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Publié : 12 septembre 2005

Les paysans dans la société d’Ancien Régime : nouvelles problématiques

Conférence de Monsieur Jean-Pierre Jessenne, Professeur à l’Université de Rouen.

LES PAYSANS DANS LA
SOCIÉTÉ FRANCAISE D’ANCIEN RÉGIME : NOUVELLES PROBLÉMATIQUES

Conférence prononcée le 21
avril 1999
par M. Jean-Pierre JESSENNE, professeur à l’Université de Rouen.

PLAN

Introduction
1. La vitalité renouvelée et
multiforme de l’étude de cas
2. La dimension interprétative de
l’histoire
3. Utilité et diversité des regards
croisés


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Introduction table des matières

Que met-on derrière le mot
" paysans " ? Equivoque du terme ; pris ici au sens de
l’ensemble des habitants qui vivent prioritairement du travail agricole.

Dans la société française du XVIe et XVIIe
s., les paysans ne forment pas un groupe isolé mais sont une composante à part entière
de l’Ancien Régime, dans sa dimension seigneuriale et politique notamment.

Immensité du sujet donc problématiques
nouvelles : cela amène à exclure des considérations trop générales au profit de
quelques exemples significatifs de l’évolution de l’histoire rurale.

On verra donc :

  • la vitalité de l’étude de cas dans
    l’historiographie

  • le problème de l’interprétation
    globale par rapport à la multiplicité de ces études

  • d’autres approches croisées.

 

 

La vitalité
renouvelée et multiforme de l’étude de cas
table des matières

 

L’histoire rurale connaît une
multiplication des études de cas qui se réclament souvent de la micro-histoire sans que
le sens de celle-ci soit bien spécifiée, notamment par rapport à la classique
monographie qui a occupé large place dans la tradition historiographique française
[Référence : Revue Histoire et Sociétés rurales 1995 n°3,
" l’histoire rurale en France "].

Un type d’étude de cas classique :
la monographie locale ou régionale :

Antécédents : plusieurs travaux
dans la deuxième moitié du XIXe, dont Léopold Delisle qui réalise une étude sur la
condition de la classe agricole et l’état de l’agriculture au Moyen-Age (1851)

Les grandes thèses de géographie
régionale, parues au début du XXème siècle, ont toutes un susbtrat historique comme la
thèse de Jules Sion, Les paysans de la Normandie orientale (1909).

La période 1955 - 1980 constitue
les " Trente glorieuses " de l’histoire rurale par la démarche
monographique, marquée par de grandes thèses : P. Goubert et le Beauvaisis,
Saint-Jacob et la Bourgogne, Poitrineau et la Basse-Auvergne, Le Roy Ladurie et le
Languedoc, Jacquart et l’Ile-de-France. La thèse de Guy Lemarchand (1989) sur le
Pays de Caux clôt ce cycle.

Tous ces travaux présentent trois
points forts :

  • on délimite un espace en fonction
    de limites provinciales ou administratives dont les limites ne sont guère interrogées.

  • on examine la vie rurale dans
    toutes ses composantes : conditions naturelles, structures agraires, vie
    communautaire, démographie, productions....

  • démarche en forme de
    puzzle : juxtaposition d’éléments pour recomposer un tableau d’ensemble.

L’aboutissement de ces travaux
est l’essai de synthèse L’histoire de la France rurale (Seuil 1975) sous la
direction de G. Duby et A. Wallon, en fait largement régionalisée.

 

Depuis la fin des années 70 se
développe la micro-histoire dont Ginzburg est l’initiateur. Diffère-t-elle de la
précédente ?

La micro-histoire est une révision
de l’histoire sociale comme étude des phénomènes de masse ; elle met
l’accent sur les relations entre les hommes dans leur constante adaptation. Exemple
rural caractéristque : Giovanni Levi Le pouvoir au village, histoire d’un exorciste
dans le Piémont du XVIIème siècle (Gallimard).

Par rapport à d’autres études
de cas, la micro-histoire se caractérise par quatre traits spécifiques :

  • l’insistance sur les
    relations, sur les réseaux ;

  • le dépassement des données
    narratives ou factuelles (dans le cas de G. Levi, un procès en sorcellerie et la vente de
    terres) pour rechercher leur mode d’élaboration et leurs enjeux ;

  • la mise en rapport de données
    ponctuelles avec des processus généraux ;

  • l’importance accordée à la
    manière dont l’histoire se donne à lire : attention accordée au récit, au
    discours historique, à la manière dont il se construit.

