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Publié : 12 septembre 2005

La démocratie à l’épreuve des crises économiques

Conférence de M. Enrique Leon, Professeur en CPGE

 

 

LA
DÉMOCRATIE A L’ÉPREUVE DES CRISES ÉCONOMIQUES

par
Enrique LEON,
professeur
en C.P.G.E. au Lycée Jules Ferry (Paris)

SOMMAIRE

I.
Au lendemain de la Première Guerre mondiale, l’impossible retour
à la démocratie libérale


A. La crise de
reconversion à l’économie de paix, un tournant plus ou moins
bien négocié

B.
Face aux crises des années 20, la difficile quête de l’efficacité

II.
La crise des années 30, la démocratie libérale menacée (" La
crise économique, acte d’accusation du libéralisme ", S. Berstein)

A.
Le choc de la crise : des sociétés tétanisées

B.
La démocratie en péril ?

C.
La démocratie étend ses domaines d’action


III.
Face à la crise des années 70-80, la démocratie semble beaucoup
mieux résister


A. Le choc de la crise : des sociétés tétanisées

B.
Un impact limité

C.
La démocratie étend ses domaines d’action


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  • Attention aux limites chronologiques : on commence par une crise économique, on finit par une autre… d’emblée la différence est évidente, la première atteint de plein fouet la démocratie - celle-ci ne résiste pas toujours à " l’épreuve ", ou en sort transformée  ; la seconde la conforte plutôt - qu’on pense à l’alternance de 1981 en France ou, en perspective mondiale, au rétablissement de la démocratie en Amérique latine avec la crise ou à la stagnation qui mine les économies de type soviétiques dans les années 80 . Plus généralement, la démocratie jouit d’un atout, sa capacité d’adaptation ; elle a su tirer parti des leçons des crises des années 30 pour amortir le choc à défaut de trouver toujours les solutions. + Bref, un sujet impensable sans un plan chronologique !

  • Si la définition de la démocratie ne s’impose pas, on peut néanmoins s’interroger en introduction sur un trait qui la fragilise : son extrême sensibilité à la conjoncture, le régime représentatif étant par nature porté à sanctionner toute politique incapable de garantir " le droit au bonheur " du citoyen. Il est en effet évident que la crise économique ne s’entend pas seulement comme retournement de croissance. Au-delà des indicateurs chiffrés, elle est douloureusement vécue par la société à travers de multiples manifestations (chômage, inflation, régression du pouvoir d’achat…).
    Des exemples peuvent éclairer cette fragilité  :
    > En 1922, en Grande-Bretagne, un cortège de chômeurs se mêle au cortège officiel fêtant l’armistice, sous une banderole " Les vivants victimes du chômage à ceux qui sont morts en vain pour la démocratie ".
    > En 1932, les vétérans de la Bonus Army s’installent sur le Mall de Washington et exigent un réajustement de leurs retraites car " la démocratie doit tenir ses promesses ".
    o Une telle sensibilité peut avoir trois conséquences  :
    . soit la démocratie, menacée et ébranlée s’effondre (cas allemand en 33 et, dans une moindre mesure italien et espagnol en 1936)… mais ce n’est plus alors le sujet, d’autant qu’il est rare que la crise ne se greffe sur des dysfonctionnements d’une autre nature ( "une démocratie imparfaite ou inachevée ").
    • soit la démocratie s’adapte à la difficulté d’imposer une politique de sacrifices ou d’effort collectif qui s’inscrivent dans la durée. On pense à Roosevelt comparant la situation du pays à celle d’une nation en guerre et exigeant les pleins pouvoirs (ce qui lui vaut d’être accusé d’être un dictateur). Plus généralement, la crise interroge la conception de la démocratie : plus respectueuse des équilibres institutionnels et de la diversité des opinions ou plus efficace ?
    • soit la crise se traduit par une accélération des phénomènes d’alternance au risque d’entraîner d’incessantes variations des politiques économiques… ou au contraire une capitulation de la volonté politique devant les contraintes ou les sacro-saintes lois du marché.

Bref,
la réponse à la crise est-elle un test, un révélateur
de la santé de la démocratie ? Celle-ci a-t-elle
des réponses spécifiques à apporter ?
Plus généralement est-elle mieux armée
pour prévenir les crises et y apporter des réponses
appropriées. Là encore, la réponse diffère
sensiblement selon qu’on aborde la crise des années
30 (" La crise économique, acte d’accusation du
libéralisme ", S. Berstein) ou celle des années
80 (une démocratie consolidée ?).

