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Publié : 12 septembre 2005

Population et développement en Inde

Conférence de Monsieur Éric Leclerc, maître de conférences à l’Université de Rouen


POPULATION ET DÉVELOPPEMENT EN INDE

par Eric Leclerc, Maître de conférences
de géographie à l’Université de Rouen

Conférence prononcée au CRDP de Rouen le
10 mars 1999

PLAN

Introduction
1. Une périphérie du " mode de
développement asiatique "
2. Les modalités du développement en Inde
3. Le difficile compromis territorial
Conclusion
Bibliographie

 

 

Introduction table des matières

En introduction, un commentaire des
termes du programme de terminale s’impose. L’orientation donnée nous semble
trop dépendante d’une problématique population / ressource, aujourd’hui
dépassée (Cf. H. Le Bras, Les limites de la planète). La nécessité
d’intégrer le niveau social (consommation) et pas seulement physique (ressource),
nous conduit à une approche redéfinie autour de trois termes Société, Développement
et Territoire en Inde. En reprenant à notre compte la définition de M. Côte du développement
comme l’élaboration d’une nouvelle cohérence entre la société, son
économie, son espace et sa culture,
celui-ci apparaît alors comme un horizon à
poursuivre, éventuellement par la recherche de l’équité spatiale.

 

1. Une périphérie du
" mode de développement asiatique "
table des matières

Pour de nombreux indicateurs du
développement humain, l’Inde se situe au même niveau que l’Afrique
sub-saharienne. Si le taux de mortalité infantile de l’Inde est meilleur 8%
contre 10%, de nombreux Etats indiens (Orissa, Madhya Pradesh) ont des valeurs
supérieures (11 - 12%) et certaines régions (Ganjam, Tikamgarh) atteignent 15 - 16%. L’inégalité
entre les sexes
est très forte en Inde, avec un des sex-ratio les plus faible du
monde (1991 = 929 femmes pour 1000 hommes mais de nombreux Etats descendent en dessous de
ces chiffres (0,87 Haryana, 0,88 Pendjab contre 0,96 en Afrique du Nord) et surtout un
sexe ratio qui baisse (946 en 1951) contrairement à l’évolution démographique de
tous les autres pays. Les causes en sont la surmortalité féminine entre 1 à 30 ans qui
s’explique autant par le système de la dot, étendu au XX° siècle à
l’ensemble de la société qu’à l’analphabétisme qui entretient
l’écart entre les hommes et les femmes.

C’est le deuxième fléau indien,
avec un retard qui place toutes les régions indiennes en dessous des provinces chinoises,
avec en 1987-88 en Inde 26% d’analphabètes chez les garçons et 48% chez les filles
(âge 15-19), alors qu’en Chine les chiffres de 1990 sont respectivement de 3 et 4% !
L’enseignement de masse reste peu efficace : 50% des enfants des campagnes de 6-11
ans ne sont jamais allés en classe. La tradition culturelle mais aussi l’absence de
priorité de la part des gouvernements (3% du PNB - 1994) explique ce retard qui constitue
aujourd’hui un frein au développement. Les pays à forte croissance d’Asie
avaient de ce point de vue en 1960 une situation meilleure de plus de 20 points par
rapport aux résultats de l’Inde de 1992 !

Les performances agricoles et
industrielles
sont décevantes avec des rendements inférieurs aux autres pays (1992),
par exemple pour le riz 1,75 t/ha contre 4,4 en Chine, 5,8 au Japon, 6 en Corée, 5,6 en
Egypte. Quant à la part de la production industrielle indienne, elle est passée de 12%
en 1950 à 4,5% en 1980 de l’ensemble du Tiers-Monde. C’est le résultat de la
politique de protectionnisme indien par un système de licence (licence raj) qui corsète
la production industrielle et limite la participation des capitaux étrangers.

Les raisons du non-développement
jusqu’en 1980
avec un taux moyen de croissance de 3,5 % depuis 1947, qualifié
parfois de taux de croissance hindou, ne peuvent se réduire à un argument
historique (rôle de la colonisation), culturel (absence d’éthique confucéenne) ou
sociologique (système des castes). Le poids du nombre est aussi peu convaincant puisque
la croissance de la production alimentaire a été de 2,7% /an alors que la population
n’augmente que de 2,1% (1950-83). L’Inde atteint l’autosuffisance
alimentaire dès les années 70
(position maintenue). La solution consiste peut-être
à analyser les formes du développement à une échelle infra-nationale.

