Vous êtes ici : Accueil > Ressources pour les enseignants > Se documenter > Ressources scientifiques > Le nazisme : controverses et interprétations
Publié : 12 septembre 2005

Le nazisme : controverses et interprétations

Conférence de Mr Enrique Leon, Professeur en CPGE

 

LE NAZISME : CONTROVERSES ET INTERPRÉTATIONS

Conférence
prononcée à Mont Saint Aignan,
le mercredi 7 mars 2001
dans le cadre de la Formation permanente
par Enrique LEON, professeur en Lettres et Première supérieures

Lycée
Jules Ferry (Paris)
auteur avec Jean-Paul SCOT de Le nazisme, coll. Cursus,
A. Colin, Paris, 1997

     

SOMMAIRE

I.
Quelques considérations sur les premiers travaux de l’école
allemande


1. Au lendemain
même de la guerre, une histoire honteuse ?

2.
La première révolution historiographique se produit dans la
deuxième moitié des années cinquante et concerne l’histoire
de la République de Weimar.

II.
La révolution historiographique des années soixante




III.
Vraies et fausses querelles

1.
Nazisme ou "hitlérisme" ?

2.
"Intentionnalisme" ou "fonctionnalisme" ?

3.
La "querelle des historiens" (Historikerstreit)

4.
Violence et modernité

5.
Autour de la Shoah

Bibliographie
Téléchargement

    NB
     : les notes de bas de page, fournies dans la version téléchargeable
    ci-dessous, ont été supprimées de la
    version html pour des raisons de lisibilité.

Comment
Auschwitz a-t-il été possible au pays de Bach, de Gœthe ou
de Kant ? Aucune interprétation globale convaincante ne permet
d’expliquer pourquoi un des peuples les plus cultivés d’Europe
a pu adhérer largement à un régime aussi monstrueux et destructeur.
Est-ce le seul fruit de la folie d’un homme ? Le nazisme est-il
le produit de circonstances exceptionnelles ou l’expression
de l’esprit du siècle ? Faut-il voir dans le IIIe Reich une
simple parenthèse de l’histoire allemande ou, au contraire,
son aboutissement fatal, résultant de la voie singulière,
spéciale (sonderweg), qu’elle aurait adoptée ? L’ample bibliographie
qui, depuis un demi-siècle, se concentre sur le nazisme et
sur la Shoah montre qu’on en a pas fini avec ces questions.
Une recension récente ne décompte pas moins de 120 000 études
sur Hitler et l’Allemagne nazie ! Plus de cinquante ans après
la condamnation sans appel du régime nazi par le Tribunal
de Nuremberg, les querelles d’interprétation sont plus vives
que jamais. Dès qu’il s’agit d’en comprendre la nature ou
d’en éclairer les origines, les débats tournent encore souvent
à la controverse passionnée. Les enjeux politiques en sont
à la fois évidents et diffus, les clivages qui apparaissent
lors des débats scientifiques ne relevant pas nécessairement
d’engagements militants. Il est clair en effet que la conscience
nationale allemande intègre difficilement cette page sinistre
de son histoire. Pourtant, depuis dix ans, ce problème se
pose dans des termes nouveaux : une nouvelle génération d’historiens,
nés dans les années 60 et 70, a remplacé la génération de
l’après-guerre, marquée par l’apogée puis l’agonie du Troisième
Reich, et la chute du mur de Berlin conduit à s’interroger
avec un regard neuf sur le destin de l’Allemagne au XXe siècle

(1)
.

Trois
controverses récentes l’ont bien montré :

  • celle qu’a fait naître l’exposition sur les crimes de la Wehrmacht organisée en 1995 par l’Institut de recherches en sciences sociales de Hambourg (Hamburger Institut für Sozialforschung. ). Pour ses initiateurs (2), il s’agissait de montrer que la guerre menée par des soldats allemands était bien une guerre d’extermination. Des centaines de photos personnelles, saisies sur les soldats morts ou prisonniers, éclairent la barbarie ordinaire : les brutalités, les fusillades, les pendaisons, les villages en flammes... Se déplaçant de Hambourg, à Berlin puis Stuttgart, Vienne, Fribourg...avant d’arriver à Munich en 1997, elle bouleverse l’opinion et suscite partout des réactions enflammées. A Munich en particulier, la droite locale et les vétérans dénoncent " une campagne contre les Allemands " ou les atteintes à " l’honneur du soldat allemand " (3). Les historiens se divisent, d’autant que la parution du livre de Daniel Goldhagen relance la question de la culpabilité collective - ou ordinaire - du peuple allemand dans le génocide (Les bourreaux volontaires d’Hitler. Les allemands ordinaires et l’Holocauste, Seuil, Paris, 1997) (4).

  • Goldhagen, un jeune historien de Harvard, a pu étudier dans les archives de Ludwigsburg (5) les activités de 38 bataillons de police, des camps de travail du Gouvernement général de Pologne et les "marches de la mort" du printemps 1945 (6). Dans un ouvrage volontiers polémique, alternant analyse méticuleuse et indignation morale, il cherche à prouver que les exécutants du génocide étaient des volontaires qui prenaient plaisir à leur tâche (7) et que tous les Allemands étaient potentiellement des bourreaux et soutenaient le génocide. Un antisémitisme meurtrier étant profondément ancré dans les mentalités germaniques depuis le XIXe siècle, le souci de faire un Reich jugenfrei était un véritable "projet national". Son livre, fondé sur une équation simpliste : "no Germans, no Holocaust", a rencontré un énorme succès aux États-Unis, avant de susciter en Allemagne des débats passionnés. Comment les historiens réagissent-ils à un ouvrage qui leur rappelle que le génocide n’était pas seulement un crime de masse, industriel et technocratique, et qu’il relevait aussi de bourreaux sadiques et monstrueux  ? Lors de tous les débats auxquels il va participer, Goldhagen se heurte à un tir de barrages des éminents " Professors ". Eberhard Jäckel, Hans Mommsen, Hans-Ulrich Wehler multiplient les réserves et rejettent avec plus ou moins de véhémence ses conclusions. Ils l’accusent d’asséner des vérités, de multiplier les approximations et de ne procéder ni à une analyse de l’antisémitisme allemand traditionnel ni à une comparaison avec celui qui sévit à la même époque dans d’autres pays d’Europe. Il est vrai qu’il s’avère beaucoup moins convaincant que le Canadien Christopher Browning, étudiant minutieusement les activités du 101e bataillon de police, une unité active en Pologne, responsable de 38 000 assassinats et de 83 000 tortures. Les 500 hommes qui la composent sont des Allemands très ordinaires, ni spécialement nazis, ni même obsessionnellement antisémites. Le "zèle" meurtrier dont ils font preuve a des origines complexes  : le conformisme de groupe, la force du lien social, la "brutalisation" des comportements à travers l’expérience de la guerre, la division et l’organisation du "travail" et, surtout, la lente "déshumanisation" des juifs. Leur manque de courage accompagne une dramatique démission du sens moral (8) (Des hommes ordinaires, 10/18, Belles Lettres, Paris, 1994).

  • Troisième controverse, celle qu’a provoqué le projet de réaliser au cœur de Berlin, à côté des nouveaux sièges des organes constitutionnels, un Mémorial de l’Holocauste. Soutenu par Helmut Köhl, ce Mahnmal suscite de multiples réserves, même Helmut Schmidt évoque les risques qu’un tel monument ferait courir à la sécurité de la capitale ! Plus brutalement, un intellectuel célèbre, un écrivain de gauche, Martin Walser, intervient pour dénoncer cette " représentation permanente de la honte ", la " routine de la culpabilisation ", " l’instrumentalisation d’Auschwitz dans le débat public "... On imagine le tollé  ! Mais, ce qui est sûr c’est que l’Allemagne a décidément bien du mal à vivre avec son passé... Comme l’avait dit dans le cadre de la fameuse " querelle des historiens " de 1986, Ernst Nolte, le bilan du nazisme s’apparente à " un passé qui ne passe pas " !

  • Comment
    rendre compte de la complexité de ces débats, du renouvellement
    des problématiques, de la lente construction d’une mémoire
    dans un pays enfin réconcilié avec lui-même ?

  • On dispose de deux excellentes synthèses historiographiques

    • Pierre Ayçoberry (Points-Seuil, 1979 (9) ) aborde chronologiquement les différentes analyses qui ont été opposées au nazisme depuis 1922 : d’abord " analyses pour l’action " comme il le dit lui-même - il s’agit d’abord de comprendre la résistance intellectuelle au nazisme - puis volonté de penser l’impensable. Irremplaçable donc pour cerner des interprétations datées qui ont marqué leur époque, mais aussi souvent fait leur temps, qu’il s’agisse des travaux de Wilhelm Reich (La psychologie de masse du fascisme, 1934), de Daniel Guérin (Fascisme et grand capital, 1936), de Franz Neumann (Behemoth, 1942), d’Edmond Vermeil (L’Allemagne, essai d’explication, 1939 et 1945) ou d’Annah Arendt (Les origines du totalitarisme, 1951). Croisant les apports du marxisme, de la psychanalyse, de la sociologie, de la philosophie, de la linguistique, voire de l’informatique, il parcourt efficacement une histoire en construction. Deux regrets : l’absence d’index et, surtout, la date de l’ouvrage !

