Vous êtes ici : Accueil > Ressources pour les enseignants > Se documenter > Ressources scientifiques > Le Japon : mises au point géographique et géopolitique
Publié : 12 septembre 2005

Le Japon : mises au point géographique et géopolitique

Conférence de Monsieur Philippe Pelletier, Professeur à l’Université de Lyon II.

 

LE
JAPON :
MISES AU POINT
GÉOGRAPHIQUE ET GÉOPOLITIQUE

Conférence
de Monsieur Philippe PELLETIER
Professeur à l’Université de Lyon II


L’approche
choisie par Philippe Pelletier dans sa conférence délaisse
volontairement l’économie et la réussite japonaises,
bien connues et relativement accessibles pour tous, pour privilégier
un point de vue historique et socio-culturel moins souvent
abordé. En effet, depuis une vingtaine d’années, les
Japonais eux-mêmes, lassés de n’être considérés
que comme des " economic animals ", orchestrent
un retour sur leur culture et leur société qui prend
la forme d’une thématique identitaire, voire chauvine. Sans
que se constituent à proprement parler de véritables
mouvements néo-fascistes comme il en existe en Europe, on assiste
au renouveau d’un courant diffus fortement nationaliste, qui
s’appuie sur la vogue des " Traités de japonité "
où une vision nippocentriste est opposée à un
monde extérieur global et uniforme.

	C’est
aussi par la même voie que s’explique l’élection comme
maire de Tokyo de Ishigara, l’auteur du best-seller " Le
Japon qui peut dire non
 ", écrit en collaboration
avec le PDG de Sony, Molita, et publié en 1989. Ce livre, un
réquisitoire virulent contre les Américains et le Gatt,
pose la question de l’adhésion du Japon à la mondialisation.
Son succès en a fait l’emblème du courant nationalo-populiste.

	La
force de ce retour sur le passé s’explique par deux enjeux :

· la place du Japon dans la sphère internationale ;
· l’avenir de la société nippone secouée
par des turbulences.

  • Le Japon est-il toujours " un géant économique, mais un nain politique " ?

Cette
formule est de moins en moins vraie si l’on pense aux diverses occasions
où le Japon fait entendre sa voix dans les instances internationales,
à sa revendication d’entrer dans le Conseil de sécurité
de l’ONU comme membre permanent, et surtout au fait qu’il entretient
la 4ème armée mondiale
.

La
" remilitarisation " du Japon résulte d’un
accord entre R. Reagan et K. Nagasone (alors premier ministre) pour
qu’une partie du poids de la défense dans le Pacifique soit
transférée au gouvernement japonais. Le budget militaire
en a été doublé et s’élève
aujourd’hui à 5000 milliards de yen (1% du PIB). Ainsi l’armée
japonaise équivaut techniquement à celle de la France
(moins les sous-marins nucléaires).

Dans
la même démarche, est toujours à l’ordre du jour
la révision de l’article 9 de la Constitution par lequel le
Japon vaincu de l’après-guerre renonçait à une
armée offensive et au nucléaire.

Enfin,
les historiens japonais se livrent à une relecture de l’impérialisme
des années 30 et 40 dont on peut voir les échos jusque
dans les manuels scolaires.

  • La société japonaise affronte de profondes secousses

L’entrée
du Japon dans la mondialisation néo-libérale entraîne
une dérégulation que supporte mal la société
japonaise. Avec les licenciements massifs, y compris dans les grandes
entreprises, c’est la fin de l’emploi à vie, même si
ce dernier ne concernait en fait que 25% des salariés ; c’en
est fini aussi de l’avancement à l’ancienneté remplacé
de plus en plus par une promotion au mérite.

La
conséquence est évidemment une montée dramatique
du chômage qui frappe 3 millions de Japonais,
soit officiellement 4,5% de la population active, chiffre qu’il faudrait
en réalité doubler pour être en accord avec la
définition du BIT. Et comme dans nos pays, la précarité
crée une catégorie croissante de nouveaux pauvres
désormais visibles dans les rues.

Ces
turbulences hypothèquent fortement l’avenir. La conséquence
la plus palpable est la forte abstention (40%) qui marque les dernières
élections et le succès du Parti communiste qui a obtenu
8 millions de suffrages soit le double de ses scores précédents.

Mais
il existe aussi des formes de résistance à cette
évolution et l’exemple de l’île d’Okinawa peut
être éclairant. Une forte identité locale fondée
sur une langue propre et la lourdeur de la présence des bases
militaires américaines, qui entre autres choses occupent les
meilleures terres arables, provoquent à Okinawa la montée
d’un régionalisme centrifuge. Le gouvernement japonais a obtenu
que la prochaine réunion du G8 ait lieu dans l’île et
cherche une issue qui pourrait être trouvée par la création
d’une zone franche, voire peut-être d’un paradis fiscal revendiqué
par certains pour combler un " trou " en Asie.