 

2. Les modalités du
développement en Inde
table des matières

Ne considérer que les valeurs des
indicateurs nationaux, c’est déjà postuler que l’entité Inde existe et
donc répondre à la question de la cohérence du territoire. Ainsi peut-on se poser la
question : le Kérala est-il en Inde ? car l’ensemble des indicateurs de
développement humain y sont supérieurs à ceux de n’importe quelle province
chinoise.

Le Kerala est un contre-modèle
démographique, avec un déclin aussi rapide qu’en Chine du croît naturel (1950 4,4%
—> 1991 1,8%). Certains indicateurs sont même meilleurs comme le taux
d’alphabétisation des femmes adultes (86% au Kerala contre 68% en Chine) et un taux
de mortalité infantile de 1,7% contre 3,1%. Or, tous ces résultats sont obtenus dans une
des régions les plus densément peuplées (746 h/km2 – 2° position après le
Bengale 766). Les facteurs du développement sont nombreux avec une agriculture
commerciale ancienne (côte des épices), une intervention de l’Etat précoce
(XVIII° siècle : royaumes de Travancore et Cochin), une valorisation de
l’éducation (missions chrétiennes) vite intégrée par les castes intermédiaires,
enfin une vraie réforme agraire et des investissements massifs dans les infrastructures
de santé et d’éducation menés par un gouvernement communiste. Le paradoxe du
Kérala, ce sont ses très bons résultats pour l’IDH mais des résultats
économiques moins bons avec un taux de croissance annuel de l’économie (PNB/tête)
1980-92 de 0,3%, contre 3,1% pour l’Inde et 7,6% en Chine.

Le Pendjab est souvent présenté
comme un modèle puisque c’est l’une des régions les plus emblématiques de la
Révolution Verte. Le choix d’un développement accéléré dans les régions les
mieux dotées à l’issue de la crise de subsistance de 1966 se porte sur le Pendjab
qui rassemble plusieurs atouts : un système agricole adapté aux plantes pour
lesquelles des variétés à haut rendement ont été développées (blé puis riz), une
taille des exploitations supérieures car il s’agit d’un front pionnier du XIX°
siècle, habité par une paysannerie éduquée (Sikh) auquel il faut ajouter la proximité
de Delhi qui autorise une industrialisation par PME très dynamiques créées par des
immigrants sikhs réfugiés du Pakistan. Le succès est indéniable puisque le Pendjab
représente 25% de la production indienne de céréales et obtient les meilleurs
rendements (3,5 t/ha pour le riz, et 4 t/ha pour le blé). Pour autant, la question de
l’appartenance du Pendjab à l’Inde a été posée avec un soulèvement
armé depuis le début des années 80 (20 000 morts) et l’assassinat d’Indira
Gandhi. Les modèles du Kérala et du Pendjab sont difficilement reproductibles
ailleurs en Inde.

Ces deux exemples démontrent que le
développement humain ou économique existe en Inde mais à quelle partie de la
population profite-t-il ?
Il faut désagréger la population indienne car les
effets du développement dépendent de la répartition de ses bénéfices. Les succès de
la Révolution Verte ont permis l’apparition d’une nouvelle paysannerie
capitaliste (bullock capitalist) constituée par les propriétaires de plus de 4 ha
qui ont pu moderniser leurs exploitations. Mais la situation n’est pas la même sur
l’ensemble de l’Inde.

Dans le Sud de l’Inde, les
moyens à gros propriétaires sont les castes dominantes qui ont réussi à bloquer les
réformes agraires ; leur domination se maintient. Dans le Nord,
principalement la plaine du Gange, ce sont les castes moyennes qui se lancent dans
l’intensification et la modernisation avec succès. La nouvelle conscience politique
qui émerge se fait au détriment des hautes castes car les castes moyennes obtiennent la
réservation de 52% des emplois administratifs. Cette nouvelle paysannerie moyenne forme
aussi un puissant lobby agricole qui défend les politiques de subventions de leur
activité.