I.
Au lendemain de la Première Guerre mondiale, l’impossible
retour à la démocratie libérale


" Une époque est morte [et pourtant…]
nous nous pressons de reprendre le fil de notre vie au point
oû nous l’avons laissé ".
J.M. KEYNES


A. La crise de reconversion à
l’économie de paix, un tournant plus ou moins bien
négocié


1. Le maître-mot des élites dirigeantes : " Back to Normalcy "


Dans la culture politique du temps, la démocratie
libérale est associée au libéralisme
économique. Il faut donc démanteler l’appareil
" mixte " ou " paritaire " d’économie
dirigée mis en place pendant la guerre. Cette attitude
qui repose sur la conviction que la guerre n’a été
qu’une parenthèse à refermer au plus vite
est particulièrement marquée aux Etats-Unis
où elle occupe une place centrale dans la campagne
électorale de 1918 (avec la question de la ratification
du traité de Versailles et de l’adhésion à
la SDN). C’est une des clefs du succès des Républicains
.
Cette politique se heurte toutefois à des oppositions,
d’autant que les démocraties sont confrontées
à l’ampleur des problèmes liées à
la reconversion.


2. Dérèglement économique et ampleur
des aspirations sociales :


Un peu partout, on assiste à d’énormes problèmes
posés l’abandon des productions de guerre et la reconversion.
Ils sont particulièrement accusés dans les
pays comme l’Italie dont le décollage économique
était récent . L’État se détourne
de toute politique sociale alors que les attentes sont considérables,
que des promesses ont été faites et qu’un
vent nouveau souffle de Russie. L’aspiration à la
démocratie sociale prend alors différents
visages :

  • Le plus concret : la hausse des effectifs syndicaux , la multiplication des conflits (la red scare et les Palmer Raids aux EU, le trienio bolchevik en Espagne, les grèves de cheminots et les manifestations du Ier mai 1919 en France autour de la journée de 8 heures (accordée la veille par Clemenceau !), les occupations d’usines et d’exploitations agricoles en Italie).
  • paradoxalement, la mutation réformiste est aussi accélérée  : les plus modérés, associés aux gouvernements d’Union nationale, déplorent l’abandon d’un interventionnisme qui corrigeait les effets jugés dévastateurs du capitalisme libéral et préfigurait la démocratie sociale . Pour la première fois, la CGT se dote d’un véritable programme économique, placé sous le signe de la socialisation. En Angleterre, le Labour demande plus de démocratie, par des nationalisations et une réforme fiscale.
  • dans le patronat, en particulier en Allemagne, certains industriels audacieux sont sensibles aux vertus de l’organisation et de la cogestion. C’est par exemple le cas de Walther Rathenau, un des maîtres d’œuvre de l’économie de guerre, PDG d’AEG et fondateur avec Hugo Preuss du parti démocrate (DDP : Deutsche demokratische Partei) avant d’être assassiné en juin 1922 pour avoir signé le traité de Versailles .
  • La guerre, surtout perdue, a suscité uns relation ambiguë à la modernité, mêlant haine des valeurs humanistes et libérales et exaltation du progrès technique (exemple des fururistes italiens), au nom d’une démocratie "régénérée ".
    o Le cas allemand est particulièrement éclairant. La crise de l’aprés-guerre accélère la segmentation et la polarisation de la société et la tendance à rejeter la modernité - ou du moins à vouloir en récupérer certains éléments pour mieux retrouver les sources de l’Allemagne authentique. C’est la "révolution conservatrice", ce "préfascisme allemand" dont Louis Dupeux n’hésite pas à dire qu’il incarne la contre-idéologie dominante de l’époque . Les nazis vont évidemment puiser dans ce formidable "laboratoire d’idées" . La figure de proue de cette nébuleuse idéologique est un écrivain berlinois, traducteur de Maupassant et de Dostoïevsky, Arthur Moeller van den Bruck. Volontiers classé parmi les "littérateurs décadents" avant 1914, il incarne, après la guerre, cette contre-culture d’une droite convaincue qu’il faut "culbuter" les "constructions intellectuelles" qui minent l’Allemagne depuis les Lumières. Il publie en 1922 le Troisième Reich ou Dritte Reich, un ouvrage foisonnant de prophéties et de visions apocalyptiques qui eut un grand retentissement, surtout après la mort de son auteur (suicide en 1925). L’ouvrage comporte une série de chapitres qui éclairent le projet d’ensemble : "Révolutionnaire", "Réactionnaire", "Conservateur ", "Socialiste, "Prolétaire", "anti-Libéral" et "Démocrate", la vraie démocratie étant l’intégration de l’individu dans la communauté et la "participation du Peuple à son destin". Le "Troisième Reich" doit réconcilier le passé de la nation et son avenir. L’autre grand maître à penser de la "Rc", c’est Oswald Spengler, souvent présenté un peu rapidement comme un prophète du déclin. Si Le Déclin de l’Occident, conçu en 1911, se voulait un avertissement contre la folle menace de la guerre, dans Preussentum und Sozialismus (1920), il étale son mépris pour la République de Weimar et invite l’élite de la classe ouvrière et les conservateurs à unir leurs forces contre l’ennemi commun - le libéralisme et le capitalisme : "L’Angleterre intérieure" - pour créer un État de type prussien : Les ouvriers doivent répudier le marxisme et son pseudo-égalitarisme et les conservateurs doivent accepter l’ère des masses, la démocratie, mais une démocratie "à la prussienne", fondée sur le sens du devoir et sur l’esprit de sacrifice.