Le livre d’Alain Corbin sur Le
monde retrouvé de Louis-François Pinagot (Flammarion) peut dans une certaine mesure
s’interpréter comme une variante de cette démarche.

 

Mais en même temps depuis dix ans
nombreuses autres versions d’étude de cas, trois exemples :

Jean Vassort, Une société
provinciale face à son devenir : le Vendômois aux XVIII et XIXè siècles,
Publications de la Sorbonne, 1995. Le livre s’interroge sur les implications du choix
d’un territoire : le Vendômois est une entité administrative, un duché-pairie centré
sur Vendôme, mais sur le plan agricole, c’est une région hétérogène : le
nord du Perche est un pays de bocage, l’est du Loir appartient à la petite Beauce
tandis que la vallée du Loir constitue un troisième ensemble.

L’ouvrage a une démarche
classique de monographie mais avec des approches neuves : il étudie les activités et
spécialités agricoles, les structures sociales et la paysannerie. Celle-ci, derrière
une appellation uniforme est, en réalité, très hétérogène : l’étude des
rôles de taille montre une société bipolarisée à Lancé, en Beauce ce qui n’est
pas le cas dans la zone du Perche.

Le livre étudie également les
réseaux relationnels et les rapports à l’espace, ce qui permet de remettre en cause
le cliché d’un monde rural isolé et condamné à l’endogamie : on
constate une forte mobilité sur un rayon de 10 à 20 km avec un sens nord-ouest / sud-est
dominant ; ainsi réapparaît la différenciation des pays agricoles : par leurs
besoins de main d’œuvre, Beauce et val du Loir exercent une attraction sur le
bocage du Perche. Le Vendômois est donc un milieu en réajustement permanent grâce à
une mobilité locale forte ; il s’y ajoute une mobilité interrégionale :
des Auvergnats viennent faire les moissons beauceronnes. Il entremêle les itinéraires
individuels comme la vie de Pierre Bordier, laboureur aisé, ses aires de déplacement,
ses attaches familiales. Ainsi se dessine une géographie des aires attractives autour de
Vendôme et de Blois où il réalise ses investissements fonciers.

 

Dans une perspective à la fois
proche et différente, Dominique Zumkeller étudie le pays genevois et les
complémentarités de terroirs entre vallée et moyenne montagne. A l’échelle de
petits territoires, l’agriculture se modifie par l’introduction de changements
complexes et variés, par des ajustements progressifs, plutôt que par une
" révolution agricole "[Le paysan et la terre (Agriculture et
structure agraire à Genève au XVIIIe siècle),Genève, Editions Passé-Présent, 1992,
375 p].

 

Troisième exemple : Jean Marc
Moriceau et Gilles Postel-Vinay étudient les Chartier, grands fermiers de l’Ile de
France, au nord de Paris pour comprendre les stratégies qui permettent à une famille de
demeurer en place du XVIIè au XIXè siècle [Ferme, entreprise et famille. Grande
exploitation et changements agricoles, XVIIe-XIXe siècles, Paris, Editions du CTHS, 1992,
397 p]. Au XVIIè siècle (1632-1700), sur 197 membres de la famille reconstituée, 129
sont exploitants agricoles, 17 sont ecclésiastiques, marchands, officiers. Dans la
période 1760-1830, la majorité est toujours composée d’exploitants mais on trouve
également des marchands et des professions libérales : la famille demeure une
famille de grands fermiers mais elle place également ses enfants en fonction des métiers
accessibles selon le système de promotion de l’époque considérée. Quant au
patrimoine foncier, il s’est accru jusqu’à constituer à la fin de la période la
majeure partie de l’assise de l’exploitation ; cette stratégie est
entamée des 1760 mais connaît une forte accélération avec la vente des biens
nationaux.

 

 

La dimension
interprétative de l’histoire
table des matières

 

La multiplication des études
de cas ne fait pas une histoire globale : l’émiettement considérable de
l’histoire pose le problème de la généralisation.

L’histoire rurale est saisie
par le doute, voire par la " crise de l’histoire ", alors
qu’elle a développé jusque dans les années 80 des modèles interprétatifs.