    • Ian Kershaw (Folio, Gallimard, 1992/97) signe un ouvrage exemplaire à plus d’un titre : . par la probité et la rigueur de la démarche : des chapitres thématiques (" Le nazisme : un fascisme, un totalitarisme ou un phénomène unique en son genre ? " ; " Hitler, ’maître du IIIe Reich’ ou ’dictateur faible’ ? ", etc.) dans lesquels il expose d’abord avec mesure les thèses en présence avant de trancher dans un sens le plus souvent nuancé, sans hésiter à rappeler ce que ce choix peut avoir de provisoire.
      • Par l’ampleur de l’érudition qui lui permet d’intégrer toute l’historiographie allemande à une très solide connaissance de terrain. Ian Kershaw, médiéviste de formation, a en effet été associé au " projet Bavière " patronné par Martin Broszat (CNRS, 1995, eo. 1983). Il s’agissait d’étudier, à partir des rapports de police, l’opinion bavaroise face à l’évolution du régime. Cette histoire " vue d’en ba s , conforme aux ambitions de l’alltagsgeschichte (" l’histoire de la vie quotidienne "), l’a conduit à réfléchir à la fois aux ressorts de l’adhésion massive au Führer (d’où son intérêt ultérieur pour la " fabrication " de Hitler) et aux diverses formes de la " dissension " (Resistenz).
      • Par son souci de perfection qui le conduit, lors de la réédition de 1997, à rajouter 140 pages en raison de mises à jour substantielles et de l’ajout de deux nouveaux chapitres (l’un sur la Résistance, l’autre sur les conséquences de la réunification allemande). Seul reproche ( qui est d’ailleurs plutôt de l’ordre de la frustration !), Kershaw s’en tient à la période de la dictature proprement dite, laissant ainsi de côté la question bien délicate des origines et de la montée du nazisme. Une prochaine édition ?


+ Sélective, la démarche va délibérément privilégier l’école
allemande et, comme le questionnement introductif le rappelait,
moins chercher à répondre à toutes les questions que peut
susciter le nazisme, qu’à éclairer, à travers deux ouvrages
de référence dus à deux jeunes normaliens, Jean Solchanyi
(PUF, 1997) et Édouard Husson (PUF, 2000), le lent travail
de maîtrise du passé (Vergangenheitsbewältigung,
l’" arraisonnement " du passé, une formule qui en souligne
les difficultés et les enjeux : le débarrasser de ses zones
les plus inacceptables).

On laissera
donc de côté des questions classiques - et un peu rebattues
aujourd’hui -, en particulier celle des caractères totalitaires
du nazisme (voir la conférence de Bernard Bruneteau du 17
novembre 1999, résumée sur le site de l’Académie de Rouen
 :
http://www.ac-rouen.fr/hist-geo/doc/cfr/tot/tot.htm),
comme celle des liens qu’il entretient avec les fascismes.

I.
Quelques considérations sur les premiers travaux de l’école
allemande


1. Au lendemain même de la guerre, une histoire honteuse ?


Dès 1945, à l’ombre des ruines et de l’occupant, les intellectuels
allemands se mobilisent pour penser un régime dont on sait,
après Nuremberg, qu’il incarne, et pour longtemps, le mal absolu
en politique . Comment assumer une histoire qui conduit à Auschwitz
(11) ? " Objectiver " le nazisme est d’autant plus difficile
que l’Allemagne est au banc des accusés. Edmond Vermeil (12)
qui mène à Adolf Hitler débute avec Luther. Celui-ci, distinguant
très nettement la liberté intérieure et la soumission extérieure,
justifie l’autorité souveraine illimitée et le strict respect
des devoirs de sa condition, en particulier celui d’obéissance
(13). Il y a donc une continuité dans l’histoire allemande autour
des valeurs autoritaires, hiérarchiques, militaristes et expansionnistes
qu’incarne au XIXe l’État prussien. Approche un peu simpliste
- et ce n’est pas la pire ! - qui épaule la politique de rééducation
que mettent en place les vainqueurs. Les historiens allemands
 ? La plupart restent silencieux, alors qu’un vaste débat intellectuel
a lieu. Mais il est vrai qu’on entend plus la voix des philosophes
(Karl Jaspers, Hannah Arendt), des sociologues (Alfred Weber),
des économistes (Wilhelm Röpke) des théologiens (Martin Niemöller,
Karl Barth) ou des écrivains (Thomas Mann). Pourquoi ? Beaucoup
d’historiens ont été trop liés avec le régime précédent pour
ne pas chercher à légitimer leurs attitudes passées. Ils n’hésitent
pas à renverser " l’exception allemande " (Sonderwegb (14).
) : loin de faire la force de l’Allemagne, elle devient une
déviance (irrweg), la liberté ayant été sacrifiée aux
aspirations unitaires. Le nazisme est donc une forme tardive
d’État autoritaire (Obrigkeitstaat). C’est par exemple
la position qu’adopte Friedrich Meinecke (1862-1954),
l’une des plus grandes figures de l’École historique allemande.
" Républicain de raison " en 1918, il a rompu en 1935 avec le
nouveau régime tout en approuvant ses choix de politique étrangère
(15). Il a le plus grand mal à trouver dans l’histoire allemande
les causes du nazisme et incrimine " les illusions des Lumières
et de la Révolution française ", la montée du nationalisme et
du socialisme, etc. Même vision sacrificielle (16) et historiciste
(17) chez Gerhard Ritter exonérant la Prusse de toute
responsabilité dans l’œuvre du Troisième Reich. Ce fils de pasteur
a appartenu au cercle de Fribourg de Carl Goerdeler et a été
arrêté par la Gestapo en raison de sa participation au complot
du 20 juillet 1944, ce qui lui vaut un très grand prestige jusqu’à
sa mort en 1967, alors même que son parcours n’est pas sans
ambiguïté (18). En définitive chez cette première génération
d’historiens et dans les années 50, l’important semble être

de sauver la tradition bismarckienne et d’expulser Hitler de
l’histoire allemande, tout en essayant de justifier au nom du
révisionnisme certains aspects de la politique étrangère. Le
nazisme est une conséquence de l’ère des masses et de la technique
agressive. Golo Mann, le fils de Thomas, se situe en
marge de cette école historiciste prussienne, et garde ses faveurs
pour Weimar mais il va aussi très loin dans sa volonté de démoniser
Hitler : il refuse d’écrire son nom en entier (H.) comme s’il
craignait de libérer la force d’un être maléfique ! La Seconde
Guerre mondiale n’est pas celle du peuple allemand mais celle
de Hitler... et des autres(19) !
A ce stade, les repères moraux ne viennent pas des historiens,
mais d’un philosophe, Karl Jaspers (1883-1969). Dans des cours
professés à Heidelberg en 1946, il s’emploie à distinguer quatre
types de responsabilité, juridique, politique (chaque homme
est responsable de la façon dont il est gouverné, il s’agit
d’une responsabilité collective devant ceux qui ont eu à subir
le préjudice), morale (l’instance, c’est la conscience individuelle)
et métaphysique (l’instance, c’est Dieu) :

"
Celui qui est resté passif sait qu’il s’est rendu moralement
coupable chaque fois qu’il a manqué à l’appel, faute
d’avoir saisi n’importe quelle occasion d’agir pour
protéger ceux qui se trouvaient menacés, pour diminuer
l’injustice, pour résister. Même lorsqu’on se soumettait
par impuissance, il restait toujours du jeu permettant
une activité, certes non exempte de danger, mais que
la prudence pouvait pourtant rendre efficace. On se
reconnaîtra, en tant qu’individu, moralement coupable
d’avoir par crainte laisser échapper de telles chances
d’agir. L’aveuglement devant le malheur des autres,
cette absence d’imagination du cœur, et l’indifférence
intérieure au malheur même qui frappe la vue, tout cela
constitue une culpabilité morale.
"

Die
Schuldfrage
(Problème
de la culpabilité, Éd. de Minuit, 1990)

Les
Allemands étaient-il prêts à entendre ce langage de responsabilité
 ?


2. La première révolution historiographique se produit dans la deuxième moitié des années cinquante et concerne l’histoire de la République de Weimar.