Se
pose aussi la question d’un choix entre le communautarisme traditionnel
et l’individualisme " à l’occidentale ".
Face aux déchirements du tissu social, le groupe constitue
un refuge et une force dont usent les Japonais. Mais en même
temps le système encourage le gagneur individuel et égoïste
fréquent dans la jeunesse dorée, pendant qu’émerge
aussi un " je " plus émancipé, véritable
acteur social à l’échelon local, rôle que jouent
par exemple de nombreuses femmes.

 

La
deuxième partie de la conférence de Philippe Pelletier
aborde quatre mises au point destinées à éclairer
d’un jour neuf quelques idées reçues sur le Japon.

  • Le Japon n’est pas un petit pays

Archipel,
le Japon dispose d’un vaste espace maritime qui en fait le
10 ème pays par sa superficie, au même rang que
l’Inde. C’est pourquoi Philippe Pelletier parle de " surinsularité "
et d’une " Japonésie ".

L’insularité
topographique est également dynamique : c’est une périphérie
qui a évolué au fil des siècles, servant tantôt
de barrière, tantôt de sas, et souvent des deux à
la fois.

La
richesse halieutique exceptionnelle à la rencontre de plusieurs
courants marins a permis aux Japonais d’avoir un bon niveau de nutrition
sans être obligés de recourir à des défrichements
ou des mises en cultures de pentes avec des terrasses.

C’est
pourquoi le développement s’inscrit ici dans une logique d’intensification
localisée
et non d’extension dans l’espace. Les investissements
se sont massivement faits sur les terroirs déjà exploités,
par une densification en hommes et en richesses dont la mégalopole
contemporaine est le meilleur exemple.

  • Le Japon ne manque pas de ressources naturelles

Certes
il n’y a ni pétrole, ni uranium..., mais le Japon est ou a
été riche de certaines ressources du sol et du sous-sol.
En premier lieu, celles de la mer, et celles de son agriculture, en
particulier le riz.

Mais
il ne faut pas négliger les mines d’or, d’argent et de cuivre
qui ont fait du Japon du XVème siècle un Eldorado recherché
par Christophe Colomb. La production de ces métaux a été
si abondante que le Japon en avait interdit l’exportation. Les profits
ont été réinvestis sur place sous le contrôle
de l’aristocratie guerrière au cours des XVIème et XVIIème
siècles. On a pu parler d’une " révolution
industrieuse
 " où le textile était un
moteur, qui, par ses structures jointes à l’alphabétisation,
a assis les bases de l’ère Meiji. L’exemple du coton
éclaire bien le processus. Largement produit dans le Sud-Est
du pays, sa culture a été ruinée par la concurrence
des cotons indien et chinois à la fin du XIXème siècle.
Toutefois la fabrication de cotonnades épaisses à gros
fil a résisté aux marchandises anglaises car elles étaient
davantage appréciées sur le marché local.

Si
aujourd’hui les mines de charbon sont toutes fermées,
le minerai a été très important dans la reconstruction
du pays après la guerre. Enfin, le Japon détient une
richesse d’avenir, l’eau, tant maritime que douce, qui assure
l’irrigation, l’hydroélectricité, la satisfaction des
besoins industriels et domestiques.

  • Le Japon n’a pas été fermé

Ce
que les Japonais appellent Sakoku (" fermeture ")
s’étend de 1643 à 1853 et correspond à l’ère
du Shogounat. Pendant cette période, les Japonais ne pouvaient
pas quitter le pays sans risquer la peine de mort à leur retour,
les étrangers étaient étroitement surveillés.
Toutefois, le Japon n’ignorait pas le monde extérieur. Les
Hollandais pouvaient s’installer dans une île de la baie de
Nagasaki et les Chinois avaient un quartier réservé
dans cette ville. Trois autres portes, Okinawa, Tsushima et Hokkaido,
permettaient un commerce important et un contact permanent pour une
élite modernisée.

Mais
la période du Sakoku a bien correspondu a un repli sur soi
qu’il faut concevoir dans l’ensemble de l’aire asiatique, où
le Japon vit aux côtés de la Chine. Le recentrage
terrestre est en effet une idée chinoise, celle que met en
pratique la dynastie Ming au XVIème siècle. Il s’oppose
à l’ouverture marchande vers l’outre-mer qui éloigne
les peuples des idéaux confucéens. Et c’est à
l’imitation de la Chine que le Japon opère son propre recentrage
au moment où la pensée de Confucius pénètre
aussi dans l’archipel.

Un
tel rapprochement entre Japon et Chine est une question qui
intéresse aussi notre actualité. Il semble en effet
inévitable d’envisager un nouveau leadership sur l’Asie pacifique
que se partageraient ces deux puissances, surtout après l’amère
déception des Japonais face à la nouvelle Russie. Cette
région du monde est dominée par les capitaux japonais,
mais elle doit aussi supporter le dollar et les bases américaines.
Une volonté d’indépendance fondée sur des valeurs
asiatiques anime les deux pays qui multiplient les voyages et les
rencontres. Le Japon souhaite par exemple que la Chine assiste au
prochain G8 d’Okinawa.