  • Le modèle
    démographico-malthusien est celui de l’Histoire de la France rurale. E. Le Roy
    Ladurie y développe l’interaction sur la longue durée entre le nombre des hommes et
    l’évolution de la production. Dans cette perspective, la transformation des
    systèmes économiques est un lent glissement où la seigneurie est la " matrice
    du capitalisme " ; il n’y a donc pas contradiction entre capitalisme
    et féodalisme.

  • Le passage du féodalisme au
    capitalisme par rupture (années 70-80) a eu A. Soboul et G. Lemarchand comme interprètes
    principaux. La structure du capitalisme moderne a été déterminée par le rapport
    interne de décomposition du système féodal dérivé au cours de l’Ancien Régime.

  • L’historiographie
    anglo-saxonne a insisté sur le rôle du marché comme facteur de transformation.

L’histoire rurale
jusqu’aux années 80 n’a donc pas refusé l’interprétation générale.

 

Cependant, depuis une vingtaine
d’années, celle-ci est refoulée derrière des questions multiples.

  • La question de la révolution
    agricole : y a-t-il un moment spécifique de basculement pour caractériser la hausse
    de productivité ? Récemment, J-M Moriceau a souligné les progrès de la deuxième
    moitié du XVIIIè siècle qui méritent de réhabiliter la notion de révolution
    agricole. Mais il faut sans doute penser en termes de productivité et non en en termes de
    rendement et de production.

  • Le débat sur la structure des
    exploitations : la grande ferme est-elle le point de départ et le support du
    changement agricole ? Pour J-M Moriceau (étude sur l’Ile de France), c’est
    la grande ferme ; pour J-M Boehler, la petite exploitation alsacienne est aussi le
    cadre du changement car elle peut favoriser l’intensification. La structure de
    l’exploitation ne joue sans doute pas un rôle déterminant.

  • Quels furent les liens entre
    transformations et Révolution française ? La réponse constitue un retour partiel
    au passage du féodalisme au capitalisme sous des aspects ponctuels comme le partage des
    communaux.

  • Quel lien entre
    l’individualisme agraire et la disparition des communautés villageoises ? Ce
    lien est-il réel ou s’agit-il de l’adaptation des relations communautaires
    comme cadre de la vie collective ?

  • Le problème de l’accès au
    marché : l’étude des foires ou de la part de la production agricole qui est
    vendue donne des réponses multiples. Les paysans vendent ou retiennent leur production
    selon les cas, mais il n’y a pas d’atavisme autarcique.

  • La proto-industrialisation :
    la recherche valorise la part d’initiative paysanne ; dans le Saint-Quentinois,
    étudié par D. Terrier, ce n’est pas seulement, l’entrepreneur urbain qui
    cherche la main d’œuvre rurale moins chère, ce sont les paysans qui choisissent
    leur production, leur marchand...

 

Les angles d’analyses se multiplient
 ; la complexité est mise en exergue. Comment alors recomposer dans cette multiplicité
une globalité, une synthèse pour éviter l’impression d’émiettement de
l’objet historique rural ?

Il faut nécessairement prendre en
compte l’hétérogénéité de la société paysanne. Sur quels critères ?

La structure des exploitations,
croisée avec d’autres critères, permet les différenciations suivantes : les démunis,
les dépendants, les indépendants précaires, exploitants aux limites du seuil
d’indépendance (critère spécifique du monde rural : disposer d’une
exploitation qui permet de vire), les indépendants (laboureurs notamment), le groupe
dominant rural des grands exploitants .

Selon les régions, ces catégories
portent des noms très différents, voire contradictoires d’une région à une
autre : les laboureurs du Bassin parisien correspondent aux métayers de la France de
l’ouest et aux ménagers du Midi, tandis qu’en Picardie, les ménagers sont aux
limites de la dépendance.

Il faut donc réintroduire dans les
analyses sociales, des " catégories " qui essaient d’échapper
au caractère aléatoire et local des dénominations ; cette recomposition doit être
menée en s’entendant sur le mode d’élaboration des catégories pour leur
donner une validité qui dépasse l’étude de cas.

 

Pour échapper à la diversité
régionale, il faut restituer non plus des régions mais des profils agricoles et ruraux,
non plus des territoires pré-déterminés par des critères administratifs mais des
ensembles spatiaux caractérisés par les orientations agricoles, les structures sociales
(propriété, exploitation), les phénomènes de pouvoirs. Cela peut donner pour la France
cinq profils agricoles :

  • Les pays de grande culture à
    structure sociale bipolaire : grands exploitants / dépendants (Beauce).

