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Publié : 12 septembre 2005

Le totalitarisme, un concept en débats

Conférence de Monsieur Bernard Bruneteau, maître de conférences à l’Université de Grenoble II

 

LE TOTALITARISME : UN CONCEPT EN DÉBATS

par Bernard
Bruneteau,
maître de conférences à l’université Pierre
Mendès-France - Grenoble II

Conférence
du 17 novembre 1999

Ouvrage : Les
Totalitarismes
(Collection U Armand Colin, 1999).

 

I. L’itinéraire d’un concept...

A. Une
préhistoire pleine d’enseignements : l’entre-deux guerres

	
Un lieu commun de la littérature politique

Le
mot "totalitarisme" s’est forgé dans un contexte politique
précis : celui de la lutte des libéraux et des démocrates-chrétiens
italiens contre certaines pratiques électorales fascistes en
1923-1924.

On
le retrouve utilisé dans la presse britannique des années
20 où il désigne un certain mode d’exercice du pouvoir
fondé sur un système de parti unique négateur
du parlementarisme.

Dans
son ouvrage L’ère des tyrannies (1936), le français
Elie Halévy évoque quant à lui le "gouvernement
d’un pays par une secte armée et animée par une foi
commune".

 

	
L’arme des représentants du "milieu"

Cet
espace médian est occupé par les libéraux, les
démocrates-chrétiens, les socio-démocrates. Voici
quelques exemples représentatifs :

	-
En Italie, F. Nitti dénonce le primat de l’idée de force
dans le fascisme et le bolchevisme qui nourrit une aversion commune
pour la démocratie marquée, elle, par la tolérance.
L. Sturzo donne quant à lui une interprétation totalitarienne
de la Marche sur Rome avant de fonder l’identité du bolchevisme
et du fascisme, également destructeurs de tout pluralisme économique
et social.

	-
En France, Marcel Mauss, sociologue et membre de la SFIO, assimile
de la même façon fascisme et bolchevisme pour leur caractère
de "mouvements militaires contre des masses civiles".

	-
Chez d’autres socio-démocrates, comme Bauer ou Kautsky, on
stigmatise le démantélement commun des organisations
politico-économiques des travailleurs.

	3° Le
produit d’une approche pluridisciplinaire

	-
L’approche philosophique (W. Gurian, J. Maritain, C. Hayes) insiste
sur l’idée de rupture radicale opérée par le
totalitarisme avec la philosophie libérale née au siècle
des Lumières.

	-
L’approche historique montre avec E. Halévy que les tyrannies
modernes ont été nourries au même berceau : la
Première Guerre mondiale qui a révélé,
par la mobilisation totale des hommes et des économies, la
puissance inédite de l’Etat.

	-
L’approche politologique d’E. Fraenkel met l’accent sur la caractéristique
centrale que représente la dualité conflictuelle entre
le parti unique et l’Etat tandis que E. Voegelin envisage le totalitarisme
comme une sécularisation du millénarisme ancien, un
transfert de la vieille espérance messianique.

	- L’approche
sociologique de Raymond Aron insiste avec nuances sur les réponses
différentes apportées par les deux grands totalitarismes
au problème du conflit de classes (exacerbation, négation).
Celle de F. Borkenau, s’inscrivant dans une ligne très "tocquevilienne",
voit le totalitarisme comme l’une des issues possibles du "despotisme
démocratique".

	Il
reste que comparabilité ne veut pas dire identité. Hans
Kohn, dans Dictatorship in modern world, montre qu’à
une dictature rationnelle, internationale, temporaire (le bolchevisme)
s’oppose une dictature charismatique, nationaliste et permanente (le
fascisme). Une différence qualitative (au profit du bolchevisme
crédité au moins d’un idéal) est même esquissée
entre les deux totalitarismes (F. Nitti).

B.
Le temps de la formalisation problématique : les années
50.

	1° La
quête d’une essence (Hannah Arendt, 1951).

Le mode de
domination totalitaire a une "essence" : la terreur. Si la terreur
est consubstantielle au régime totalitaire, elle n’est donc
pas accidentelle (le jeu des "circonstances" souvent évoqué
pour la période stalinienne ne peut plus être mobilisé).

	2° La
tentation taxinomique (Carl Friedrich, 1956).

Un certain
nombre de critères (parti unique avec chef charismatique, idéologie
globalisante, appareil policier, économie planifiée,
monopole des moyens de communication, monopole des instruments de
violence) constituent des traits interdépendants et forment
un "syndrôme" totalitaire.

	3° Le
retour à l’histoire (R. Aron, 1958).

Il
y a pour Raymond Aron un "moment" totalitaire. Certaines circonstances
en ont favorisé l’avénement, d’autres en favoriseront
la disparition. La genèse comme la "sortie" du totalitarisme
deviennent aussi importantes que les phases plus "aigues" de violence
paroxystique.

	En
résumé : pour H. Arendt, le totalitarisme n’a pas de
"causes" dans la mesure où il est inédit, un véritable
surgissement, une chose difficilement acceptable pour nombre d’historiens
 ; l’approche de C. Friedrich va nourrir la stratégie argumentative
d’autres historiens qui se retrancheront derrière les imperfections
du système pour en récuser l’appellation "totalitaire"
 ; enfin, si le totalitarisme n’est qu’un "moment" (Aron), le phénomène
peut se diluer dans la longue durée chérie par les historiens...
Ce sont autant de constats pour tirer des conséquences négatives
quant au caractère opératoire du concept en histoire.