    3.
    Typologie des capacités de réaction des
    démocraties

oDans
deux pays, là où la subversion sociale est la
plus menaçante et où ses bases sociales sont
fragiles, la démocratie ne survit pas à la crise
 :
> En Italie, les difficultés accusent la fragilité
" originelle " de la démocratie, en particulier
la distance entre la classe politique et la population et
l’impuissance de l’État : instabilité ministérielle
et laisser faire (politique de Giolitti) sur fond de grèves
et de troubles agraires. L’État libéral s’efface
derrière les acteurs proto-politiques, laissant face
à face le mouvement ouvrier et paysan et les Chemises
noires préparant ainsi la voie à la marche sur
Rome de 1922.
> En Espagne, où la secousse est aussi de grande
ampleur (grève générale de 1917, occupation
de terres…), la Couronne (Alphonse XIII) et l’oligarchie
(y compris la bourgeoisie catalane) peuvent s’appuyer sur
la fidélité de l’armée et font appel
au pronunciamiento du général Primo de Rivera
( 1923). Celui-ci rétablit l’ordre par quelques mesures
sociales puis par la répression. Il brise ainsi les
espoirs de tous les intellectuels qui, comme Ortega y Gasset,
espéraient ancrer l’Espagne dans la démocratie.
Toutefois, la reprise en main autoritaire se veut modernisatrice.
Cette " molle dictature " favorise l’essor des classes
moyennes, en particulier universitaires, suscitant l’émergence
d’une nouvelle opposition démocratique qui contribue
au discrédit de la monarchie et à la remise
en cause de l’hégémonie des forces traditionalistes,
amplifiant ainsi la fragmentation idéologique dont
l’Espagne va souffrir pendant des décennies.
o Dans les démocraties anciennes, des réponses
sont rapidement apportées qui assurent à la
fois le maintien de l’ordre et l’affirmation des principes
démocratiques :

  • En Grande-Bretagne, la journée de 8 heures est adoptée en mars 1919 et l’État commence à répondre aux demandes de nationalisation dans le secteur minier où le morcellement joue contre la stabilité de l’emploi. En 1920, on étend la législation sociale à tous les types de travailleurs manuels. Cela n’empêche pas les grèves du 1er mai 1920 d’être très dures et la répression relativement brutale, mais pour l’essentiel on en revient à la vie démocratique dès la fin de l’année.
  • La politique novatrice de Wilson est systématiquement démantelée au nom des principes libéraux. La jurisprudence de la Cour Suprême, présidée par W. Taft à partir de 1921, va dans le même sens : au nom de "l’activisme judiciaire" , elle invalide la loi sur le travail des enfants (1918) et s’oppose à toute réglementation des salaires féminins (arrêt Adkins vs Children’s Hospital, 1923). Quant au gouvernement, il s’efface derrière les special interests : les barrières douanières sont relevées (Fordney-Mc Kumber Act, 1922), la législation antitrust oubliée et l’impôt sur le revenu comme le taux d’escompte abaissés pour favoriser l’investissement et la consommation. "The business of America is business" répète à l’envi Silent Cal, le président Coolidge, fier d’affirmer ainsi son inaction.
    o En Allemagne, la crise économique vient mêler ses effets à une crise plus globale, issue des circonstances de la défaite. Là aussi, le nouvel État, en quête de légitimité, alterne concessions pour gagner les ouvriers à la République (accord tripartite du 13 novembre 1918 sur la journée de 8 heures ; finalité sociale affichée dans le marbre de la constitution de Weimar en juillet 1919 ) et répression pour ne pas s’aliéner le Mittelstand (rôle des Corps francs).


