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Publié : 12 septembre 2005

Le rôle social de l’historien

Conférence de Monsieur Olivier Dumoulin, Professeur à l’Université de Rouen. (Notes de A. Bourienne et B. Lisbonis)

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LE RÔLE SOCIAL DE L’HISTORIEN


par Monsieur Olivier Dumoulin, professeur
à l’Université de Rouen, CDDP du Havre, mercredi 24 janvier 2001

Monsieur Dumoulin
, auteur l’an dernier d’un ouvrage sur Marc Bloch, annonce la parution
prochaine d’un livre qu’il prépare sur cette question .

En introduction, il existe deux façons d’envisager la question
 :

  • soit, selon Marc
    Bloch et Lucien Febvre, les historiens adressent au passé les
    questions du présent, et auquel cas on peut envisager l’ensemble
    des rôles que le corps social donne à l’historien, sous
    forme de commande ( par exemple l’historiographie royale ou plus récemment
    le colloque demandé à Madeleine Rebérioux par la
    CGT à l’occasion de son centenaire) pouvant aller jusqu’à
    une instrumentalisation de l’histoire,
  • soit, on s’intéresse
    au rôle que l’historien s’attribue à lui-même, en
    laissant de côté la "stratégie du soupçon"
    introduite par la sociologie de Bourdieu et en acceptant de prendre
    au sérieux ce que les historiens disent d’eux-mêmes. C’est
    cette optique qu’envisage monsieur Dumoulin.

Mais qu’est-ce
qu’un historien ?
C’est celui qui exerce un métier reconnu
comme tel par la société mais aussi par ses pairs. Cette
identification apparaît au XVIII° siècle dans les pays
anglophones et germanophones. En France, la définition d’une
méthode historique à la fin du XIX° siècle
est une étape clé (Cf Gabriel Monod et la Revue historique,
1876).
Certes, il existe une littérature historique, différente
de la production scientifique, que l’on peut qualifier de "métahistorique"(historiographie,
nécrologie, compte-rendu de lectures, préfaces ou postfaces...),
genre auquel même Gabriel Monod s’est livré (auteur par
exemple de 41 nécrologies), mais monsieur Dumoulin distingue
ici les publications de l’écrivain et les travaux de l’historien.

Ainsi l’on pourrait
opposer deux conceptions :

  • Lucien Febvre lors
    de sa leçon inaugurale à l’Université de Strasbourg
    en 1919, qui venait de redevenir française, déclarait
     : "l’histoire qui sert, c’est une histoire serve", proclamant
    en quelque sorte une certaine "inutilité" de l’histoire,
    dénonçant en tout cas les tentatives d’instrumentalisation
    dans un contexte qui évidemment pouvait s’y prêter,
  • ou au contraire
    , poser la question de la responsabilité de l’historien. (Cf
    F. Bédarida et le débat à propos des procès
    Touvier et Papon entre les historiens notamment de l’IHTP, en dernière
    partie).

Monsieur Dumoulin
se propose d’étudier les réactions des historiens lors
de trois moments privilégiés.

  • l’affaire Dreyfus
  • la fin de la Première
    Guerre mondiale
  • le contexte récent
    de la "judiciarisation" aux Etats-Unis et en France

 

L’affaire Dreyfus
a posé notamment la question du rôle social de l’historien

Durant l’été
1897, Mathieu Dreyfus entre en contact avec le président du Sénat
alsacien Scheurer-Kestner, puis Lucien Herr, bibliothécaire de
l’Ecole normale et.Gabriel Monod s’intéresse à l’étude
de fac-simile de documents : le fameux bordereau est un faux.
Début 1898, le procès de Zola s’ouvre, poursuivi après
la parution en janvier de "J’accuse".
Quatre experts chartistes déposent, dont Giry qui débute
par un exposé sur la méthode de critique externe, avant
de conclure que le bordereau n’a pu être écrit de la main
du capitaine Dreyfus.
En fait Giry se présente comme historien qui applique, à
la barre, les méthodes d’investigation pour faire émerger
une vérité, celle de l’authentification. Cependant une
contradiction est manifeste : ces historiens ont travaillé sur
des fac-simile...
D’autres historiens, plus jeunes, réagissent différemment
comme Charles Seignobos qui s’engage dans la cause dreyfusarde comme
intellectuel et comme citoyen, et non comme historien.

En fait l’Affaire
met à mal l’histoire, ce que Charles Péguy révèle
clairement en mettant en cause sa nature scientifique.

Les lendemains
de la Première Guerre mondiale

(On pourra se reporter
aux études de C. Prochasson et à l’ouvrage récent
de A. Becker et S. Audouin-Rouzeau : 14-18, retrouver la guerre)

Les savants ont
été également mobilisés (d’un point de vue
intellectuel ici, ce qui fut notamment le cas pour les plus âgés)
pour défendre leur patrie. (Cf Lettre aux Français
de Lavisse et Durkheim).
Un Comité d’études, rassemblant des savants convoqués
comme experts, qui donc aident à la prise de décision,
fut créé. Son rôle était de conseiller les
représentants français aux négociations de paix.
Du côté français, les historiens et géographes,
qui ont en fait une démarche et une formation d’historiens, sont
les plus nombreux , contrairement aux groupes d’experts américains
et britanniques.
Ces spécialistes acceptent donc ce rôle social et cette
forme d’instrumentalisation de leur travail.
Leurs travaux (diffusés de façon très restreinte)
reprennent les modèles de la Revue historique (notes en bas de
page...), même si certains ne travaillent pas dans leur domaine.
Ils estiment rester fidèles à leur idéologie tout
en servant la patrie :E. de Martonne, par exemple, bon connaisseur de
la Roumanie, en trace les frontières.