 

II. ... et son voyage dans la réalité

A. L’épreuve
de la recherche historique

	1° L’épreuve
des "causes"

Le soviétologue
anglo-saxon Moshé Lewin recherche putôt dans le passé
russe les causes du totalitarisme soviétique. Dans ce cadre
d’analyse, le régime totalitaire se dissout dans l’évocation
du "sentier historique" (J. Sapir) de la modernisation autoritaire
russe. On met aussi en avant la culture populaire russe pour expliquer
les excès de la dékoulakisation ou l’obsession du complot
(L. Viola).

	2° L’épreuve
des "faits"

A partir
de la carence de certains critères (parti unique monolithique,
idéologie contraignante, terreur centralisée...), certains
auteurs récusent fermement le terme de totalitairisme. Par
exemple, on souligne les luttes de tendances ou la constitution de
"fiefs" au sein des partis monopolistiques, l’existence de poches
de "résistances" au sein de la société civile,
la prise d’initiatives terroristes aux échelons locaux...

	3° L’épreuve
de la "longue durée"

Le pouvoir
nazi n’est parfois évalué qu’à sa capacité
à accélérer ou à freiner la modernisation
de la société allemande. David Schoenbaum, dès
1966, avait montré que les structures sociales avaient été
modernisées et "égalisées" sous le nazisme. Cette
approche ne risque-t-elle pas de faire passer au second plan la dimension
crimilelle du régime ? Faut-il abandonner le concept de totalitarisme
à la seule philosophie politique ?

B. Les
voies d’un usage raisonné

	1° La
voie comparative

Pour l’historien
britannique John Breuilly, l’histoire comparée est, à
l’échelle de l’historien, la meilleure approximation de la
méthode expérimentale. Comment établir d’ailleurs
une singularité historique (l’unicité d’un phénomène)
sans comparaison ?

	2° La

voie idéal-typique

Pour
Max Weber, il s’agissait de rendre compte des traits les plus typés
d’un phénomène et de mesurer l’écart entre le
modèle étudié et le réel qu’on étudie.
Cette approche est à valoriser car elle nous apprend ce qu’un
régime donné aspire à faire et ce qu’il réalise
effectivement. Proposons donc le tableau de pensée suivant
selon lequel le totalitarisme se caractérise par une triple
logique à l’oeuvre dans l’exercice du pouvoir :

	-
La logique de dédifférenciation : c’est l’idée
d’une double soudure entre l’Etat et la société, entre
l’Etat et le parti. Exemple : pour l’Allemagne, la thèse de
la "polycratie" avancée par M. Broszat illustre cette idée
d’une dualité conflictuelle entre Etat et parti. E. Gentile
a montré quant à lui combien, à la fin de la
période fasciste, le parti est en passe de dominer l’Etat italien.

	-
La logique d’idéologisation : fondamentalement, il s’agit
de créer une humanité nouvelle. Il existe pour ce faire
trois représentations clés : le Chef infaillible qui
unifie la société, l’Etat et le parti ; l’Homme nouveau
qui résulte d’une unification du peuple confondu avec la classe,
la race ou la nation ; l’Ennemi d’essence malfaisante dont l’exclusion
doit garantir la domination de l’Homme nouveau.

	-
La logique d’exclusion : l’intégrité du peuple
exige l’exclusion (symbolique, juridique, physique) de l’Autre. Certains
auteurs prétendent que le génocide opéré
par les nazis est un crime unique excluant donc le nazisme de la comparaison
avec d’autres régimes. Cette logique existe pourtant dans les
deux autres totalitarismes : on la constate en Italie dès 1919
avec les rituels de purification par le feu des emblèmes de
gauche par les squadristes et pour certains historiens, le territoire
colonial (Lybie, Ethiopie) a servi de laboratoire aux pratiques d’exclusion.
On l’observe aussi en URSS grâce aux archives du Bureau politique
sous Staline étudiées par Oleg Klevhniouk qui montre
la centralisation rigoureuse de la politique terroriste. Staline n’a
rien d’un "dictateur faible" et les horreurs de la dékoulakisation
découlent bien des directives du Centre et non de la seule
culture de violence de la société russe. Il faut rappeler
par ailleurs combien le langage bolchevique est structuré par
un idéal de prophylaxie, le koulak étant assimilé
à un "insecte nuisible", un ennemi "objectif" malfaisant par
essence.

	3° La
voie prudentielle

Dans ses trois
dimensions, la logique décrite comme idéal-type est
une logique acosmique, exprimant l’envers de la condition humaine
et opérable à ce titre dans un non-monde. La logique
totalitaire "pure" a donc peu de chance de se vérifier pleinement
dans la réalité sociale. Le véritable statut
du concept est ici : discerner les grandes lignes de l’entreprise
totalitaire, apprécier sa cohérence fantasmatique tout
en ménageant un espace pour évaluer les compromis, les
dissidences, les oppositions, bref tous les démentis de l’expérience.
Cette démarche permet d’intégrer sans réserves
l’Italie fasciste ou les composantes totalitaires avortées
de certains régimes (Espagne franquiste, régime de Vichy).
N’ayons garde d’oublier non plus que communisme et fascisme ne procèdent
pas des mêmes sources intellectuelles : si l’un se relie au
volontarisme optimiste né au temps de la Révolution
française, l’autre doit se comprendre comme une réaction
pessimiste face à la modernité, une idéologie
de "l’éternel retour".

 

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