Au lendemain de la défaite, les intellectuels dénoncent
souvent tout à la fois le " système " et la dictature nazie.
La critique de la modernité rassemble alors les élites conservatrices,
dénonçant pêle-mêle les dérèglements d’un monde sans Dieu,
le déclin de la bildung (20), la dissolution des
liens communautaires dans la grande ville, le règne de l’argent,
l’irruption des masses et leur prolétarisation... Hitler devient
l’émanation d’une anti-élite générée par la masse (21).
Cet antimodernisme était ancré de longue date dans l’imaginaire
des élites - la Bildungsbürgertum, la bourgeoisie
cultivée - et pas seulement à droite (22). Il s’avère d’autant
plus commode qu’en dénonçant l’ " hybris de la raison
" (Wilhelm Röpke (23) ), le divorce entre l’esprit et la
puissance, la barbarie matérialiste... on dénonce une maladie
qui est " mondiale " et pas allemande ! Pourtant, ce credo
antimoderniste n’exclut pas une acceptation de la démocratie
libérale. Il a le mérite de condamner le dogme nationaliste
du Deutscher Weg (24) et de permettre le triomphe
des principes fédéralistes, arme contre l’hégémonie prussienne
et meilleure garantie d’un développement harmonieux de communautés
à taille humaine. Mais, c’est surtout la théorie du totalitarisme
qui allait permettre de " penser la catastrophe ", selon
la formule de Friedrich Meinecke. Sans revenir sur les conditions
de son élaboration (25), ni sur ses paradigmes (26), on
peut rappeler que ce glissement conceptuel a de multiples
avantages, à commencer par celui d’inclure le nazisme dans
une approche d’ensemble des nouvelles tyrannies du XXe siècle.
Les Allemands n’ont pas le monopole de la barbarie... ce qui
est indéniable ! Mieux, l’antériorité de 1917 et de 1922
sur 1933 permet de considérer que le régime disparu n’a
fait que reproduire et infléchir des expériences initiées
ailleurs. Ernst Nolte reprendra, on le verra, ces thèses
au milieu des années 80. Dans l’immédiat, l’essentiel est
ailleurs : la théorie totalitaire permet le ralliement des
élites, de la Bildungsbürgertum, à une démocratie
raisonnable, mesurée, bref, conservatrice. Ce consensus
antitotalitaire et démocratique a des effets contradictoires
 : d’un côté, il contribue à la " somnolence mémorielle "
(Jean Solchany), au refoulement et à l’oubli (27) ; d’un
autre côté, il favorise l’abandon de l’historicisme. Cette
rupture - qui est bien une autre forme de retour à la normalité
- va être le fait d’un des plus grands historiens allemands,
Karl Dietrich Bracher, auteur en 1955 d’un ouvrage
majeur sur " la dissolution de la République de Weimar "
(Die Auflösung der Weimarer Republik). Bracher est
né en 1922 dans le Wurtemberg, un land de tradition libérale.
Son beau-père est un proche du pasteur Bonhœffer et il a
pu, en 1945, effectuer une partie de ses études aux Etats-Unis,
à Harvard. Il découvre alors les travaux de Franz
Neumann (28 )et d’Arthur Rosenberg (29) et se tourne
vers l’histoire contemporaine. De retour, en Allemagne,
il devient professeur de sciences politiques à Berlin avant
d’animer l’Institut für Zeitgeschichte de Munich
(30). S’il intègre la notion de totalitarisme, il accorde
surtout une grande importance aux structures, dans le droit
fil des travaux de Neumann : le problème de Weimar, c’est
un état impuissant confronté à des parties trop puissantes.
La République meurt de n’avoir pas pu intégrer des groupes
d’intérêts et des forces contradictoires. Bracher est un
des premiers à avoir clairement dénoncé la présidentialisation
du régime, une dérive autoritaire dont se sont rendu coupables
Brüning (31), von Papen (32) et, bien sûr, Hindenburg (33).

II.
La révolution historiographique des années soixante

Celle-ci
se fait dans trois directions :

  • Les enjeux de la révolution de 1918-1919
  • La question de la continuité d’un expansionnisme militaire
  • La question du sonderweg et l’absence de tradition libérale
  1. D’importants travaux sont consacrés à la Révolution trahie (Eberhard Kolb (34) , etc.). Ils détruisent le mythe du danger bolchévique (35) et passent au crible de la critique les choix stratégiques du SPD, ses reculs devant les piliers du Reich disparu, la bureaucratie impériale et, surtout, l’État-major, stimulant les débats à l’intérieur de la gauche allemande à l’heure de la grande coalition (66-69) (36). Parmi ces auteurs, Ernst Nolte occupe une place à part, non seulement parce qu’il est le seul à avoir été traduit en français, mais parce qu’il allait occuper le devant de la scène vingt ans plus tard dans le cadre de l’Histroriker Streit de 1986. Né en 1923, Nolte essaie de penser le nazisme comme un " fascisme allemand " et de replacer celui-ci " dans son époque " (3 t., e.o. 1963, Julliard, 1970). Son souci de produire un concept précis et rigoureux du fascisme en se référant explicitement à la notion weberienne d’idealtypus contribue au succès de l’ouvrage, même s’il ne va pas au-delà d’une approche "phénoménologique", avec un zeste d’Heidegger (Le nazisme est, comme le stalinisme, la conséquence de la " technicisation " du monde, de la dissolution des liens traditionnels). Ne gommant ni la violence froide et systématique des Corps Francs, ni le recours à l’illégalité du nouveau pouvoir, il agace l’establishment universitaire, mais séduit la nouvelle gauche parce qu’il réhabilite le concept de fascisme. Pourtant, une lecture attentive de son œuvre en accusait déjà les limites...(37)

  2. Le deuxième thème va être à l’origine d’une véritable controverse, suscitée, presque à son insu par un historien jusque-là anonyme (38), Fritz Fischer (1908-1999). Étudiant les buts de guerre de l’Allemagne impériale (Griff nach der Weltmacht, 1961 (39)), il montre qu’il y a une continuité dans les buts de guerre allemands et que ceux-ci sont conformes aux suggestions des industriels et des hommes d’affaires, de Rathenau à Thyssen. De plus, tous les partis succombent au vertige de l’impérialisme ! " L’Allemagne était-elle inclinée au mal dès sa prime jeunesse ?" écrit le Spiegel. De fait, la " corporation ", menée par les historiens les plus âgés, comme Gerhard Ritter, dénonce cette " trahison " (40), alors que les étudiants et les jeunes chercheurs le soutiennent bruyamment. Fischer va sans doute trop loin dans son souci iconoclaste (l’intention d’annexer n’est pas l’intention de faire la guerre !), mais il a le mérite de briser un raisonnement selon lequel les Alliés avaient jeté l’Allemagne dans les bras de Hitler. Dans son sillage, Hans-Ulrich Wehler et l’école de Bielefeld (Westphalie) mettent en relief le rôle de la politique expansionniste pour masquer les combats politiques internes et entraîner les classes défavorisées à se rallier par intérêt égoïste à l’impérialisme allemand. Cette théorie du "social-impérialisme" permet de penser l’articulation de la modernité socio-économique et du retard politique qui caractérise le Reich wilhelmiem

  3. la troisième " révolution historiographique " est le fait d’un " libéral non-conformiste " (P. Ayçoberry), Ralf Dahrendorf (1929). Fils d’un député SD, arrêté en 1944 pour activités antinazies dans son lycée berlinois, il a connu la satellisation de la zone soviétique, son père ayant refusé la fusion des deux " partis ouvriers " et émigré, avec toute sa famille, à Hambourg. Poursuivant ses études à Londres, il découvre la sociologie et va réfléchir aux dysfonctionnements de la société allemande du XIXe siècle (Gesellschaft und Demokratie in Deutschland, 1965), une société féodale-industrielle qui repose sur de multiples contradictions : la part de l’agriculture ne cesse de diminuer, mais les Junkers dominent toujours la vie politique ; les villes " explosent ", mais la civilisation urbaine est rejetée ; les valeurs hiérarchiques et autoritaires règnent partout, y compris là où elles auraient dû reculer, dans la famille, dans l’Université, dans la bourgeoisie (41) et même dans la social-démocratie ; l’apologie de la communauté comme facteur d’intégration se révèle désastreuse, la société et ses élites récusant au nom d’une improbable harmonie les valeurs individualistes et libérales (42), etc.

III.
Vraies et fausses querelles

Par commodité
et aussi un peu par paresse, on a coutume de distinguer deux
grands courants radicalement opposés, les intentionnalistes
et les fonctionnalistes. Débat apparemment simple : Auschwitz
est-il inscrit dans le combat engagé par les nazis en 1920
 ? Quelle est la part de l’improvisation ? Une ligne de fracture
qui implique, pour qu’on en comprenne bien les enjeux, qu’on
l’articule avec une autre interrogation sous-jacente : nazisme
ou hitlérisme ? Et ce sans oublier qu’il se déroule dans un
pays aux prises avec son passé et où beaucoup d’historiens,
dans les deux " camps " s’interrogent sur l’historisation
du national-socialisme : peut-on étudier le nazisme comme
n’importe quelle période historique, sans a priori politique
ou moral ?

Tentons
de procéder méthodiquement, en partant des questions scientifiques
pour en venir ensuite au fond du débat.

1.Nazisme ou "hitlérisme" ?