Aujourd’hui,
un nouveau rôle social ?

Il faut rappeler
le concept de "Public History" aux Etats-Unis. Selon Peter
Novick , dans son ouvrage The noble dream of objectivity, le
contexte des années 1970 a provoqué une crise de l’emploi
dans les universités américaines, particulièrement
en histoire, les crédits manquant... Beaucoup de diplômés
se sont orientés vers de nouvelles fonctions ou activités
 : écrivains ou militants pour aider des communautés américaines
à écrire leur histoire, conservateurs de musées,
archivistes, animateurs culturels, historiens d’entreprises, historiens
à des fins judiciaires (biens des victimes de la Shoah).
En justice, l’expertise historienne joue un rôle important. Monsieur
Dumoulin donne l’exemple de la convocation d’historiens de l’esclavage
à propos de la ségrégation dès les années
1950 ou encore la question des droits des Amérindiens ( droits
de pêche des indiens Micmac du Canada : l’enjeu tenait dans l’existence
d’un texte du XVIII° s., qui, reconnu comme traité, aurait
été considéré comme valable, selon la constitution
canadienne...).

L’historien est
donc "expert-witness", témoin et expert. Il est commandité,
défend les intérêts de l’une ou l’autre des parties,
son objectif n’est plus d’établir une vérité, mais
de défendre une cause. Certains historiens de la revue Public
History
ont tenté de justifier cette position : quand on
témoigne on est aussi scientifique que l’érudit, plusieurs
thèses s’affrontent, c’est ce qui fait avancer l’histoire...

En France, ces
questions ont surgi lors des procès pour crimes contre l’humanité
et donc imprescriptibles. Des historiens ont été convoqués
à la barre : dans le cas du procès de Touvier, F. Bédarida
et R. Rémond, dans le cas de celui Papon, J-P. Azéma,
R. Paxton, R. Rémond, M.O Baruch.
Cependant H.. Rousso a refusé, invoquant le problème de
la "sommation" faite à l’historien de comparaître.
Quels étaient ses arguments d’historien ?
Selon lui, les principes mêmes du travail d’historien sont remis
en cause : l’oralité des débats, l’absence de maîtrise
du temps, le questionnement imposé, l’impossibilité d’accéder
au dossier.
(voir aussi J.N. Jeanneney, Le passé dans le prétoire,
l’historien, le juge et le journaliste
, 1998 : il met en garde l’historien
sur le risque à dire sous serment à la barre toute la
vérité...)
Si H. Rousso reconnait que l’IHTP répond bien sûr à
des commandes, selon lui, il reste maître de sa démarche.


En conclusion, jusqu’à présent, lorsqu’un historien écrit
un livre en réponse à une commande, parfois contraignante
dans le cas de certaines collections, il est écrivain et touche
des droits d’auteur à ce titre.
Etre historien pourrait devenir une profession en réponse notamment
à cette "judiciarisation" et à cet appétit
de mémoire de différentes communautés ; l’historien
étant sollicité pour sa capacité à traiter
les traces du passé. Son expertise serait une aide à une
prise de décision publique ou privée, à l’obtention
d’une réparation en justice, dans le cadre de contrats ou d’actes
marchands, et avec obligation de résultat. Monsieur Dumoulin
mène une comparaison avec l’évolution du métier
de médecin : obligation de résultat, et plus seulement
de moyens, dans le cas par exemple de la chirurgie esthétique.

Echanges avec la
salle.

  • Un professeur fait
    le constat de la dimension civique de l’enseignement de l’histoire dans
    les programmes du collège et de la prise charge de l’enseignement
    de l’éducation civique proprement dite.

  • Monsieur Dumoulin
    fait effectivement part de son étonnement de voir figurer la
    notion de "documents patrimoniaux" au coeur de ces programmes,
    en particulier, à supposer que l’on admette cette notion, de
    la présence dans cette liste du mythe d’Osiris.

  • Certains collègues
    géographes de formation étant présents, O. Dumoulin
    précise que pour les géographes cette "professionnalisation"
    est ancienne et admise, notamment avec leur rôle dans l’aménagement
    du territoire. Il cite le cas de R. Brunet et du GIP- Reclus. En histoire,
    les entreprises offrant leur service de spécialistes historiens
    sont nombreuses aux Etats-Unis, par exemple sur le net, en France, elles
    sont peu : par exemple Nemesis, groupant une équipe d’experts,
    dont certains historiens, se chargeant de procurer une mémoire
    à une entreprise cliente en interrogeant le personnel partant
    en retraite.

  • Un professeur demande
    pourquoi les historiens ont été absents de la question
    de la reconnaissance du génocide arménien revenue récemment
    dans l’actualité

  • Monsieur Dumoulin
    répond qu’il n’en est rien même si la classe politique
    a tenu le devant de la scène.

 

Synthèse
des notes de A. Bourienne et B. Lisbonis.

 

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