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Publié : 12 septembre 2005

Les grandes villes d’Afrique

Conférence de Mr Alain Dubresson, Professeur à l’Université de Paris X Nanterre.


LES GRANDES VILLES D’AFRIQUE

Alain DUBRESSON,
professeur à l’Université de Paris X Nanterre.

Conférence universitaire prononcée au
C.R.D.P. de Rouen Mont-Saint-Aignan le mercredi 20 janvier 1999.

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La vitesse
du phénomène d’urbanisation s’accélère en Afrique. Le devenir des
populations africaines et de l’organisation de l’espace africain passe donc
nécessairement par la prise en compte de l’urbanisation. L’accent sera mis ici
sur trois aspects transversaux :

 

Le
problème de la mégapolisation.
table des matières

Vitesse de la croissance urbaine vers
1950 : + 5 % par an ; en 1980 : + 4,5 % par an. La croissance est plus
lente au Maghreb, au Machrek, en Afrique du Sud, plus rapide dans l’Afrique
subsaharienne. Il existe donc des Afrique urbaines.

Cependant, partout, la croissance depuis
1950 jusqu’aux années 80 a favorisé les " grandes villes "
(plus d’un million d’habitants) :

  • La période coloniale a été fondatrice de villes, avec un impératif économique (sites capables d’être des outils d’échange) et un impératif sanitaire (sites topographiques favorables pour protéger les Européens des " fièvres ") d’où la préférence donnée aux littoraux (sur 33 villes de plus d’1 M d’hab, 18 sont des ports maritimes).
  • Depuis les indépendances, les villes les plus importantes du réseau colonial ont bénéficié :
    • des infrastructures urbanistiques liées à la fonction de capitale, avec appel de main d’œuvre
    • du développement d’outils d’échange liés à l’économie de rente minière ou agricole
    • de la conjoncture de croissance, avec des investissements étrangers et une certaine industrialisation.

Depuis les années 1980, la croissance
urbaine des villes petites et moyennes est plus importante que celle des grandes
villes : déhiérarchisation du rythme de la croissance : l’apport
migratoire n’est plus le principal vecteur e la croissance urbaine.

C’est l’effet de la
" crise " urbaine africaine : rupture des régulations
antérieures :

  • rupture du cycle d’accumulation de la rente (effondrement des cours) et raréfaction des ressources extérieures.
  • crise financière des Etats sous " ajustement structurel " exigé par la Banque mondiale. La crise s’inscrit dans les espaces et dans les villes.
  • échec des politiques urbaines mises en œuvre pour régler la question de l’habitat du plus grand nombre, en raison de la vitesse de l’accroissement démographique.

Conséquences :

Les économies urbaines offrent de moins
en moins d’emplois alors que la demande est de plus en plus forte.

Les villes qui étaient intégratrices
sont devenues des systèmes d’exclusion. La crise s’accompagne d’un
mouvement de retour vers les campagnes. L’accroissement naturel est devenu le
principal moteur de la croissance urbaine, malgré la baisse de la fécondité. Cependant,
les jeunes de moins de 20 ans représentent 40 à 50 % de la population des grandes
villes : l’effet d’inertie des phénomènes démographiques assure le
maintien des situations existantes.

 

Une macrocéphalie généralisée ?
Des monstres urbains en Afrique ?

Prudence et nuance dans la réponse :

  • Le poids relatif des plus grandes villes varie selon les pays : Conakry = 80 % des citadins de Guinée, mais Johannesburg = 14 % des citadins d’Afrique du Sud.

L’évolution est
contradictoire selon les pays (augmentation du poids relatif pour Dakar, Khartoum et
diminution au Kenya, en Tanzanie, en Afrique du sud ).

  • Il n’existe pas un mais des systèmes urbains contrastés :

Au sein des Etats : monocéphalie (+
50 % de la pop. urbaine du pays : Angola, Tunisie)

bicéphalie : Cameroun, Malawi

polycéphalie : Nigéria, Afrique du
Sud

Systèmes urbains à l’échelle
régionale : Casablanca - Kenitra

sur le golfe de Guinée, d’Accra à
Lagos : continuum rural / urbain transnational.