Ils s’opposent ainsi directement à
l’autre nouvelle classe sociale en formation, la classe moyenne urbaine. Autre
paradoxe de l’Inde : l’absence d’exode rural sans mesure coercitive
(contrairement à la Chine). A partir de 1985, la NEP de Rajiv Gandhi met fin au taux de
croissance hindou : 1981-90 = 5,5% /an. Les premiers à tirer profit des
nouvelles opportunités économiques sont les cadres supérieurs du privé et du public
ainsi que les entrepreneurs grâce à leurs réseaux familiaux et sociaux. Cette forte
croissance bénéficie à une petite élite (40 millions), plutôt bourgeoisie que classe
moyenne. Bangalore avec ses entreprises de hautes technologies (l’Inde contrôle
15% du marché mondial des logiciels fabriqués à la demande
) et d’aéronautique
est l’archétype de cette réussite. Ce sont ces groupes sociaux dynamiques qui ont
le plus tôt appliqué le principe de capillarité sociale avec une limitation des
naissances pour favoriser l’ascension sociale, notamment l’éducation dans le
secteur privé (urbain), ou pour éviter le partage des moyens de production
(agriculteur).

 

3. Le difficile
compromis territorial
table des matières

Quel est le sens de rechercher une
voie indienne de développement
quand on voit la diversité des résultats pour
un même ensemble spatial ? Un retour à notre approche du développement, comme mise
en cohérence entre la société, son économie, son espace et sa culture, s’impose.

L’intégration des territoires
après l’indépendance
s’est faite sur la base des valeurs de la
citoyenneté et du sécularisme tout en sachant composer avec la diversité du nouvel Etat
comme le montre la réorganisation territoriale de 1956. En acceptant les revendications
linguistiques pour plus d’efficacité administrative, le nouveau découpage respecte
l’équilibre des castes dominantes qui bloqueront les tentatives de réforme agraire.
A une politique de développement fondée sur l’atténuation des inégalités de
mises en valeur par le colon britannique, succède un développement sélectif dans les
régions au plus fort potentiel (Révolution Verte) qui se traduit par une montée des
disparités spatiales. Les revers de la Révolution verte sont une politique alimentaire
avec des coûts de stockage croissant et une subvention des prix et des intrants qui
engloutit toutes les ressources du Public Distribution System. Autre problème,
l’environnement avec l’augmentation de l’usage des engrais, pesticides mais
aussi la construction de barrages pour l’irrigation. Début de mouvement contre la
déforestation en Uttar Pradesh, dans les montagnes avec le mouvement Chipko, paysans qui
s’enchaînent autour des arbres dans les années 80. Autre grand mouvement contre l’aménagement
de la Narmada avec 30 barrages majeurs qui nécessitent le déplacement d’1 million
de personnes et la submersion de 300.000 ha de forêts, et 200.000 ha de terres agricoles.

La Banque Mondiale qui avait approuvé les financements a retiré son support. Ces
mouvements font intervenir principalement des populations tribales, oubliés par le
développement.

 

La croissance des disparités spatiales
ne conduit-elle pas à une remise en cause de la cohésion territoriale
, comme le
montre la montée des régionalismes ? Les nouveaux mouvement des " fils du
sol
 " posent la question suivante : les fruits du développement
peuvent-ils être partagés ?

Nés en Andhra Pradesh au moment de la
réunification des pays téluguphones, ces mouvements réclament des quotas de
réservation des emplois sur critère territorial. Cette revendication a été reprise au
Maharashtra, dans la capitale économique de l’Inde, avec un biais ville contre
campagne puisque la Shiv Sena demande un quota de 80% de postes pour les locuteurs
maharatis de Mumbay. Il faut également souligner les conflits de plus en plus fréquents
entre les Etats pour le partage de l’eau, une ressource de plus en plus rare, avec
une opposition Etats d’amont et d’aval (Karnataka /Tamil Nadu - ruraux contre
ruraux, mais aussi ruraux contre urbain entre Penjab, Haryana et Delhi).