Hitler
a-il été produit par son époque ou l’a-t-il façonné ? Dans
un premier temps, les Allemands ont voulu expulser Hitler
de la mémoire collective. " Cet homme n’était pas de notre
race
", écrit Friedrich Meinecke, le nazisme n’étant que
l’expression de sa "conception du monde", le produit de sa
"volonté de puissance" et l’avatar de sa "démonie". Par opposition
à tous ceux qui invoquent le poids de l’héritage, Gerhard
Ritter conteste, dans L’Europe et la question allemande
(1948), que l’on puisse faire de Hitler l’héritier de Frédéric
II et de Bismarck. Le IIIe Reich ne peut s’expliquer ni par
la conception luthérienne de l’obéissance ni par le militarisme
prussien mais par "la volonté d’un seul homme dément". Frédéric
II et Bismarck n’ont pas prôné la guerre totale et ni la Reichswehr
ni les conservateurs ne sont responsables de l’arrivée
de Hitler au pouvoir et du déclenchement de la guerre. Tout
juste veut-il bien reconnaître qu’ils aient fait preuve de
"naïveté politique" ! Quant à l’hitlérisme, c’est le populisme
de l’ère des masses inspiré par le darwinisme anglais et provoqué
par le nationalisme français. Il ne serait ni le produit de
l’histoire allemande, ni de la société allemande, mais un
phénomène entièrement neuf provoqué par le traumatisme de
la défaite et du diktat de Versailles.

Si les psychiatres convoqués au procès de Nuremberg ont échoué
dans leurs tentatives d’interprétation pathologique du nazisme,
les biographes de Hitler ont utilisé la psychanalyse historique
pour tenter avec plus ou moins d’à-propos de comprendre le
"phénomène Hitler" et les relations entre psychologie individuelle
et psychoses collectives (43). En 1953, Alan Bullock réduisait
l’idéologie de Hitler à un darwinisme social grossier et à
un simple opportunisme. Par-delà ses contradictions, une seule
préoccupation profonde l’animait : un appétit frénétique de
puissance et de domination. Hitler serait le plus grand démagogue
de l’histoire parce que possédé, visionnaire, prophète. Plus
récemment, des historiens ont mis l’accent, non plus sur le
psychisme de Hitler, mais sur la fascination qu’il exerçait.
Le nazisme aurait été impossible sans l’ascendant du Führer
sur les masses et l’efficacité des techniques modernes de
propagande et de conditionnement des foules. Ainsi Joseph-Peter
Stern montre, dans Hitler, le Führer et le peuple (Flammarion,
1985, e.o., 1975), que Hitler est un mythe fabriqué par Hitler
lui-même, un mythe forgé par le langage et les images, un
mythe fondé sur le culte de la volonté, sur l’aspiration prophétique,
sur un rituel transcendant, mais aussi sur l’indifférence
au réel.

Dans les dix dernières années, douze nouvelles vies du Führer
sont parues ! Au début de la décennie 90, celle de l’historienne
suisse - allemande de naissance -, Marlis Steinert, s’est
imposée par son sérieux. Une première biographie française
vient même d’être éditée, celle
de François Delpla (Grasset, 1999) qui insiste sur
la cohérence du projet hitlérien, au risque
de surestimer l’habileté manoeuvrière et la

lucidité du Führer.

La dernière
en date revêt une toute autre importance. Il s’agit de la
somme monumentale de Ian Kershaw (2 tomes, 1166 p.+1632
p. dont plusieurs milliers de notes et plus de 120 pages d’ouvrages
cités !). Spécialiste de l’histoire quotidienne (alltagsgeschiste),
cet historien qui avait toujours exprimé les plus extrêmes
réserves à l’égard du genre biographique, semble y succomber.
Mais comme Goubert, Ferro ou Le Goff qui, en adeptes convaincus
de la Nouvelle Histoire, ont réinvesti le genre biographique
en le subvertissant plus ou moins ouvertement. Il s’agit en
effet bien plus que d’une biographie. Certes, Kershaw fait
un large usage de sources nouvelles, en particulier le journal
de Gœbbels retrouvé dans les archives soviétiques, et apporte
un éclairage neuf sur certains points de détail concernant
sa biographie (45), mais c’est surtout, comme il le dit lui-même,
une histoire de l’ère nazie (I, p. 34), du pouvoir du Führer.
Car, pour lui, Hitler est le produit d’un amalgame, un homme
et un mythe. Il a été en partie fabriqué par la société allemande.
Le " charisme " d’Hitler est moins dans sa personnalité que
dans le regard que des millions d’hommes ont porté sur lui
. Le Führer devient la source de toute légitimité,
l’instance de justification et de sanction et toutes les instances
politiques gravitent autour de lui selon des règles "féodales",
étrangères à toute rationalité politique. D’où cet exceptionnel
dynamisme, mais aussi cette anarchie auto-destructrice. S’il
est évident que Hitler seul n’eût pas été possible, Ian Kershaw
affirme qu’une Allemagne sans lui aurait eu un tout autre
visage (47). L’histoire sans Hitler n’eût pas été radicalement
autre, mais résolument différente. On comprend à la lecture
de l’ouvrage que sans le nazisme et son chef, l’Allemagne
weimarienne se serait de toute façon sabordée pour accoucher
d’une dictature d’un autre type, un régime autoritaire conservateur
fondé sur le pouvoir militaire, une Allemagne aux dimensions
idéologiques de la Prusse.

Une question
reste au cœur des débats : monocratie ou polycratie ? chaos
subi ou maîtrisé ? Hitler "dictateur faible" ou "maître du
IIIe Reich" ?.


2.
"Intentionnalisme" ou "fonctionnalisme" ?

  • L’école intentionnaliste, dite aussi "programmatiste", conçoit l’histoire de l’Allemagne nazie comme la réalisation méthodique de plans conçus de longue date par Hitler. Lecteurs attentifs de Mein Kampf, comme Eberhard Jäckel, auteur de la première synthèse sur Hitler idéologue (Calmann-Levy, 1969)(48) , les intentionnalistes s’appuyent surtout sur le Second Livre, écrit en 1928 mais jamais publié (les objectifs de la politique étrangère y apparaissaient de manière trop explicite !), ainsi que sur le Testament politique recueilli par Martin Bormann en 1945. Ils donnent la priorité à la politique étrangère et militaire, soulignant que celle-ci se nourrit d’un délire obsidional : la haine du juif (Hans-Adolf Jacobsen).

    Voulant explicitement se démarquer de Wehler et d’une nouvelle histoire sociale dont il dénonce les dérives marxistes, Andreas Hillgruber est le premier à montrer, textes à l’appui, que Hitler avait mis en œuvre un "plan à étapes" (stuffenplan). Le réarmement devait mener à la conquête de l’espace vital à l’Est, à l’extermination des juifs et des bolcheviks et déboucher finalement sur une guerre pour la domination mondiale contre l’Angleterre et les E-U. Il y a donc des éléments de continuité avec le pangermanisme wilhelmien mais c’est l’obsession raciste qui donne au projet sa cohérence et son caractère unique. Le Führer, une fois parvenu au pouvoir, aurait réalisé son plan point par point, sans se soucier des obstacles, des contraintes, mais en perdant de vue la réalité objective. D’où des réussites spectaculaires par effet de surprise, jusqu’en 1941, mais aussi de profondes contradictions qui vont évidemment s’amplifier avec la guerre.

    On retrouve cette double primauté, des intentions et de la politique étrangère chez Klaus Hildebrand. Pour lui, Hitler prend en considération les résistances et les réactions des autres puissances, et en particulier de la Grande-Bretagne (49), mais sans jamais dévier de ses objectifs fondamentaux. Profondément cohérente, sa politique est la conséquence de sa conception raciale du monde et ne se détourne jamais de ses objectifs essentiels : la conquête de l’espace vital et l’extermination des juifs. Aux yeux de Hitler, le juif est la source de tous les maux, l’inventeur de toutes les doctrines dissolvantes de la "communauté nationale", la démocratie comme le socialisme, le libéralisme ou le marxisme. Dans l’application de cette idée fixe, Hitler ne varie jamais, même si des difficultés imprévues l’ont obligé à marquer le pas ou à masquer son jeu. Le racisme hitlérien, plongeant ses racines dans la tradition germano-autrichienne, est à la fois le trait d’union entre le Führer et les masses mais aussi la clef d’interprétation de sa politique intérieure et extérieure. Karl-Dietrich Bracher, probablement la figure la plus connue de ce courant, en raison du succès international de sa synthèse sur La dictature allemande (Privat 1986, Complexe 1995) a très bien vu, en lecteur avisé de Franz Neumann (50) que le régime nazi était une polycratie, mais, pour lui, Hitler laisse volontairement se développer les forces centrifuges pour mieux imposer ses arbitrages. Ce qui n’est pas si éloigné de Ian Kershaw soulignant l’importance du principe d’allégeance personnelle à l’égard du Führer (51). Sur un point essentiel, l’historien britannique donne raison aux intentionnalistes : l’antisémitisme est bien la clef de voûte idéologique et l’Holocauste est prévu de longue date, bien avant Wannsee. Il parle de pensée " génocidaire " dès 1939.

Toutefois,
la singularité de Hitler ne suffit pas à expliquer les singularités
du nazisme. Ne faut-il pas, comme le fait d’ailleurs Kershaw,
resituer le drame nazi dans son historicité ?