On ne peut donc pas conclure à une
évolution vers une macrocéphalie généralisée.

 

L’organisation
des tissus urbains
table des matières

 

Une évolution d’un type dual à une
organisation centre / périphérie ou à un autre système ?

L’héritage colonial est prégnant
dans l’agencement de l’espace.

Le modèle colonial urbain reposait sur
trois éléments :

  • le monopole foncier de l’administration publique sur le sol urbain
  • la stricte application de la division fonctionnelle de l’espace : urbanisme de plan avec une administration tatillonne et introduction du droit écrit
  • le lotissement comme outil physique d’aménagement de l’espace urbain et outil de ségrégation : lotissement équipé pour la population européenne et les " évolués ", lotissement sommaire pour les autochtones.

Au nord du Sahara, la ville coloniale
dédouble la vieille ville ; au sud, la ville coloniale est une création ex
nihilo
.

Les Etats africains devenus indépendants
ont repris le pouvoir sur la ville en ayant cependant la volonté de transformer la
structure urbaine : modifier la structure ségrégative et promouvoir une économie
urbaine :

  • en ouvrant l’offre foncière (lotissements prééquipés pour les populations démunies : fontaines, parcelles raccordées à l’assainissement) et en abaissant les normes (taille des parcelles réduite de 400 m2 - norme française - à 200 m2). D’où réduction des coûts et ouverture de l’offre à des populations nouvelles.
  • en construisant des logements sociaux (politique déjà mise en œuvre à l’époque coloniale pour les fonctionnaires.

Ces constructions ont été réalisées
dans les premières couronnes péricentrales et ont constitué une diversification sociale
assez réussie, mêlant catégories démunies, moyennes et relativement aisées.

 

Le rythme de l’accroissement
démographique d’une part, le détournement des logement sociaux par les catégories
moyennes " clientes " de l’Etat d’autre part, ont fait
obstacle à la volonté de régulation qui s’est donc faite par
l’illégalité : les espaces urbains ont été produits hors de tout contrôle
officiel.

L’illégalité (tenure du sol)
n’a pas d’influence sur la qualité de la construction (elle peut se faire en
dur) : cela règle donc la question du logement, pas celle de l’habitat qui,
outre le statut juridique de la tenure du sol et le bâti, comprend la prise en compte des
équipements collectifs : ce sont ces derniers qui ont donc été défaillants.

Mais, depuis les années 70,
l’habitat illégal est devenu partie prenante du processus d’urbanisation :
l’intégration se fait par légalisation ultérieure de la tenure du sol et
restructuration des réseaux. L’espace urbain s’est donc complexifié avec
une marqueterie de quartiers.

 

Mais cette régulation de l’informel
légal fonctionne de moins en moins bien depuis une quinzaine d’années.

Les systèmes africains de solidarité ont
été affectés par la crise de l’accumulation rentière. Les inégalités étaient
souvent contrebalancées par des formes d’aide et de redistribution, en particulier
à l’échelle des familles élargies ou des systèmes de réseaux collectifs
(sociaux, parentaux, lignagers, départementaux, religieux) que l’urbanisation
n’avait pas atteints. Or, la raréfaction de l’emploi salarié privé et public
a modifié la trajectoire des catégories moyennes qui jouaient le rôle de
redistributeur : ces catégories sont sur une trajectoire descendante.

Au début des années 90, les villes
africaines comptaient 9 millions de sans-emploi officiels (au sens du B.I.T.) ; en
1998, le nombre est passé à 28 millions. Il en résulte un ébranlement des mécanismes
d’entraide :

  • au sein des familles : tendance au repli sur la famille proche
  • entre aînés et cadets sociaux : les aînés ne pouvant plus aider, , les cadets ne reconnaissent plus leur légitimité sociale et politique et se tournent vers la religion (exacerbation fondamentaliste) et l’économie criminelle (Lagos et Nairobi, plaques tournantes du trafic mondial de la drogue).