G. Heuzé s’interroge dans son livre " Où
va l’Inde moderne ?"
. Les bases sur lesquelles se sont élaborées la
construction de l’Inde il y a 50 ans sont fortement ébranlées. La justice
redistributive de l’Etat avec la discrimination positive est totalement détournée
au profit de la nouvelle paysannerie. Les Intouchables sont le plus souvent les victimes
des tensions sociales. On assiste à une multiplication des mouvements séparatistes
(Pendjab, Cachemire, N-E) avec découpage de plus en plus poussé et une ethnicisation du
territoire contraire à l’idéal de la nation indienne. Le sécularisme est remise en
cause avec la croissance des tensions inter-communautaires. La montée d’un
nationalisme hindou avec la destruction de la mosquée d’Ayodhia (6 décembre 1992
– Uttar Pradesh) suivie d’émeutes et d’une série d’attentats à la
bombe à Bombay a porté au pouvoir ces derniers (élections législatives de 1998, Atal
Valpayee premier ministre). Une des premières manifestations du nouveau gouvernement a
été la reprise des essais nucléaires entrainant une riposte pakistanaise.

Conclusion table des matières

Les problèmes aigus de l’Inde
depuis 1991 ne résultent pas directement de la libéralisation de l’économie qui
marque seulement la définition de nouveaux rapports de force entre les différents
groupes de la société. La façade uniforme de la Chine est peut-être une nouvelle
muraille de Chine bien trompeuse. En Inde les oppositions se manifestent, parfois
violemment mais le pluralisme s’exprime toujours. Le ressort des identités est
multiple en Inde, pas de dualisme simple : ville / campagne, Nord / Sud, caste /
classe ce qui est un élément d’amortissement des crises. Le mythe de
" l’unité dans la diversité ", de la civilisation comme facteur
d’unité n’est plus un ciment suffisant. Comme l’Europe, l’Inde doit
construire sa société = un minimum de vouloir vivre ensemble dans le même espace.

 

Bibliographie générale table des matières

  • Le Bras (H), 1994, Les limites de la planète, Flammarion, Champs n°345, 351p. Une brillante remise en cause des mythes les plus courants en matière de population.

Bibliographie sur
l’Inde

  • Ewenczyk (S), Weibel (P), 1981, L’Inde et le non-développement, Hatier, profil société n° 1004, 80p. Une courte synthèse qui date un peu mais pose clairement les problèmes de l’Inde à la veille de la libéralisation de l’économie.
  • Naipaul (V.S.), 1992, L’Inde un million de révoltes, Plon, Paris, 583p. Ceux qui veulent aller plus loin et découvrir de l’intérieur une Inde sans fakirs ni gueux, pourront se laisser guider par un des grands romancier indien (disponible en poche).
  • Heuzé (G), 1993, Où va l’Inde moderne ?, Conjectures politiques cahier n°3, L’harmattan, Paris, 190p. Une analyse des derniers bouleversements socio-politiques qui secouent l’Union indienne d’aujourd’hui.
  • Durand-Dastes (F), 1995, Monde indien, Géographie Universelle tome VIII, Belin-Reclus, Paris, pp 250-463. La plus récente synthèse géographique sur l’ensemble du quasi-continent.
  • Jaffrelot (C), 1996, L’Inde contemporaine, de 1950 à nos jours, Fayard, Paris.742 p. Le plus récent tableau historique de l’Inde depuis l’indépendance jusqu’à nos jours.
  • Drèze (J), Sen (A), 1996, India : economic development and social opportunity, Delhi, Oxford University Press, 292 p. Une mise en perspective de la situation indienne par le dernier prix nobel d’économie.
  • Jaffrelot (C), 1998, La démocratie en Inde, Fayard, L’espace du politique, 321p. Un ouvrage pour comprendre cette autre spécificité indienne, le développement dans la démocratie.
  • Etienne (G), 1998, Chine-Inde le match du siècle, Presse de sciences Po, 271 p. Une synthèse économique des dernières évolutions des deux principaux foyers de peuplement de la planète.

Revues

  • Durand-Dastès (F), 1993, L’Inde, Documentation photographique, N° 7018, la documentation française.
  • " L’Inde contemporaine ", in Historiens et Géographes, N°356, Février-Mars 1997.
  • Revue Hérodote, Racine " Vers une géopolitique de l’Inde ", N°33-34 (1984), p89-116, et le numéro spécial Inde N°71 (1993).
  • Espace populations Sociétés, 1997 2/3, Les populations du monde indien.

 

 

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