- les activités de petite agriculture survivent difficilement face
aux grandes exploitations.
- les grands domaines d’élevage bovin n’en finissent pas de s’agrandir.
- le déboisement est au rendez-vous.

Depuis maintenant trente ans, l’Amazonie se peuple, se développe
et offre des perspectives d’avenir qui attirent toujours de petites gens
mais aussi des riches brésiliens du sud, des entrepreneurs, des investisseurs.

Le front pionnier fait toujours rêver et attire les populations les
plus différentes, en quête d’argent ou de reconnaissance sociale.
On meurt encore souvent de maladie ou de mort violente sur le front pionnier
et la loi du plus fort ou du plus riche reste trop souvent la meilleure.


  Conclusion.  


L’agriculture brésilienne est à la fois source de réussites extraordinaires et d’échecs cuisants. Par le passé, le monde
rural a permis le décollage économique du Brésil. La
cueillette, l’agriculture et l’élevage ont été les
fondements de l’économie nationale. Le meilleur exemple reste les
capitaux du café qui ont induit l’industrie de Sao Paulo. Aujourd’hui,
même si son influence diminue, le monde rural garde une certaine place
dans l’économie nationale et son dynamisme spatial prouve qu’il revêt
toujours une grande importance.

Néanmoins toutes ces réussites ne doivent pas masquer les
tensions et les inégalités profondes qui le caractérisent.
Le monde rural est extrêmement divisé entre grands et petits
producteurs, agriculteurs et éleveurs... L’agriculture brésilienne
se modernise, se restructure, s’industrialise mais beaucoup d’acteurs de
ce monde rural reste en marge de ces progrès car ils ne disposent
pas des moyens financiers nécessaires à de tels investissements.


Nous sommes dans un monde à deux vitesses :
D’une part, on rencontre les " petits " éleveurs ou les
" petits " agriculteurs qui se démènent pour tenter
de vivre décemment, sans réellement y parvenir. D’autre part,
on trouve des " grands " entrepreneurs du monde rural ou plutôt
de la filière rurale. En effet, on a affaire à des professionnels
qui sont parfaitement intégrés à un complexe agro-industriel,
avec une structure amont et avale de grande qualité. Le tout dans
une situation mouvante, un dynamisme spatial, propre au Brésil.

L’agriculture
brésilienne présente le double intérêt de montrer
une grande capacité à saisir les chances du marché
international en lançant de nouvelles cultures avec une rapidité
exemplaire et de savoir déplacer une culture sur son propre territoire
afin d’obtenir, à un moment donné, les meilleurs rendements
possibles.

Le dynamisme du monde rural brésilien qui conquiert sans cesse de
nouvelles terres et innove en développant à la fois de nouvelles
cultures et de nouvelles méthodes culturales ne doit pas masquer
les inégalités profondes qu’il véhicule. En effet,
il ne faut pas négliger les difficultés que le monde rural
rencontre depuis quelques années. L’agriculture et l’élevage
ont été très touchés et marqués par l’inexorable
exode rural, par la stagnation des prix de leurs productions sur le marché
national et international, par le manque d’intérêt des pouvoirs
publics plus motivés par les investissements dans le domaine industriel.

Le recul de l’agriculture vivrière devant les cultures commerciales
inquiète aujourd’hui les pouvoirs publics à triple titre :
- L’Etat prend enfin conscience du déficit alimentaire qui risque
de toucher cette grande nation agricole, ce qui paraît un comble dans
un pays aux telles potentialités agricoles.

- L’Etat réalise que les importations de denrées alimentaires
prennent de plus en plus d’importance. La balance agricole très largement
excédentaire autrefois voit diminuer ces bénéfices
 : on exporte certes davantage de cultures commerciales mais on importe aussi
davantage de cultures vivrières.

- L’Etat prend conscience de la hausse constante de l’urbanisation du Brésil
et par suite de l’augmentation de l’exode rural. Il faut nourrir de plus
en plus de citadins (78%)avec de moins en moins d’agriculteurs (23% des
actifs). Les conséquences de l’exode rural affectent donc à
la fois les campagnes et les villes.

Quoi qu’il en soit, le monde rural recule devant la poussée industrielle
et tertiaire et devant une urbanisation galopante. Son poids économique
est en constant recul, même s’il n’est pas question de dire qu’il
est négligeable. L’analyse de l’agriculture et de son développement
reste un bon fil conducteur au Brésil, un bon indicateur de sa santé
et de la santé économique du pays.

L’agriculture et l’élevage sont des vecteurs de revenus au sein du
territoire national et des générateurs de devises au niveau
international. Le monde agricole donne des moyens de subsistance minimale
à une main-d’œuvre, sans réelle capacité ou formation,
et assure à une frange de la population brésilienne un salaire,
si bas soit-il.

Il n’en reste pas moins de nombreux problèmes dans ce pays, géant
de l’agriculture. Trop d’hommes sont encore sans terres, multipliant ainsi
la précarité du salarié agricole ou du petit propriétaire.
Trop de terres sont sous-exploitées, sous-utilisées, n’apportant
qu’un faible revenu à l’hectare.
On est alors obligé de parler de gaspillage de l’espace et de la
force de travail.

Le retour à la démocratie en 1985 n’a pas permis d’espérer
la naissance d’une société agricole plus égalitaire.
La conséquence la plus importante et la plus évidente dans
ce secteur d’activité reste le recours constant à la violence.
Aujourd’hui, on meurt encore pour la terre au Brésil, et pas uniquement
dans les zones pionnières.


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