Il y a donc déconnexion entre
l’organisation de la société et l’organisation du tissu urbain.

 

A l’échelle des agglomérations, il
n’y a pas de distribution renvoyant à des modèles connus : le modèle centre /
périphérie ne fonctionne pas.

A l’échelle des quartiers, on voit
de plus en plus des quartiers constitués d’îlots juxtaposés mais dont le
peuplement est différent, avec des relations de plus en plus faibles : on aboutit
donc à une fragmentation urbaine. Les politiques de décentralisation fondées sur le
triptyque décentralisation, participation populaire, projet de quartier renforcent cette
fragmentation : les îlots plus aisés peuvent financer leurs équipements, les
autres restent démunis. Si aucun système de régulation ne fonctionne, on va vers des
îlots, des quartiers, des villes à plusieurs vitesses.

 

La
grande ville, moteur ou obstacle au développement ?
table des matières

 

La ville et
l’emploi

Les bases économiques urbaines ont peu
reposé sur le salariat public ou privé. L’essentiel de l’emploi a toujours
été fourni par le secteur informel. L’artisanat et le petit commerce ont pris de
l’ampleur par rapport au salariat depuis une quinzaine d’années.

L’industrie n’est pas un facteur
d’urbanisation puissante car elle ne crée pas ou plus d’emplois. Les secteurs
publics n’en créent pas et ont plutôt tendance à être démantelés. Les gisements
d’emploi salarié classique sont à bout de cycle.

Il ne reste donc que les activités dites
informelles. Peuvent-elles renforcer les bases économiques urbaines ?

Ces activités très hétérogènes (petit
commerce alimentaire, voiturage, artisanat de réparation et de production...) se classent
en deux types selon les résultats économiques :

  • un informel " haut de gamme " : les responsables réinvestissent une partie du surplus dans le capital fixe dont la valeur s’accroît : ce sont de véritables entrepreneurs.
  • un informel sans surplus, aux limites de la survie ou dont les surplus sont réinvestis ailleurs que dans l’activité principale (rente locative, plantation, commerce vivrier...)

Jusqu’au milieu des années 80, ces
deux types accueillaient les exclus du salariat et jouaient un rôle intégrateur :
apprentissage, possibilité de se lancer avec un savoir-faire limité et un capital très
réduit.

Les activités informelles étaient
intimement liées aux activités officielles, donc à la rente : ce n’était pas
une économie duale mais deux facettes d’une même économie urbaine, l’une
enregistrée, l’autre pas. L’économie rentière étant en crise, la catégorie
moyenne s’est trouvée déclassée : effet de tri :

  • L’informel de bas de gamme (survie) a vu affluer les citadins touchés par la crise ; la concurrence y devient féroce.
  • L’informel de haut de gamme : ceux qui avaient des assises financières solides ont renforcé leur position et évoluent vers de véritables P.M.E.. Les plus fragiles ont été déclassés.

Des entrepreneurs ont donc surgi dans la
crise et de la crise. Constituent-ils une alternative sérieuse à la grande
industrie ? Au Maroc et en Tunisie, oui ; en Côte d’Ivoire et au Kenya,
peut-être ; ailleurs = ?

 

Ville et
campagne

Les grandes villes
sont accusées de pomper le monde rural et de stériliser les espaces non urbains.
Qu’en est-il ?

  • Les flux publics : beaucoup de grandes villes donnent plus qu’elles ne reçoivent de la part des Etats. Ex : Abidjan fournit 54 % du budget de l’Etat, mais ne reçoit que 25 % des dépenses publiques.
  • Les flux privés : croisement des flux ; des citadins investissent dans leur village d’origine : écoles, dispensaires, routes goudronnées... Ils contribuent à la modernisation de l’agriculture par diffusion de nouvelles semences. Beaucoup de jeunes citadins retournent faire du coton dans les campagnes, avec des tracteurs. Les initiatives citadines concourent à la modernisation des campagnes.
  • La demande urbaine en produits vivriers est un facteur de transformation des agricultures africaines : on passe des cultures vivrières à du vivrier marchand à condition de pouvoir ramasser, stocker, transporter les surplus. Le rôle des pouvoirs publics s’avère, là, primordial pour la réalisation des infrastructures qui correspond à la demande massive des villageois.