Enfin
c’est l’ère Meiji qui a entériné le concept d’une
" fermeture " du Japon pour accuser le contraste
avec sa propre volonté d’ouverture.

  • Le Japon n’est pas trop peuplé

Les
¾ de l’espace japonais sont presque vides et on a déjà
vu comment le Japon obéit à une logique de concentration
sur quelques plaines comme le Kantô ou le Kansai. Le " trop
de population " expliquerait pour les Occidentaux l’impérialisme
des années 30. Alors qu’à la même période
le gouvernement menait une vigoureuse propagande nataliste.

Les
années 20 ont été une période difficile,
marquées par une grande misère rurale et la saturation
démographique de certaines îles, même si ces difficultés
étaient sans doute davantage liées au régime
foncier très pesant. Et il est exact que le gros des colons
vers la Corée ou la Chine était originaire de ces régions.
Mais en réalité la transition démographique,
précoce ici, date des années 20, et c’est précisément
au sommet de la propagande nataliste que la baisse de la natalité
devient significative. Une lecture du film " L’Empire
des sens
 " montre que le refus de la natalité
est une forme de résistance à la militarisation du pays.
Par ailleurs les Japonais, malgré l’épisode de conquête
sur l’Asie, sont rétifs à l’émigration et au
déracinement. Même l’île de Hokkaido est longtemps
restée hors du champ de leur installation.

Les
Japonais saturent plutôt leurs espaces de vie, comme dans la
mégalopole, dont les extensions sont avant tout périurbaines
et englobent les espaces immédiatement voisins jusqu’à
Sendai. On assiste aujourd’hui à l’arrivée d’une immigration
asiatique
qui se concentre surtout sur Tokyo. Aux côtés
des Coréens et des Chinois, apparaissent des Brésiliens
d’origine japonaise, des Philippins, des Thaïlandais et des Bengalis.
Il s’agit d’une immigration d’hommes, jeunes, célibataires,
attirés par le yen fort, qu’encourage le gouvernement car ces
nouveaux arrivants se contentent des emplois à " 3K ",
c’est-à-dire, pénibles, dangereux et salissants. Ils
sont rejoints par des femmes travaillant dans le commerce appelé
pudiquement " de l’eau ", c’est-à-dire
des bars et de la prostitution. Enfin 300 000 clandestins viennent
gonfler les effectifs.

Le
film " Tokyo-skin " est un
bon témoignage du double regard et des incompréhensions
entre Japonais et immigrés, ici un Chinois et un Pakistanais.

On
invoque aussi la question du vieillissement de la population.
Mais les récentes statistiques montrent qu’il est d’abord sensible
dans le Japon rural de l’ " envers " où
on assiste à une véritable mort des villages. Parfois
des efforts de redynamisation autour de cultures (plantes aromatiques)
ou de la mer (aquaculture) sont tentés par des jeunes originaires
de ces villages.

 

Réponses
rapides à des questions complémentaires

  • La " fin " d’un Japon prospère a-t-elle une réalité ou le Japon est-il un phénix capable de surmonter toutes les crises ?

Dans
l’actuelle crise, le gouvernement japonais a massivement aidé
les banques à se redresser en faisant payer ces sacrifices
aux salariés, en particulier par une hausse de la TVA. Pour
l’instant cette rigueur est largement acceptée et il semble
bien qu’une telle politique se poursuivra.

  • Quelle place pour le Japon dans la " nouvelle économie " ?

On
a pu croire le Japon très en retard, mais depuis un an ce retard
est comblé à grande vitesse après une période
de réflexion et de mûrissement typique de la méthode
suivie par les responsables nippons. Aujourd’hui le nombre de connexions
à Internet place le Japon en deuxième position après
les Etats-Unis.

  • Comment est ressentie l’entrée de Renault dans le capital de Nissan ?

Le
Japon est entré dans la mondialisation et 12% de sa propre
production est désormais fabriquée à l’étranger.
Par obligation de réciprocité, le Japon devait assouplir
ses règles. L’accueil de Renault va aussi entraîner une
nécessaire restructuration des usines et il est probable que
les Japonais ne sont pas mécontents de laisser amorcer " ce
sale boulot " par des étrangers.

  • Quelle est la place de l’Empereur ?

Personnage
très populaire et emblématique, l’intérêt
qu’il suscite est à rapprocher du regain des études
historiques et de toute la relecture du passé en cours de développement.

 

téléchargez
 !


Vous pouvez télécharger cette conférence aux formats
suivants :

Attention
 : les fichiers sont compressés à l’aide de Winzip 7.0. Si vous ne
possédez pas cet utilitaire, vous pouvez le télécharger au préalable
sur le site web de l’éditeur : http://www.winzip.com