  • La mise en évidence par Franz Neumann des contradictions économiques et sociales du IIIe Reich, de la diversité des groupes de pression autour de Hitler, des hésitations de sa politique, a incité d’autres historiens à rechercher la spécificité du nazisme dans une histoire des structures de l’État et de la société, engagés dans un processus tendanciel de modernisation. N’y aurait-il pas un rapport entre l’industrialisation tardive et brutale, la faiblesse de la démocratie et le caractère particulièrement destructeur du nazisme ?

    Pour les "fonctionnalistes" ou "structuralistes", l’histoire du nazisme s’explique moins par la personnalité, les idées et les actes de Hitler que par le mode de fonctionnement du mouvement nazi et de l’État hitlérien, par les réactions de la société allemande et par les modifications de l’environnement international. Pour eux, la politique de Hitler n’a pas eu la cohérence qu’on lui prête souvent. Loin d’être un maître absolu, le Führer apparaît comme un "dictateur indécis et faible" (Hans Mommsen). Par sa rhétorique, il justifie ensuite des initiatives prises en dehors de lui et joue donc un rôle de légitimation a posteriori des actions de ses collaborateurs. Il donne à la politique de son régime les apparences d’une cohérence qu’elle n’a pas. La multiplication des centres de pouvoir, la liberté de manœuvre acquise par chaque dirigeant, au nom du Fürherprinzip, les rivalités et les luttes d’influence, enlèvent toute rationalité à la politique nazie. C’est ce que montre Martin Broszat, le directeur de l’Institut d’Histoire de Munich (Institut fur Zeitgeschiste), dans son étude classique de l’État national-socialiste (Fayard, 1985, e.o. Munich., 1970) : le contraste est saisissant entre l’affirmation des pouvoirs illimités du Führer et l’anarchie qui se développe dans les administrations et les services de l’État, du fait de la multiplication d’organisations, de services et d’ambitions rivales. Certes, le dualisme État-parti prend fin en 1937-38, conséquence de la mise en œuvre du programme de quatre ans de Göring, des changements dans la direction de la diplomatie (remplacement de Neurath par Ribbentrop en février 38) et de l’armée ("affaire Blomberg-Fritsch" (52)) , mais cela ne signifie ni stabilisation ni retour à l’ordre : jamais la cacophonie n’a paru aussi grande que dans les années de guerre (53), les grandes décisions étant le fruit d’une constante improvisation, contribuant à la dynamique incontrôlée du régime.

    Même constat pour Hans Mommsen, un des plus brillants représentants de cette école, dont un certain nombre d’articles viennent - enfin ! - d’être traduits et réunis pour le public français. (Maison des sciences de l’Homme, 1997). Arrière petit-fils d’un des plus grands spécialistes de Rome, détenteur pendant près de vingt ans (1968-1996) de la chaire d’Histoire contemporaine et du Temps présent de l’université de Bochum, Mommsen est un tenant de la nouvelle histoire sociale. Refusant toute approche " essentialiste " du nazisme, il l’observe à l’œuvre, conjuguant l’analyse des structures et celles des forces sociales. Ses travaux, qu’ils portent sur la " solution finale ", sur la place de Hitler dans le système de pouvoir, sur le rôle du NSDAP, mettent clairement en relief le manque de consistance de l’idéologie, l’inefficacité du parti, la constante improvisation, le poids des circonstances - ou du moins la rencontre d’une dynamique interne et de conjonctures particulières. Pour Mommsen, la politique raciale, en dépit de l’antisémitisme foncier de Hitler, s’explique plus par un enchaînement de décisions fortuites dans des circonstances particulières que par la logique des vues exposées dans Mein Kampf. La "solution finale" découle moins de l’intention si souvent exprimée par Hitler de chasser, d’expulser ou d’éliminer les Juifs, que de la décision prise par les SS de se "débarrasser" des Juifs expulsés d’Allemagne, regroupés en Pologne, qu’il était impossible de déporter au-delà à cause de l’évolution de la guerre contre l’URSS. Le mouvement d’extermination étant lancé, Heydric l’aurait systématisé. Cette analyse des prises de décision, si elle relativise le pouvoir dictatorial de Hitler, ne dissout pas les responsabilités du régime nazi. En soulignant les continuités des politiques menées par les appareils d’État avant et après l’arrivée de Hitler au pouvoir, elle souligne les responsabilités des élites anciennes et nouvelles dans la politique belliqueuse et criminelle du Troisième Reich. S’agit-il d’innocenter Hitler, de minimiser ses crimes  ? Indiscutablement, certains fonctionnalistes vont se placer sur ce terrain, cherchant à " historiser le nazisme " on va le voir, mais, pour Mommsen qui est très conscient de la responsabilité de l’historien dans le débat public, il s’agit au contraire de dépasser le problème de Hitler. L’exacerbation de la terreur, le crime de masse ne peuvent se réduire à l’hubris d’un homme. Il y a dans un déchaînement d’impulsions anti-humaines, une radicalisation de la barbarie qui lui échappe, ce qui du coup pose le problème de la responsabilité collective.

    Comment expliquer la course à l’abîme d’une société industrielle hautement développée ? Cette question n’est pas nouvelle. Elle n’a cessé de hanter les historiens - on y reviendra -, mais il est temps maintenant d’aborder ce qui allait être le grand débat des années 80, un véritable affrontement politique-idéologique qui a mobilisé toute la communauté historienne, occupé la scène médiatique et suscité les prises de position des plus hautes autorités de l’État allemand.

3.
La "querelle des historiens" (Historikerstreit)

Le 6 juin
1986, Ernst Nolte publie dans la Frankfurter AZ,
prestigieux quotidien de centre-droit, un article intitulé
"Un passé qui ne veut pas passer". Le 11 juillet 1986,
le philosophe Jürgen Habermas réagit violemment et affirme
que si le " travail de deuil " n’a pu avoir lieu en Allemagne
depuis la guerre, c’est parce que les Allemands n’ont jamais
envisagé d’admettre leur " culpabilité ". C’est le point de
départ d’une polémique qui a mobilisé la majeure partie des
historiens d’Allemagne de l’Ouest pendant deux ans environ.

Elle éclate dans un contexte politique bien particulier. La
perspective de la réunification semble durablement éloignée,
les chrétiens-démocrates sont solidement au pouvoir et, pour
beaucoup d’Allemands, il s’agit de repenser ces années de
dictature et de barbarie. Non pas seulement refouler le passé,
mais accompagner l’entrée de la RFA dans une ère post-nationale
loin des errements du sonderweg (54). En 1985, à l’occasion
de la célébration du 40e anniversaire du 8 mai , Martin Broszat,
se prononce " pour une historisation du national-socialisme
". Il le dit très clairement, " peut-on faire du national-socialisme
un objet d’histoire comme les autres ? " Les a priori politiques,
idéologiques et moraux doivent être abandonnés. Pas de " leçon
de morale obligatoire " ni de dilution dans la longue durée
de l’histoire allemande, mais une volonté de comprendre la
singularité et la complexité du phénomène nazi. Dialoguant
avec Saul Friedländer, l’historien munichois enfonce le clou
 : " mettre Auschwitz au centre du tableau, c’est écrire
l’histoire rétrospectivement. Or, Auschwitz n’a pu se dérouler
que loin du centre de l’action et contre une minorité qui
avait été écartée de la société.
" Mais peut-on vraiment
relativiser l’histoire du nazisme, " normaliser " l’étude
de ce passé ? Saul Friedländer, citant Hannah Arendt (Eichmann
à Jérusalem
, Gallimard, 1966), rappelle que le régime
nazi est le seul qui ait voulu " décider qui doit et ne
doit pas habiter cette planète
". Il n’y avait aucune
normalité dans un pays où les tueries de masse étaient la
règle. Et, à Broszat qui ajoute que, par respect pour les
victimes, histoire et mémoire doivent être dissociées, il
répond que, pour arriver à une véritable compréhension entre
historiens héritiers des bourreaux et historiens héritiers
des victimes, il faudrait que les premiers (re)trouvent le
sens de leur responsabilité historique...

La controverse va s’amplifier bientôt, dans la mesure où certains
historiens vont dangereusement minimiser la radicale malignité
du IIIe Reich. C’est bien évidemment le cas du plus " sulfureux
" de ces auteurs, Ernst Nolte, que François Furet a sorti
de son relatif isolement en acceptant de dialoguer avec lui
(Fascisme et communisme, Plon, 1998). Ses thèses, récemment
systématisées (56), ne sont pas nouvelles. Au début des années
70, lors d’un séminaire à Harvard, il affirmait devant un
auditoire médusé que l’idée de la solution finale se rencontrait
déjà chez Marx : puisqu’" il a prêché l’annihilation d’une
classe toute entière, la bourgeoisie "
. En 1986, il suggère
qu’Auschwitz n’est qu’une imitation, une réponse au Goulag.
L’assassinat racial des nationaux-socialistes serait la conséquence
logique de l’assassinat de classe des bolcheviks. Hitler n’a-t-il
pas simplement fait aux juifs ce que la "terreur rouge" avait
fait aux "blancs" puis aux koulaks, infligeant aux juifs -
assimilés aux bolcheviks - une "action asiatique" par crainte
de subir le même sort des mains du monstre communiste ? Il
s’agirait donc d’un " assassinat préventif " ! D’ailleurs,
les juifs ne sont-ils pas des " prisonniers de guerre " dans
la mesure où Chaïm Weizmann, président de la Jewish Agency
for Palestine
, a affirmé, dès le 5 septembre 1939, que
les juifs du monde entier se battront aux côtés de l’Angleterre
et des démocraties ?

