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Publié : 12 septembre 2005

Agriculture et développement en Amérique latine

Conférence de Mr Bernard Bret, Professeur à l’Université Paris XII (Notes prises par Odile Denier, I.A.-I.P.R, revues par l’auteur)

 


AGRICULTURE
ET DÉVELOPPEMENT EN AMÉRIQUE LATINE

Bernard
BRET, Professeur à l’Université de Paris XII-Val de Marne

Conférence
prononcée au C.R.D.P. de Rouen Mont-Saint-Aignan le mercredi 3 février
1999.

Il
existe un fort contraste entre une croissance agricole incontestable
(augmentation des productions et des surfaces cultivées ;
par ex, les jus de fruits concentrés de la région de São Paulo
au Brésil ont supplanté les jus de fruits de Floride sur le
marché français) et une aggravation de la crise agraire (conditions
sociales de la production agricole). Il y a donc croissance
et mal-développement.

Cela
pose quatre questions :

 

1.
Les structures agraires ont-elles une répercussion sur les niveaux
de développement ?
table des matières

En
Amérique latine, les structures agraires opposent le " trop
grand " au " trop petit ".

Le
" grand " comprend les plantations (canne
à sucre, bananes...) et le latifondio, grand domaine
traditionnel de grande taille et de très faible efficacité économique,
le plus souvent consacré à l’élevage.

Le
" petit " correspond au minifondio ;
sa taille varie selon le milieu naturel (zonation et altitude),
mais dans tous les cas l’exploitation est trop petite pour
faire vivre correctement une famille paysanne et sa famille
et occuper sa force de travail.

Il
existe aussi des :

  • propriétés
    de taille moyenne, en petit nombre, localisées dans quelques
    régions.
  • propriétés
    collectives dans les communautés indiennes (Amazonie, Andes,
    Amérique centrale).
  • exploitants
    agricoles sans titre d’occupation (ni fermier, ni métayer,
    ni propriétaire), donc en position précaire : ils défrichent
    et mettent en culture des portions de terre publique (posseiros
    au Brésil), mais ne sont pas en situation illégale.

Genèse
des structures agraires :

  • Communautés
    indiennes : phénomène pré-colombien ; le système
    a été malmené puis rétabli.
  • Période
    coloniale : matrice de la formation des plantations et
    du latifondio : développement de la culture de
    la canne à sucre sur le littoral et appropriation brutale
    de la terre par les colonisateurs. Le système profite aux
    colonisateurs et aux élites autochtones.
  • Période
    de l’indépendance (entre 1810 et 1825) : opération

    de modernisation des structures agraires par les élites de
    l’époque, les oligarchies foncières. Les communautés
    indiennes apparaissent comme des archaïsmes d’où leur
    suppression juridique par division de la terre au sein des
    communautés. De nombreux Indiens ont vendu ces terres à des
    prix dérisoires ; l’indépendance a donc accru le
    contraste entre " grand " et " petit ".

  • Fin XIXè
    début XXè siècle, apparition de la moyenne propriété dans
    les régions qui ont reçu des migrants européens. Ceux-ci ont
    évité les régions de grande propriété fondée sur l’esclavage
    et se sont dirigés vers les espaces neufs des milieux tempérés.
    Au Brésil, les migrants recevaient gratuitement entre 40 et
    70 ha de terre de la part de l’Etat. S’est ainsi
    développée une classe moyenne à la campagne.
  • Au XXè
    siècle, trois sortes de bouleversements :

Une
classe moyenne s’est constituée à partir de certains grands
domaines : les plantations de café atteintes par la crise
dans les années 1930-1940 dans la région de São Paulo au Brésil
ont été loties par leurs propriétaires (qui n’étaient cependant
pas réduits à la ruine, l’Etat soutenant les cours du café),
et vendues à leurs salariés agricoles, les colonos, d’origine
italienne qui avaient pu amasser un petit pécule.

Le
XXè siècle a vu aussi le rétablissement des communautés indiennes,
sous l’influence du mouvement indigéniste.

Enfin,
la pression démographique liée à la transition démographique
en cours a provoqué l’émiettement des propriétés et a aggravé
le phénomène du minifondio.

Quelle
relation entre cette situation et les niveaux de développement ?

