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Publié : 12 septembre 2005

Les Français dans la Première Guerre mondiale

Conférence de Mr David Bellamy, Professeur à l’Université de Picardie. (Compte-rendu de Benoît Lisbonis)

   

 

LES FRANÇAIS DANS LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE

Conférence de David Bellamy, Université de Picardie.

CDDP du Havre, 3 décembre 2003.

Notes de D. Charles et B. Lisbonis, lycée François Premier
Compte rendu de B. Lisbonis

 

David Bellamy rappelle le renouvellement historiographique récent concernant cette question. Il inscrit ce renouvellement en parallèle à celui de l’histoire religieuse (renouvellement déjà ancien avec H-I MARROU) et de l’histoire politique (R. REMOND). Ce renouvellement de l’histoire des conflits a commencé dans les années 1980-90 ( mais dès le début du XX°s F. SIMIAND dénonçait le poids de l’ « histoire-bataille »).

Les travaux de J-J BECKER ont été déterminants et ont initié de nouvelles recherches.

(J-J BECKER, 1914. Comment les Français sont entrés dans la guerre, 1977). Le Centre de Recherches de l’Historial de la Grande Guerre à Péronne associe historiens français comme Jean-Jacques et Annette BECKER, Stéphane. AUDOIN-ROUZEAU, britannique (Jay WINTER) et allemand (Gerd KRUMEICH). L’Historial de Péronne, qui met en évidence une histoire culturelle de la Grande Guerre, propose une conception muséographique différente de celle du Mémorial de Caen. Le choix de ces termes est révélateur du changement de regard : non plus devoir de mémoire mais d’histoire.

P. NORA estime que l’importance de cette nouvelle approche de la Grande Guerre est comparable à celle de la Révolution française proposée par F. FURET.

Il s’agit de se décentrer des représentations des contemporains qui ont dominé dans les années 1920-30 .

Une lecture nationaliste, qui visait l’héroïsation des morts et l’aseptisation des combats.

Une lecture pacifiste insistant sur la victimisation des combattants sur une guerre non voulue, les mutineries révélant le refus des soldats.

(cf A. PROST, Les Anciens Combattants et la société française, 1914-1939, 3 vol., 1977).

Pourquoi des mémoires différentes de la réalité vécue ?

« 14-18 » a été étudié pour ce qu’il n’était pas, selon A. BECKER

  • Pour les Anciens Combattants, il s’agit d’une forme d’exorcisme, « la mémoire sert à oublier » (P. CHAUNU). Selon S. AUDOIN-ROUZEAU, les historiens n’ont pas voulu remettre en cause la vision des témoins. Pour Alain CORBIN, il y a un refus du « paroxysme », un refoulement de cette violence de la guerre qui révèle le versant noir de la personnalité de chaque individu.
  • La mémoire héroïsée convenait aussi à l’exaltation du sentiment national et correspond au poids des Anciens Combattants dans la société. Le 11 novembre est resté un jour férié, accompagné de commémorations, ce qui n’a pas été remis en cause, même aujourd’hui.

Le processus de deuil de la Grande Guerre fut bloqué, les arrière-petits-enfants font ce deuil (cf S. AUDOIN-ROUZEAU et A. BECKER, Retrouver la guerre, 2000)

Le conférencier rappelle que des films récents sur la Grande Guerre insistent sur la violence de guerre, les souffrances et déséquilibres que ce traumatisme a suscités, par exemple B. TAVERNIER, Capitaine Conan, 1996, F. DUPEYRON, La Chambre des officiers, 2001. Ce dernier film ayant rencontré un succès important auprès d’un large public.

Il y a eu mise en place d’une « culture de guerre » marquée par la « totalisation » du conflit et la « brutalisation » des sociétés (G.L. MOSSE, De la Grande Guerre au totalitarisme. La brutalisation des sociétés européennes, 1999) ou encore l’« ensauvagement » des hommes (S. AUDOIN-ROUZEAU). Pour ces historiens, il existe un lien entre la Grande Guerre et l’émergence des totalitarismes.

Après cette introduction, qui souligne l’inscription du programme d’histoire de première dans cette relecture de la Grande Guerre, le conférencier annonce un développement en trois points.

  • Briser les oublis, les non-dits
  • Le consentement des Français et son évolution
  • Ce qui a permis de tenir

1. Briser les oublis, les non-dits

Le « bilan »global de la guerre est connu et enseigné mais le bilan individuel des combattants reste méconnu.

D’abord l’expérience personnelle, inscrite dans les corps.