Les campagnes africaines sont capables de
nourrir les villes : c’est là où le taux d’urbanisation est le plus
élevé que la dépendance alimentaire est la plus faible.

 

Lagrande ville en soi n’est ni un
facteur de non développement, ni un facteur de développement. Elle est facteur de
développement si les acteurs sociaux, les Etats investissent dans les infrastructures et
assument leur rôle.

 

Question
posée à M. Dubresson à l’issue de la conférence
table des matières

" Comment rendre compte,
au-delà de la diversité africaine,
d’une situation moyenne dans le cadre des programmes de lycée ? "

 

Choisir un exemple significatif pour poser
le problème, mais éviter une typologie caricaturale ou trop complexe.

Existe-t-il un petit nombre de villes
représentatives ?

  • grande ville du Maghreb et du Machrek : Tunis, Le Caire, Casablanca, avec héritage colonial et précolonial :
    • Medina : ville totale, idéale et
      idéelle où toutes les fonctions urbaines sont représentées,

    • ville coloniale : lotissement en
      damier ouvert sur le port au-delà du cœur hérité,

    • 1ère enveloppe de
      lotissements généralement légaux, ensembles immobiliers de type logements sociaux

    • 3ème couronne :
      terrains illégalement construits et extension des deux premières couronnes avec des
      riches et des pauvres.

Les medinas ont changé de contenu. La
population arabo-berbère la plus aisée a glissé vers la ville coloniale. Les medinas
sont devenues le point d’entrée dans la ville des ruraux les plus démunis et se
sont dégradées.

 

  • ville d’apartheid et post-apartheid.

L’idéal visé était le développement
séparé et le casernement racial : townships séparés d’au moins 1 km
les uns des autres : Indiens, Colored, Africains : ville fragmentée
avec, cependant des articulations rendues nécessaires par les besoins de main
d’œuvre (Johannesburg).

Modèle rêvé dans les années 1949-50
par les idéologues, mais la police et l’armée sud-africaines n’ont jamais pu
contrôler les migrations d’où le développement d’un habitat illégal dans les
townships légaux (backyard  : arrière-cour occupée par les migrants).
Ce système a verrouillé l’afflux de main d’œuvre, enlevant toute
fluidité au marché du travail, d’où l’opposition du patronat libéral
sud-africain à l’apartheid.

Aujourd’hui, double évolution :

  • déségrégation raciale : les
    populations noires et métisses salariées de la classe moyenne ont migré vers les
    anciens quartiers de blancs salariés

  • reségrégation : les blancs les
    plus riches partent vers Pretoria : ghettos de riches et exclusion par le haut.

  • Les anciennes zones tampons sont
    maintenant comblées par des programmes de logements ouverts à tous.

 

  • modèle ouest-africain :

Abidjan.

  • L’illégal ne représente que 15 %
    de la superficie de la ville.

  • L’Etat est intervenu pour
    structurer la ville : structuration concentrique classique :

  • Le Plateau :
    " C.B.D "., relation avec la Z.I. et le port.

  • 1re enveloppe :
    quartiers riches et classes moyennes.

  • 2ème enveloppe socialement
    diversifiée.

 

Kinshasa 

  • L’illégal représente 85 % de la
    superficie.

  • Le centre des affaires est moindre
    qu’à Abidjan.

  • Tout autour : ville illégale, à
    l’horizontale (consommatrice d’espace) qui nécessite de penser les
    infrastructures en réseaux autonomes, réticulés par quartier car la forme de la ville
    est en adéquation culturelle avec les besoins de la population, ce qui sécrète une
    forme de ville originale.

 

 

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