Mais, Nolte n’est pas le seul à se livrer à cette relecture
singulière du passé nazi. Andreas Hillgruber, professeur à
l’université de Cologne, essaie, quant à lui, de démontrer
que les buts de guerre des Alliés étaient inspirés par la
quête séculaire de la puissance et de la supériorité. Le Reich
n’a pas été détruit en réponse aux atrocités du régime nazi
puisque celles-ci étaient ignorées ( ?), mais par haine de
la Prusse et de ce qu’elle représentait. Il s’intéresse au
front oriental en 1944-1945 et récuse le concept de " libération
". Pour lui, les " efforts désespérés et sacrificiels
" des soldats de la Wehrmacht pour protéger la population
et leur heimat et pour défendre la civilisation s’imposaient
face à la barbarie de l’Armée rouge (57).

La controverse s’étend rapidement parmi les historiens allemands,
recoupant assez largement la coupure droite/gauche. Mais,
tout le monde s’accorde sur le fait qu’il est exclu d’institutionnaliser
l’oubli. Pour Michael Stürmer, spécialiste de l’Allemagne
bismarckienne et conseiller d’Helmut Kohl, il faut que la
RFA récupère l’intégralité du passé allemand, car " dans
un pays sans mémoire, tout est possible
". Faut-il aborder
ce passé sans honte afin de restaurer une unité nationale
brisée ou, au contraire, avec le sens d’une responsabilité
collective à assumer ? La chute du Mur démultiplie les enjeux
et fait, plus que jamais, de l’Allemagne une " nation mémorielle
".

4.
Violence et modernité

Le nazisme
s’explique-t-il alors par la marche particulièrement difficile
et paradoxale de l’Allemagne vers la modernité ? Plus que dans
tout autre pays occidental subsistent des forces aristocratiques
et archaïques freinant la libéralisation de la société. La
"révolution bourgeoise manquée" de 1848 a laissé la Prusse
unifier l’Allemagne. C’est le Junker réactionnaire
Bismarck qui a mis en œuvre le programme de la bourgeoisie
et même instauré un "socialisme d’État". Aussi l’Allemagne
n’a pas connu un embourgeoisement de l’aristocratie comme
l’Angleterre, mais une féodalisation de la grande bourgeoisie
rhénane ralliée à l’autoritarisme prussien.

Les historiens germano-américains ont été précocement sensibles
à la question de l’irruption de la violence. Née des ressentiment
contre la modernité, mais portée par la technique la plus
moderne, celle-ci fait des ravages. Deux auteurs ont approfondi
magistralement cette
dimension :

  • Peter Gay enseigne Freud et la psychanalyse aux étudiants de Yale. Dans Le suicide d’une République (1968), il souligne la crise de la culture politique dans les années 20 et l’incapacité des nouvelles élites républicaines à réformer l’ancien État et à empêcher la radicalisation de l’opinion. Comment expliquer l’apparente contradiction entre l’effervescence de la culture, traditionnellement porté au crédit de Weimar, et la faillite de la politique démocratique ? Avec une réelle verve polémique, Gay montre que l’élite cultivée porte une lourde responsabilité dans cet échec. La République ne parvint jamais à s’assurer la loyauté de ceux qui profitèrent de ses bienfaits, ces "étrangers" (58) - démocrates, socialistes, juifs, artistes et comédiens - qui connaissaient alors l’espoir d’une intégration. Les exemples qu’il cite, de Thomas Mann à Stefan George (59) en passant par Ernst Kantorowicz (60) et bien sûr Heidegger, sont accablants :
  • George Mosse (1918-1999), dont la famille était à la tête d’un des plus gros groupes de presse berlinois avant 1933 et qui fut victime des premières mesures antisémites, souligne que le nazisme est né dans les tranchées de la Première Guerre mondiale (Hachette, 1999). De multiples écritsdans les années 20 vont, en mythifiant le conflit, trivialiser et sanctifier la guerre, conduire à une indifférence grandissante à la valeur de la vie humaine et contribuer à la "brutalisation" de la vie politique (61).

Un très
beau texte de Norbert Elias, malheureusement non traduit,
va dans le même sens (Columbia UP, 1997 ; e.o. 1989). Celui-ci
a perdu ses deux parents pendant la guerre - et sa mère à
Auschwitz. Pour ce spécialiste de la maîtrise des pulsions,
de la civilisation des mœurs, il y avait, dans le processus
de " décivilisation " qui a saisi l’Allemagne de Hitler une
très douloureuse interrogation : qu’est ce qui a rendu possible
la levée des autocontrôles qui brident les affects de violence
 ? Il revient bien sûr sur le modèle de l’obéissance et de
soumission à l’autorité qui parcourt la société allemande
au début du siècle et souligne le rôle de la défaite et la
perte du monopole étatique de la violence qui en résulte.
Il montre que, dans une période de crise, stigmatiser les
juifs, les rejeter hors de la nation, c’était une manière
de mieux supporter les dommages infligées à la " self-image
" des Allemands.

Sur cette question de la modernité et du " désenchantement
du monde " qui l’accompagne, on possède des travaux de première
main en français ce qui est suffisamment rare pour être souligné,
ceux de Louis Dupeux, professeur émérite à Strasbourg,
auteur de multiples ouvrages éclairant la "révolution conservatrice",
ce "préfascisme allemand" qui incarne, à ses yeux, la contre-idéologie
dominante de l’époque ; un formidable "laboratoire d’idées"
dans lequel les nazis vont largement puiser. L’étude cette
nébuleuse d’extrême droite lui a permis d’isoler deux grands
courants puisant aux mêmes sources, "communiant" dans la même
haine de la République et des valeurs humanistes et libérales
mais divergeant aussi bien sur le style et la tactique que
sur le visage de l’Allemagne "régénérée" qu’ils appellent
de leurs vœux.

  • la "Révolution conservatrice (62)" prolonge et se démarque en même temps du traditionalisme allemand, marqué par la pensée de la décadence (Kulturpessimismus). Réactionnaire en politique, la "Rc" adopte une attitude volontariste et même optimiste face à l’évolution du monde moderne.
    La figure de proue de cette nébuleuse idéologique est un écrivain berlinois, Arthur Moeller van den Bruck. Volontiers classé parmi les "littérateurs décadents" avant 1914 (Walter Laqueur), il incarne, après la guerre, cette contre-culture d’une droite convaincue qu’il faut "culbuter" les "constructions intellectuelles" qui minent l’Allemagne depuis les Lumières. Son Dritte Reich publié en 1922 se veut à la fois "révolutionnaire", "socialiste", "prolétaire " - au sens du "droit des peuples jeunes". C’est la doctrine de l’impérialisme social -, "réactionnaire" et "conservateur". Tout un jargon vitaliste et volontariste est mis, à grand renfort de dialectique - "Nous devons avoir la force de vivre dans les contradictions" ! - au service d’une idéologie qui prône l’expansion.

    L’autre grand maître à penser de la "Rc", Oswald Spengler est souvent présenté - un peu rapidement - comme un prophète du déclin (63). La "philosophie de l’histoire" dont il se réclame est liée à une conception organique des civilisations et seule l’Allemagne - comme Rome recueillant l’héritage grec - peut assurer la survie de l’Occident. L’imperium germanicum ne s’imposera que s’il parvient à réconcilier les ouvriers et les conservateurs (Socialisme et prussianisme, 1920).


    La nébuleuse Rc, ce sont aussi les frères Jünger, le juriste catholique Carl Schmitt, avec son concept d’ami /ennemi et son rejet de l’État libéral, ou l’ancien leader social-démocrate, Ernst Niekisch, fasciné par la Russie stalinienne et sa capacité à réaliser la "mobilisation totale". Louis Dupeux souligne l’ampleur de l’activité déployée par ces néo-conservateurs  : plus de 500 périodiques, près de 400 "organisations", allant des formations para-militaires aux ligues en passant par de multiples cercles exerçant une influence considérable sur la droite "respectable", via, par exemple, le "Club des Messieurs " (Herrenklub) déjà évoqué.