Il
y a coïncidence entre les régions les plus développées et les
régions de moyenne propriété ; là où il y a une classe
moyenne à la campagne, le développement est cumulatif ;
les profits sont réinvestis dans la production industrielle
car il existe un marché solvable sur place (région de São Paulo
et Sud-Est brésilien).

Dans
le Nordeste du Brésil et pour l’ensemble du continent,
l’oligarchie a la terre et la majorité des paysans sont
sans terre. Le bénéfice des plantations est investi hors de
la région ; il n’y a pas d’investissement durable
sur place car il n’y a pas de rentabilité possible. L’oligarchie
n’a pas de projet de développement économique centré sur
son propre territoire : le Nordeste est pressé comme un
citron.

 

2.
Que penser des réformes agraires ? A quel modèle de développement
correspondaient-elles ?
table des matières

La
première réforme agraire
décidée fut
celle du Mexique, après la révolution en 1915, selon un processus
qui allait s’étaler dans le temps. Pendant longtemps, la
" réforme agraire " a été un projet jugé
subversif : en 1954, la réforme agraire décidée au Guatemala
portant atteinte aux intérêts de la United Fruit , les
dirigeants furent chassés par un coup d’Etat soutenu ouvertement
par les Etats-Unis.

Mais
dans les années 1960, des réformes agraires sont votées
dans plusieurs pays (Pérou, Vénézuela, Colombie, Chili...),
sous la pression américaine : depuis 1959, Fidel Castro
est au pouvoir à Cuba. La réforme agraire devient alors un " pare-feu "
face à la volonté cubaine d’exporter la révolution.

Les
réformes agraires mises en œuvre (ou annoncées) dans ce
cadre correspondent donc à une stratégie de développement réformiste,
contrairement à la réforme cubaine qui s’inscrit dans une
perspective révolutionnaire. Dans ce dernier cas, il s’agit
de rompre la logique sociale et économique de type économie
de marché et de priver la classe dominante de sa base de production.

L’indemnisation
(ou la non-indemnisation) des propriétaires sert de révélateur
au projet politique. A Cuba, les compagnies américaines ne furent
pas indemnisées ; les propriétaires cubains le furent sur
la base de leurs déclarations (sous-évaluées) au fisc. Mais
la stratégie révolutionnaire était rendue possible par la présence
d’une classe ouvrière à la campagne, inexistante dans la
structure sociale des autres pays.

Ailleurs,
la stratégie réformiste a été une alternative à la révolution
en modernisant et donc en consolidant le système économique
et social existant
.

Le
principe de ces réformes est de supprimer le latifondio et
de distribuer la terre aux minifondistes ou aux paysans sans
terre, mais elles n’envisagent pas de s’attaquer aux
plantations efficaces sur le plan économique. Le latifondiste
est un rentier paternaliste, satisfait de disposer du pouvoir
local, mais le rendement de son exploitation est d’une
très grande faiblesse ; il n’a pas réellement les
moyens d’investir pour moderniser son domaine. De l’autre
côté, les minifondistes n’ont pas assez de terre pour travailler
à temps complet : sous-emploi plutôt que chômage ;
les paysans sans terre, enfin, représentent une masse de force
de travail considérable.

Les
réformes représentent un projet de justice sociale car elles
veulent remplacer la dissociation terre-travail par une articulation
terre-travail (la terre à ceux qui la travaillent) et
lutter contre les inégalités contre-productives.

La
stratégie des réformes agraires vise à obtenir l’efficacité
économique par plus de justice sociale.

Elles
deviennent alors un levier pour une stratégie de développement,
dont l’autre volet est constitué par le développement de
l’industrie : l’Etat indemnise les propriétaires
expropriés par des bons d’Etat et tente de les guider vers
une mentalité entrepreneuriale à l’image de ce qui s’est
fait dans la région de San Paulo au Brésil vers 1930-1940 :
reconvertir le capital foncier en capital industriel pour augmenter
l’offre, l’augmentation de la demande devant provenir
d’une élévation du niveau de vie dans les campagnes ;
cela serait utile à un moment où l’industrialisation marque
le pas dans le cadre d’un marché qui, à cette époque, demeure
national.

Les
réformes agraires cherchent enfin à fixer les gens à la terre
car l’exode rural alimente les bidonvilles des grandes
agglomérations. La solution envisagée cherche à se situer en
amont et nécessite l’accès à la terre ; elle se situe
donc dans une perspective d’aménagement du territoire.

Les
années 1970-1980 marquent un retour de balancier.