Rares sont les témoignages où l’on reconnaît, où l’on raconte qu’on tue, comme Blaise Cendrars qui décrit le nettoyage des tranchées (La main coupée, 1946). La haine de l’ennemi est très présente dans les journaux de tranchées, de nombreuses armes non réglementaires ont été retrouvées (cf musée de l’Historial) et la seule trêve des combattants attestée est celle de Gallipoli en 1915 pour évacuer les corps dans le « No man’s land ». Il n’y a pas de preuve des trêves de Noël, seulement des accommodements pour les corvées d’eau.

Les dégâts causés par les blessures sont sous-estimés. Plus de la moitié des 70 millions d’hommes mobilisés ont été blessés. En France plus de 3,5 millions de blessés, plus de 100.000 soldats ont été touchés trois ou quatre fois.

La chirurgie a fait de grands progrès pour la reconstitution des visages (cf Sophie DELAPORTE, Les Gueules cassées. Les blessés de la face de la Grande Guerre, 1996), de même la transfusion sanguine. Mais le taux de survie des blessés est très inférieur à celui des guerres napoléoniennes. Des cadavres de soldats ont été retrouvés les doigts coupés, dévorés de douleur par les blessés eux-mêmes.

Dans la Somme, le 1° juillet 1916 il y a eu plus de 20 000 morts en un jour, on estime qu’un tiers aurait pu être sauvé par une évacuation.

La sexualité des combattants est un autre domaine d’étude, à travers les graffiti retrouvés sur les parois de grottes.

La Première Guerre mondiale fut une hécatombe en Europe, 9 à 10 millions de morts, 17 % des mobilisés en France sont morts (22 % pour les officiers, notamment les capitaines), 15 % des mobilisés en Allemagne. Soit 900 morts français par jour, 1 300 allemands, c’est pour les pertes militaires plus que la Seconde Guerre, sauf pour l’URSS.

Les souffrances morales sont extrêmes. 1/7° des lits sont occupés par des soldats qui souffrent de troubles psychologiques, de traumatismes : les cris des blessés et mourants, les copains irregardables…L’Arrière aussi connaît ces souffrances : l’angoisse du retour, l’attente du courrier, les épouses qui ne reconnaissent pas leur mari, les enfants qui fuient devant leur père. La surmortalité des personnes âgées ne s’explique pas que par les restrictions, il y a selon J. WINTER une part due au choc psychologique devant les souffrances endurées par la jeunesse. La guerre inverse l’ordre normal des générations exposées à la mort.

Dans les zones occupées, la Belgique, une dizaine de départements français, des atrocités ont été commises, dès décembre 1914 une commission d’enquête existe. Il y a des camps d’internement, de concentration. Ces atrocités ont lieu sur tous les fronts, avec l’avancée des troupes. L’épuration ethnique menée contre les Arméniens a été oubliée après le conflit.

On peut parler de « défaites de la mémoire ».

L’étude du deuil est une approche importante pour les historiens actuels.

Il n’y a pas de mots particuliers pour le deuil, « veuve », « orphelin » de guerre seulement, mais pas de mot pour un père qui a perdu son fils, un frère ou une sœur qui a perdu son frère… Le seul terme spécifique est « veuve blanche », pour une fiancée endeuillée.

Les deuils personnels peuvent faire l’objet d’études particulières, d’une « micro histoire ».

(S. AUDOIN-ROUZEAU, Cinq deuils de guerre, 1914-1918, 2001).

Ils peuvent être observés dans différents cercles de sociabilité.

1° cercle : les soldats, au front. Les copains creusaient et entretenaient des tombes (alors que Joffre avait donné des instructions pour faire des fosses communes)

2° cercle : la famille étroite

3° cercle : la famille proche. Françoise DOLTO se considérait « veuve » de son oncle.

4° cercle : la famille éloignée, les amis…

Toute la société est endeuillée par la guerre : 1/3 des morts ont laissé une veuve. Plus de 600000 en France, un million d’orphelins. Plus d’un million de parents ont perdu un fils ; 2,7 millions de proches ont été affectés. 30 à 40 personnes ont été touchées par la mort d’un soldat. Ces deuils sont parfois multiples.

Le travail de deuil est d’autant plus difficile qu’il n’y a pas eu d’accompagnement du défunt, les familles ont souvent été privées des corps, parfois définitivement : 260 000 disparus, 200 000 impossibles à reconnaître ou non identifiés. (cf ossuaire de Douaumont)

C’est environ la moitié des morts qui ne sont pas réellement connus des familles.

240 000 cercueils ont été rapatriés dans les tombes familiales.