  • Des profils démocratisés ou de
    petite paysannerie : petite exploitation à polyculture complexe et productions
    spéculatives comme plantes textiles et oléagineux (Alsace, Flandre).

  • Des régions d’exploitations
    moyennes de type familial aux contrastes sociaux atténués avec passage de la polyculture
    traditionnelle à une spécialisation croissante dans l’élevage aux XVIIIè et XIXè
    siècles (France de l’ouest).

  • Profils étagés :
    juxtaposition de types d’exploitation divers avec orientations variables :
    marges du Bassin parisien, Gâtinais.

  • Profil montagnard : des
    points communs avec le troisième profil mais la place exceptionnelle occupée par les
    communaux impose une organisation spécifique de la vie collective.

Cette recomposition permet
d’insister sur la variété des voies d’accès à l’agriculture intégrée
capitaliste par juxtaposition et complémentarité des profils adaptés aux productions
qui les caractérisent : l’activité d’élevage caractérisée par un
travail régulier tout au long de l’année coïncide avec une main d’œuvre
familiale tandis que la grande culture céréalière et betteravière (au XIXè s) utilise
une main d’œuvre saisonnière qui correspond à une société bipolarisée, les
dépendants vivant du travail textile ou d’activités complémentaires. Ces
différentes formes économiques et sociales ne sont donc pas des signes
d’archaïsme.

 

Utilité et diversité
des regards croisés
table des matières

 

En même temps l’histoire rurale,
s’enrichit de multiples approches thématiques nourries des problématiques issues des
autres domaines de la recherche historique.

 

L’histoire des
représentations : elle vise à débarrasser l’histoire des paysans des clichés
qui ont traversé tout le XXè s : clichés de l’unité du monde paysan fondée
sur le travail de la terre, de la rusticité par osmose entre le travail de la terre et le
comportement social (d’où le schéma politique : alternance de passivité,
d’apathie et de brusques flambées de violence). L’histoire des représentations
s’intéresse donc aux manières dont on a représenté les paysans :
vocabulaire, littérature, iconographie.

Cf le travail de J. Cornette
(Bulletin de la Société des historiens modernistes) sur le tableau de Le Nain, Le Repas
des paysans, Musée du Louvre, avec trois niveaux de lecture :

  • analyse descriptive :
    personnages et objets permettant de déterminer des types paysans ; synthèse de la
    société paysanne avec l’hypothèse qui a longtemps prévalu : la visite
    d’un paysan aisé à un paysan pauvre.

  • interprétation
    allégorique avec une signification christologique : scène eucharistique
    transposée dans la vie quotidienne, comme en témoignent le pain et le pichet au centre
    du tableau. Le Nain appartenait à la paroisse Saint-Sulpice, il était membre de la
    Compagnie du Saint Sacrement.

  • Une troisième dimension vient se
    greffer sur l’interprétation eucharistique : le thème du pauvre qu’il
    faut secourir dans le contexte de la multiplication des confréries de charité à
    l’époque de saint Vincent de Paul.

 

Les paysans et la politique

Les interprétations traditionnelles
sur la passivité du monde paysan ont prévalu jusqu’aux années 1960-70. Dans la
voie ouverte par les travaux sur les comportements politiques paysans sous la Révolutions
et le pouvoir local (R. Dupuy, G. Fournier, JP Jessenne... Par exemple sous la direction
du premier, Pouvoir local et Révolution, la frontière intérieure, Presses
universitaires de Rennes, 1995, 577 p). : réappréciation en cours de la prise en charge
paysanne des affaires publiques, du rôle de la communauté villageoise...
L’interprétation de la monarchie absolue s’en trouve modifiée : dans les pays d’Etats,
les Etats provinciaux sont les intermédiaires importants avec les communautés
villageoises ; les intendants eux-mêmes doivent composer avec les rapports de force au
sein des provinces. Les affaires ainsi traitées sont souvent d’enjeu
local, mais sans coupure avec les affaires générales, les impôts notamment. De
même, la rédaction des cahiers de doléances n’est pas seulement la transposition
de mots d’ordre venus de l’extérieur mais l’amalgame de luttes d’influences
diverses et d’une prise de parole spécifiquement paysanne.

 

Une histoire en mouvement au
croisement des voies actuelles de l’histoire, non une bulle de fixité factice.

 

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