Dans
plusieurs pays, à des dates variables, les réformes agraires
précédentes sont démantelées.

Dans
le Brésil d’après 1985, le projet économique l’emporte
sur le projet social. En effet, le retour à la démocratie a
conduit à adopter un plan de réforme agraire, mais le régime
l’applique avec timidité, comme si les objectifs d’expansion
économique et d’ouverture extérieure n’avaient rien
à gagner d’un accès des plus pauvres à la terre.

Au
Mexique, l’article 27 de la Constitution qui donnait valeur
constitutionnelle à l’idée de partage de la terre est supprimé :
la reprise de la guérilla au Chiapas est sans doute une réponse
paysanne à l’abandon de la réforme..

 

3.
Quelle stratégie dominante aujourd’hui ? Qu’est-ce
que la " modernisation conservatrice " ?
table des matières

Abandonner
la réforme agraire ne signifie pas vouloir reconstituer le latifondio ;
au Chili par exemple, la politique agricole a été de stimuler
les entreprises agricoles pour augmenter les exportations alors
que les anciennes réformes agraires renforçaient plutôt une
paysannerie vivrière peu tournée vers l’économie de marché.

La
" modernisation " a touché les techniques,
les structures, le travail. Elle est " conservatrice "
car elle ne va pas dans le sens d’un accroissement de la
justice sociale mais dans le sens de l’efficacité par le
marché en acceptant un coût social élevé : plus de compétition,
donc plus d’inégalité.

La
modernisation entraîne le développement du salariat. Les paysans
qui étaient installés à titre précaire sur les domaines sont
expulsés car les propriétaires veulent reprendre toutes les
parcelles. Les expulsés alimentent les bidonvilles des grandes
villes ou s’installent dans les petites villes proches
pour rester à proximité du travail agricole. Ils sont journaliers
et offrent leur travail aux propriétaires qui les recrutent
à la journée : situation de précarité qui ne fournit l’emploi
que lors des pics de travail. Au Brésil, on nomme " boïas
frias " les ouvriers agricoles très nombreux qui sont
dans cette situation.

Cette
agriculture est de plus en plus insérée dans la filière agro-alimentaire,
elle dépend donc de l’amont et de l’aval. Une agriculture
sous contrat se développe en Amérique latine avec un cahier
des charges imposé par les firmes commerciales.

La
" modernisation conservatrice " correspond
donc à une croissance économique dans une perspective libérale
de compétition sociale.

 

4.
Les fronts pionniers sur les terres vierges : une solution ?
table des matières

Outre
l’Amazonie, les fronts pionniers comprennent la façade
atlantique de l’isthme centre-américain. Ils ne résolvent
pas les conflits sociaux existant dans les régions peuplées
mais ils constituent la transposition de ces problèmes dans
de nouvelles régions.

Au
Brésil, l’ouverture des grandes routes amazoniennes a été
pensée dans les années 70 comme une réponse à la crise du Nordeste
désolé par la sécheresse. C’est un projet que l’on
peut comparer à la " transmigration " qui
a lieu en Indonésie.

Le
nombre de gens installés a été moindre que celui initialement
prévu. Très rapidement, la spécialisation s’est faite dans
l’élevage sous forme de grands domaines extensifs en raison
de la faible production d’une agriculture permanente. Le
minifondiste ou le paysan sans terre défriche un morceau de
terre et le met en culture sans titre d’occupation ;
c’est autorisé et faire constater la situation par le cadastre
permet ensuite d’obtenir un titre de propriété (le posseiro
devient alors propriétaire). Mais, avant le processus de
régularisation foncière, ces posseiros sont souvent délogés
par les grands propriétaires et recommencent un peu plus loin :
ainsi se fait l’avancée du front pionnier en deux vagues
successives.

De
plus, les fronts pionniers posent la question environnementale
en Amazonie : celle-ci constitue une réserve de bio-diversité ;
de nouvelles espèces sont régulièrement découvertes. Leur disparition
prive les générations futures de ressources précieuses :
on est donc en contradiction avec le projet de développement
durable.

Si
le développement est la croissance économique avec la justice
sociale, l’agriculture latino-américaine ne constitue pas
le développement. Si le développement durable est le souci de
justice intergénérationnelle, alors l’Amazonie ne connaît
pas le développement durable....

Notes
prises par Odile DENIER et revues par l’auteur.

 

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