L’idéalisation des morts a bloqué le processus de deuil (cf FREUD, Totem et tabou)

 

2. Chronologie de l’acceptation des souffrances

J-J BECKER a bien montré qu’il n’y a pas eu d’enthousiasme lors de l’entrée en guerre, c’est plutôt la résignation, les manifestations ont été rares, on considère que c’est une guerre défensive. Le 2 août il y a en Grande-Bretagne une grande manifestation contre la guerre mais dès le début du conflit, il y a un million de volontaires, 1,3 million en 1915. Il y a ensuite encore des volontaires alors que la conscription est en place.

On constate une érosion du consentement dès 1916 avec les grandes batailles de Verdun et la Somme mais pas de rupture sauf en Russie.

Les mutineries de 1917 ont concerné 30 à 40 000 combattants sur 2,7 millions de mobilisés.

Il n’y a pas eu de fraternisation, de mutinerie en première ligne, c’est plutôt un refus de retourner au front, devant le décalage entre le sacrifice consenti et le résultat obtenu lors des offensives meurtrières décidées par le commandement. (G. PEDRONCINI, Les mutineries de 1917, 1983)

Les mutins veulent en fait la victoire, sont-ils les plus « patriotes » ? (S. AUDOIN-ROUZEAU et A. BECKER)

En 1918, c’est un réinvestissement dans la guerre en France, dès que les attaques désastreuses cessent, devant le danger d’invasion au printemps et avec l’espoir de la victoire durant l’été.

 

3. Comment ont-ils tenu ?

 

Chaque pays a la conviction d’être attaqué. C’est un patriotisme défensif. Guillaume II le 4 août 14 affirme « Contraints de nous défendre… » On défend sa patrie, sa famille et même la civilisation.

Le groupe primaire des soldats joue un rôle majeur comme cadre premier de cette sociabilité de guerre, les différences sociales s’effacent, des pratiques culturelles se mettent en place, aucun soldat n’est isolé.

Il y a une haine de l’ennemi, présenté comme un « barbare », c’est une guerre juste pour la civilisation. Ce sentiment est attisé par la propagande. Le conférencier cite de savants docteurs qui cherchent à prouver que les Allemands transpirent par les pieds, que la race allemande est superficiellement civilisée… Il s’agit d’une guerre de deux races. On peut parler d’attentes de type religieux, sur la nation, la patrie, l’homme. La guerre doit déboucher sur une nouvelle civilisation : la Grande Guerre est « la der des der ». Le conférencier évoque une « eschatologie de la paix ».

Cette culture de guerre comporte des pulsions exterminatrices, portées parfois par des hommes d’Eglise qui prêchent pour une croisade contre les Allemands, y compris en Angleterre. Chaque camp tente de s’approprier Dieu. La foi permet à une grande partie des combattants de tenir : on prie la Vierge, Jeanne d’Arc (béatifiée en 1909, canonisée en 1920), Thérèse de Lisieux (sans doute déjà une référence, béatifiée en 1923, canonisée en 1925). Les monuments aux morts rappellent souvent cette dimension religieuse, par exemple les représentations de type pietà.

Les soldats ont été considérés victimes de la propagande, comme dans le cadre des régimes totalitaires d’après la guerre. En fait beaucoup d’objets de propagande sont fabriqués, échangés, vendus. On peut parler d’un double processus vertical (censure, « bourrage de crânes » des autorités civiles et militaires) et horizontal, spontané.

Il y a bien un consentement social à la guerre, durablement installé, qui aide à accepter la propagande.

 

 

Echanges avec l’assistance

Une question porte sur le cas particulier de l’Alsace-Lorraine, sur les monuments aux morts notamment. M. Bellamy dit qu’à sa connaissance il n’y a pas d’études spécifiques et renvoie aux travaux d’A. BECKER sur les monuments aux morts.

(A. BECKER, Les Monuments aux morts. Mémoire de la Grande Guerre, 1988)

Des questions portent sur la situation matérielle des veuves et des orphelins.

La solde du combattant est versée à la famille, la pension de la veuve n’est pas conservée en cas de remariage.

M. Bellamy renvoie à l’étude récente d’O. FARON, Les Enfants du deuil. Orphelins et pupilles de la nation de la Première Guerre mondiale, 1914-1941, 2001.

Une question concerne les prisonniers.

Ils sont peu nombreux à l’Ouest. Quelques dizaines de milliers seulement.

Suit un débat sur les mutineries de 17. Sur l’importance réelle du mouvement et sur la place plus ou moins grande accordée à cet événement dans l’enseignement de l’histoire dans le secondaire. Les participants évoquent leurs souvenirs de l’enseignement qu’ils ont pu recevoir ou dispenser, sur les films utilisés pédagogiquement, les impressions diffèrent très fortement sur ce sujet toujours vif.

 

 
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