  • La "Völkische Révolution" est de nature différente, mais elle partage un fonds commun idéologique, et fondamentalement, le même rejet de l’Aufklärung. Toutefois, la nation ou l’État préoccupent beaucoup moins les völkisch que le peuple, un peuple qu’il s’agit de rétablir dans sa pureté originelle (64), en exaltant la "nudité nordique", le paganisme germanique, la terre... Sous l’influence de Houston Chamberlain et des théories néo-darwiniennes, l’obsession raciste et antisémite conduisent toujours aux mêmes élucubrations : pureté raciale, mise à l’écart des tarés, interdiction des mariages mixtes... et élimination des juifs de la vie nationale (5). Les völkisch font appel à un recrutement plus populaire mais, cette "pratique plébéienne" (L. Dupeux) ne signifie pas adhésion au principe démocratique : l’opportunisme le plus cynique et brutal est destiné à permettre la conquête du pouvoir, un pouvoir qui doit ensuite échoir au chef charismatique, seul capable d’exprimer la volonté profonde de la Volksgemeinschaft, la communauté du peuple.
    Il y a donc à la fois une différence de degré et de nature entre les deux Weltanschauung. Pour beaucoup de néo-conservateurs, le racisme biologique et le fanatisme terroriste provoquent leur mépris (66). En 1933, celui-ci n’est pas étranger à l’incroyable aveuglement de l’Establishment qui croit pouvoir tirer les ficelles d’un gouvernement où il n’y a que trois nazis.Bref, les historiens aujourd’hui sont plus sensibles à ce terreau intellectuel et au potentiel de violence que recèle une société où les structures juridictionnelles sont floues et où l’État d’exception tend à devenir... la règle.

5.
Autour de la Shoah


Dépassant et prolongeant à la fois le débat historiographique
entre intentionnalistes et fonctionnalistes, une nouvelle
génération d’historiens a pris la relève de la " génération
des HJ ". Elle n’hésite pas à prendre à bras-le-corps les
problèmes les plus brûlants, à commencer par la participation
des Allemands à la " guerre d’anéantissement ".

Entre 1990 et 1995, il a paru presque autant de travaux sur
la persécution et l’extermination des juifs que de 1945 à
1985 ! Si les historiens de langue française sont encore relativement
peu présents (Michel Fabréguet sur Matthausen), leurs confrères
allemands se pressent aux côtés des Anglo-Saxons (Goldhagen,
Browning, Friedlander (67)) et des Israéliens
(Omer Bartov (68)) .

La question de la décision du génocide reste objet de discussion,
même si le débat a perdu beaucoup de l’aspérité qui le caractérisait
lorsqu’il mettait aux prises Eberhard Jackel, Martin Broszat
ou Hans Mommsen (69). Plus personne ne conteste vraiment aujourd’hui
la responsabilité de Hitler (70), mais les débats portent
sur le moment précis, la chaîne de la décision et la nature
des motivations du Führer. Les uns la situent au début
de 1941, la conquête prochaine de l’URSS impliquant le passage
de la " solution territoriale " à la " solution finale " ;
les autres dans l’hiver 1941, quand la campagne à l’Est connaît
ses premiers ratés. Pour Christopher Browning, les instructions
fournies aux Einsatzgruppen le 3 mars 1941 - donc avant
même le lancement de l’attaque contre l’URSS - confient déjà
à ces " groupes d’intervention " des " campagnes spéciales
" visant l’élimination des communistes et des " éléments criminels
" (71). Raoul Hilberg (la destruction des juifs d’Europe,
Fayard, 1988) parle de la "cristallisation de la mi-41
" pour désigner le moment où le processus trouve sa cohérence
et se constitue en système. Aujourd’hui, le basculement dans
l’extermination apparaît donc plutôt comme la conséquence
d’une " radicalisation cumulative " qui s’est achevée avant
la célèbre conférence de Wannsee du 20 janvier 1942 (72).

Les " structuralistes" ont stimulé l’étude de la complexité
du " processus décisionnel " et des multiples rouages - organismes
d’État, mais aussi groupes d’intérêts privés - qui ont contribué
au crime. Les travaux récents sur le rôle de ministères comme
celui des finances ou du travail, de personnalités comme Albert
Speer, d’institutions comme la justice, la Reichsbahn, ou
encore l’Université (73), sans oublier les multiples entreprises
associées à la construction et à la gestion des camps (74),
mettent en évidence à quel point le génocide fut la résultante
de contributions multiples... Crime de sadiques et de fanatiques,
la Shoah a aussi été un "crime d’employés".

Pour deux historiens berlinois, Götz Aly et Susanne
Heim
(75), " l’économie de la solution finale " a bénéficié
du concours d’un bon nombre d’experts - économistes, sociologues,
géographes, démographes, urbanistes et historiens (76)- qui,
pour la plupart, allaient ensuite faire de belles carrières
en République fédérale. Ces spécialistes, chargés du " remembrement
ethnique " de l’Europe centrale et de sa rationalisation économique,
prônaient une relocalisation de la population et une restructuration
économique et sociale impliquant l’élimination des juifs :
ainsi, en Pologne, entendaient-ils déplacer une partie de
la population agricole vers les emplois urbains libérés par
l’" aryanisation ".

Ainsi, la radicalisation progressive de la politique nazie
fut la suite d’une série d’échecs : le transfert des juifs
vers une " réserve " lointaine (Madagascar, le Grand-Nord
sibérien...) se révèle impossible alors que leur présence, dans
des ghettos où ils souffrent de la faim et du typhus, est
source de multiples difficultés.

Nombre d’études récentes portent une attention particulière
à la réalité concrète de la violence du régime, que celle-ci
vise les juifs, les handicapés physiques et mentaux, les homosexuels,
les travailleurs forcés ou les " tsiganes ". Un lien conceptuel
associe ces différentes formes de criminalité, fondée sur
le mépris de la vie et un amtihumanisme diffus. La population
européenne, juive et non juive, n’est plus qu’une variable
sur laquelle les dirigeants nazis entendent intervenir à leur
gré, transplantant, stérilisant, exterminant les " bouches
inutiles " (nutzlose Esser) pour garantir au peuple-maître
son " espace vital " et un niveau de vie supérieur.

Dieter Pohl, étudiant le génocide en Galicie orientale
(in " La violence nazie ", RHMC, avril-juin 2000, pp. 290-307),
montre qu’on peut reconstituer avec précision les étapes et
l’ampleur du drame, les rapports entre les différents services,
la tension entre mise au travail et extermination, l’attitude
- hésitant entre passivité et complicité - des populations
non juives ou celle des occupants, une société largement touchée
par la corruption, par un antisémitisme de masse et surtout
par une désinhibition croissante envers l’usage de la violence
(77).

Bref, on le voit, il semble bien que les " jeunes " historiens
n’aient plus de tabou, la génération de 1989 a pris le relais
de la " génération Fischer " (C’est-à-dire des iconoclastes
qui l’avaient alors soutenu, Hans-Ulrich Wehler, Hans Mommsen...).
Toutefois, plutôt que de débattre des grandes abstractions
- totalitarisme, impérialisme, fascisme, etc, - ils préfèrent
se pencher sur les violences quotidiennes. Parler de la contribution
des Allemands ordinaires aux entreprises ordinaires du Reich,
mais aussi montrer que la défaillance du sens moral, pour
largement répandu qu’elle ait été, n’était pas systématique
(78), c ’est aider à comprendre, comment à un moment donné
de son histoire, le peuple de Goethe a pu devenir le peuple
d’Auschwitz et incarner le " mal radical ".

 

Pour certains,
comme Claude Lanzmann qui l’a répété bien des fois, expliquer
est non seulement impossible mais même inconvenant : expliquer,
ce serait déjà banaliser, exonérer, réduire l’horreur en la
" comprenant ". Pour l’auteur de Shoah, " il y a bien une obscénité
absolue du projet de comprendre " ! Sans doute, la barbarie
nazie présentera-t-elle toujours sa part d’opacité, moins peut-être
dans les intentions de ceux qui voulaient bâtir un ordre nouveau
que dans l’incroyable démission d’une société, dans la perte
collective des valeurs morales les plus élémentaires. Mais renoncer
à comprendre - même si on est convaincu de ne pas pouvoir y
parvenir - n’est-ce pas pire ? Commémorer ne suffit pas. Ni
comme citoyen ni comme enseignant nous ne pouvons oublier ce
que disait en 1946 Karl Jaspers : " ce qui est arrivé constitue
un avertissement... cela a pu arriver et peut encore arriver à
tout moment. Ce n’est qu’en connaissant le passé qu’on peut
l’empêcher de se reproduire ".

 

Bibliographie
LE NAZISME, DÉBATS ET CONTROVERSES

 

I.
Historiographie, généralités

  • AYCOBERRY, P., La question nazie. Les interprétations du national-socialisme, 1922-1975, coll. "Points-Histoire", H 39, Seuil, Paris, 1979, 317 p.
  • KERSHAW, I., Qu’est ce que le nazisme ? Problème et perspectives d’interprétations, "Folio", Gallimard, Paris, 1992, 416 p. [nouvelle édition, 1997, 560 p.

II.
Les Allemands et la " maîtrise du passé " (Vergangenheitsbewältigung,)

  • HUSSON, É., Comprendre Hitler et la Shoah. Les historiens de la République fédérale d’Allemagne et l’identité allemande depuis 1949, coll. Perspectives germaniques, PUF, Paris, 2000 [préface Ian Kershaw]
  • SOLCHANY, J., Comprendre le nazisme dans l’Allemagne des années zéro (1945-1949), coll. Politique aujourd’hui, PUF, Paris, 1997, 352 p.
  • JASPERS, K., La Culpabilité allemande, Éd. de Minuit, Paris, 1990 [e.o. 1947. Préface de P. Vidal-Naquet]

III.
La "querelle des historiens" (Historikerstreit)

  • Devant l’histoire. Les documents de la controverse sur la singularité de l’extermination des Juifs par le régime nazi, Cerf, P., 1988, 353 p. [Préface de Luc Ferry, intro. de Joseph Rovan, textes de Stürmer, Nolte, Habermas, Broszat...]
  • FRIEDLÄNDER, S., "Réflexions sur l’historisation du National-Socialisme", in Vingtième Siècle, n°16, oct.-déc. 1987, pp. 43-54 [reprend un article du Tel Aviver Jahrbuch für deutsche Geschichte]
  • Histoires d’Allemagnes, n° spécial de Vingtième Siècle, n°34, avril-juin 1992, 228 p. [en particulier l’étude de Jean Solchany, "Le nazisme : déviance allemande ou mal de la modernité ?", pp. 145-156]
  • Interrogations allemandes, dossier dans Le Débat, n° 45, mai-sept. 1987, pp. 114-169
  • L’Histoire escamotée, les tentatives de liquidation du passé nazi en Allemagne, La Découverte, P., 1988, 177 p. [Préf. de A. Gisselbrecht, contributions de G. Erler, R. D. Müller, U. Rose, T. Schnabel, G. R. Ueberschär et W. Werte] Mémoire du nazisme, n° spécial d’Esprit, n°10, octobre 1987

IV.
Le totalitarisme, nazisme et communisme en perspective

  • ARENDT, H., Le système totalitaire, "Points Essais", Seuil, Paris, 1972, 315 p. [e.o. 1951]
  • ARON, R., Démocratie et totalitarisme, Folio/Essais 69, Gallimard, Paris, 1987, 370 p. [e.o. 1965]
  • BRUNETEAU, B., Les Totalitarismes, coll. U, A. Colin, Paris, 1999, 240 p.
  • TRAVERSO, E., Le Totalitarisme, le XXe siècle en débat, Points-Essais 442, Seuil, P., 928 p. [choix de textes]
  • FERRO, M., " Nazisme et communisme : les limites d’une comparaison ", in Nazisme et communiste, deux régimes dans le siècle, Pluriel, Hachette, 1999, pp.11-37
  • ROUSSO, H., " La légitimité d’une comparaison empirique " in "Stalinisme et nazisme. Histoire et mémoire comparés, Complexe, Bruxelles, 1999, pp.11-36
  • NOLTE, E., La guerre civile européenne 1917-1945. National-socialisme et bolchevisme, éd. des Syrtes, 2000, 666 p.
  • FURET, F., NOLTE, E., Fascisme et communisme, Plon, Paris, 1998, 148 p.

V.
Weimar et le ressentiments contre la modernité

  • DUPEUX, L., et alii, La "Révolution conservatrice" dans l’Allemagne de Weimar, Kimé, P., 1992, 437 p.
  • DUPEUX, L., "la nouvelle droite "révolutionnaire conservatrice" allemande et son influence sur la République de Weimar", in Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine, t. 41/3, 1994, pp. 471-488
  • ELIAS, N., The Germans, Power Struggles and the Development of Habitus in the Nineteenth and Twentieth Century, Columbia UP, New York, 1997, 494 p. [e.o. Studien über die Deutschen , 1989]
  • GAY, P., Le suicide d’une République, Weimar 1918-1933, Calmann-Lévy, Paris, 1993, 269 p. [édition "Tel", Gallimard en 1995
  • MOSSE, G., De la grande guerre au totalitarisme. La brutalisation des sociétés européennes, Hachette, Paris, 1999 [e.o. New York/Oxford, 1990
  • PEUKERT, Detlev, J. K., La République de Weimar, Aubier, Paris, 1995, 301 p.
  • STERN, F., Politique et désespoir Les ressentiments contre la modernité dans l’Allemagne préhitlérienne, A. Colin, Paris, 1990, 359 p. [étude de 3 figures clés du "pré-fascisme" : Paul de Lagarde, Julius Langbehn et Arthur Moeller van den Bruck]

VI.
Hitler, maître ou serviteur ?

  • BRACHER, K., D., La dictature allemande, Privat, Toulouse, 1986, 681 p. [livre essentiel, enfin traduit en français, e.o. 1969. Représente le courant intentionnaliste, nouvelle édition en Complexe, Breuxelles, 1995]
  • BROSZAT, M., L’Etat hitlérien, l’origine et l’évolution des structures du IIIe Reich, Fayard, Paris, 1985, 625 p. [Publié en 1970 à Munich. L’auteur est un des chefs de file du courant fonctionnaliste]
  • BURRIN, P., "Politique et société : les structures du pouvoir dans l’Italie fasciste et l’Allemagne nazie", in Annales ESC, n°43, mai-juin 1988, pp. 615-637BULLOCK, A., Hitler ou les mécanismes de la tyrannie. 2 t., Marabout, Verviers, 1963-80
  • FEST, J., Hitler, 2 t., Gallimard, Paris, 1973 [10 pages éblouissantes sur les discours de Hitler et leur efficacité, t.I, pp. 387-396]
  • HILDEBRAND, K., Le Troisième Reich, München, New York, London, Paris, K. G. Saur, 1985, 244 p. [ouvrage idéal pour réfléchir sur l’historiographie : la deuxième partie est consacrée aux problèmes fondamentaux et tendances de la recherche. On trouve également une bibliographie très abondante et bien classée.] " Hitler, portrait historique d’un monstre ", dossier spécial L’Histoire, n° 230, mars 1999, pp. 34-61
  • KERSHAW, I., Hitler, Essai sur le charisme en politique, Gallimard, Paris, 1995, 240 p.
  • KERSHAW, I., Hitler, t.1 : 1889-1936, Hubris ; t.2 : 1936-1945, Nemesis, Flammarion, P., 1999/200
  • JACKEL, E., Hitler idéologue, Calmann-Levy, 1973, Paris, 176 p. [réédition en "Tel", Gallimard, 1995]
  • MOMMSEN, H., Le nazisme et la société allemande dix essais d’histoire sociale et politique, Maison des sciences de l’homme, Paris, 1997, 414 p.
  • NEUMANN, F., Béhémoth. Structure et pratique du national-socialisme, Paris, Payot, 1987, 598 p. [écrit en fait au début de la guerre par un exilé de l’école de Francfort...et traduit seulement en 1987]
  • STEINERT, M., Hitler, Fayard, P., 1991, 710 p. [beaucoup plus qu’une simple biographie, réédité en Pluriel]
  • SPEER, A., Journal de Spandau, Laffont, Paris, 1973, 554 p.

VII.
La violence nazie et la " solution finale "

  • BARTOV, O., L’Armée d’Hitler. La Wehrmacht, les nazis et la guerre, Hachette, Paris, 1999, 320 p. [e.o. Oxford U. P., N.Y., 1990]
  • BEDARIDA, F., (dir.), La politique nazie d’extermination, A. Michel, Paris, 1989, 332 p [ nombreuses contributions portant sur le contexte, les méthodes et les moyens, les grands débats.]
  • BRAYARD, F., Le génocide des Juifs entre procès et histoire, 1943-2000, colloque de Berlin & Potsdam, 1998, Complexe, Bruxelles, 2000
  • BROWNING, C., Des hommes ordinaires, 10/18, Belles Lettres, Paris, 1994, 284 p. [préface de P. Vidal-Naquet
  • BURRIN, P., Hitler et les Juifs. Genèse d’un génocide, Paris, Seuil, 1989, 203 p
  • BURRIN, P., " La violence congénitale du nazisme ", in ROUSSO, H., dir., Stalinisme et nazisme. Histoire et mémoire comparés, Complexe, Bruxelles, 1999, pp. 129-142
  • FRIEDLANDER, S., L’Allemagne nazie et les Juifs : t.1, les années de persécution (1933-1939), Seuil, Paris, 1997, 428 p.
  • GOLDHAGEN, D., Les bourreaux volontaires d’Hitler. Les allemands ordinaires et l’Holocauste, Seuil, P., 97
  • HUSSON, É., Une culpabilité ordinaire ? Les enjeux de la controverse

    Goldhagen, F.-X. de Guibert, Paris, 97 " La violence nazie
    ", Revue d’histoire moderne et contemporaine 47-2,
    avril-juin 2000 [études de P. Ayçoberry, M. Fabréguet, U.
    Herbert, D. Pohl, J. Solchany, etc.]

VIII.
Les oppositions

  • Des Allemands contre le nazisme, Oppositions et résistances 1933-1945, Actes du colloque franco-allemand, Paris, mai 1996, A. Michel, Paris, 1997, 382 p.
  • BADIA, G., Ces Allemands qui ont affronté Hitler, Ed. de l’Atelier, Paris, 2000, 254 p.

 

Téléchargez  !


Vous
pouvez télécharger cette conférence aux format .pdf :

PDF - 253.8 ko






Les fichiers PDF
sont lisibles à l’aide d’Acrobat Reader. Si cet utilitaire n’est
pas installé sur votre ordinateur, vous pouvez le télécharger
sur le site web d’Adobe.