    B. Face aux crises des années
    20, la difficile quête de l’efficacité


    1. Des crises économiques et financières
    apparemment mal comprises :


    Les élites politiques font preuve d’un manque de
    lucidité qui aggrave souvent les crises. Pourquoi
     ? il est aujourd’hui classique d’incriminer la formation
    juridique et universitaire qu’ils ont reçu ; en France,
    les 3/4 des parlementaires sont des juristes et ne maîtrisent
    absolument pas les questions économiques. Peu on
    eut l’occasion de se frotter comme le polytechnicien Louis
    Loucheur au monde de l’entreprise . Au mieux, ont-ils acquis
    une compétence sur le terrain, comme Étienne
    Clémentel, " licencié en droit et en
    lettres ", devenu ministre du Commerce et de l’Industrie
    pendant la guerre et qui a été gagné
    aux thèses rationalisatrices et modernisatrices,
    prônant un État " incitateur " sans
    grand succès après-guerre .
    Dans ces conditions, les élites se nourrissent de
    mythes ; l’attachement à la monnaie forte et aux
    grands équilibres résument un credo libéral
    simpliste ; l’idéalisation de l’avant-guerre - la
    Belle Epoque ! - se traduit par la volonté de rétablir
    coûte que coûte les conditions d’une prospérité
    devenue illusoire. En France, on reconstruit avec les Réparations
    des usines à l’identique, en Angleterre, on fait
    du retour à la convertibilité-or de la £
    (acquis en mai 1925, à la parité de 1914)
    l’horizon de toute la politique économique, sacrifiant
    par une politique déflationniste d’une grande brutalité
    l’industrie à la finance.


2. Des capacités d’adaptation empiriques


Il n’y a pas de politique cohérente. Les décrets-lois
en France permettent des interventions mais limitées,
sélectives, les crises étant toujours considérées
comme passagères. La vieille thèse de l’assainissement
naturel fait des ravages, théorisée aux États-Unis
par l’inamovible secrétaire au Trésor des administrations
républicaines, Andrew Mellon : c’est le liquidationnisme,
tout un programme !


3. Deux choix clairvoyants


o En 1923, l’Allemagne s’enfonce dans la crise financière
la plus grave de son histoire. Une inflation vertiginieuse
que l’État a laissé se développer à
la fois parce qu’il y trouve son compte ( se libérant
à bon compte de la dette intérieure) et parce
qu’il en fait la preuve flagrante de l’insolvabilité
de l’économie allemande et, plus largement de l’ordre
international issu de Versailles (résistance passive
du chancelier Cuno). Au contraire, rompant avec un nationalisme
aveugle et contre-productif, le nouveau chancelier, Gustav
Stresemann fait preuve de lucidité (" Messieurs,
le Mark est mort ", 26 septembre 1923). Une lucidité
rendue possible par l’appui conjoint des milieux économiques
- qui ont déjà largement tiré parti de
l’inflation - et de la finance internationale, mais qui ébranle
la cohésion nationale et éloigne durablement
les classes moyennes de la démocratie.
o En France, où on s’était longtemps payé
de mots, la stabilisation monétaire de 1926, acquise
par Poincaré par le simple retour de la confiance (pas
d’emprunt international ! Le caractère spéculatif
- et politique - de l’inflation française est une évidence)
ouvre un grand débat monétaire : faut-il revaloriser,
revenir au franc-or de 1914 (thèse défendue
par François de Wendel, membre du comité des
Forges, régent de la Banque de France, mais surtout
député de droite ; il faut préserver
les intérêts des rentiers ; la bataille du franc,
c’est une nouvelle bataille de la Marne écrit-on alors
dans la presse !) ou faut-il au contraire simplement stabiliser,
une position partagée par la plupart des industriels
et des dirigeants de grandes banques et par le gouverneur
de la Banque de France, Emile Moreau. Cette politique réaliste,
qui préserve l’avenir est retenue par les services
du ministère des Finances (Jacques Rueff alors jeune
inspecteur des Fiances) qui s’emploient à convaincre
Poincaré. Malgré ses réserves initiales,
celui-ci, instruit par l’exemple anglais , choisit le réalisme
et c’est la première et lourde dévaluation du
25 juin 1928 , une mesure dont Alfred Sauvy dit qu’elle constitue
un " îlot de raison dans un océan d’erreurs
".


II. La crise
des années 30, la démocratie libérale menacée
(" La crise économique, acte d’accusation du libéralisme
", S. Berstein)


La crise économique n’est évidemment pas la
seule composante de la crise des années trente, mais
elle en est l’origine et elle agit comme un révélateur
et, souvent, un accélérateur d’une décomposition
du tissu social et d’une remise en cause radicale des valeurs
de la démocratie.


A. Le choc de la crise : des sociétés
tétanisées


1. Un désastre économique et social


Au delà du Krach boursier, des faillites et de l’effondrement
des échanges internationaux, ce sont les effets sociaux
qu’il s’agit de privilégier : le chômage, la
chute du niveau de vie, la précarité et le déclassement
(réel ou redouté). Le choc est d’autant plus
brutal que les sociétés occidentales entraient
alors, à la suite des États-Unis, dans l’ère
de la consommation et que les discours, relayés par
la publicité, présentaient l’avenir comme une
immense corne d’abondance, prête à déverser
sur le monde ses bienfaits . Les classes moyennes sont souvent
les plus sensibles à l’image du progrès que
véhiculent les media et la publicité... mais
que ses aspirations à la consommation de masse soient
frustrées et elles vivront de façon particulièrement
angoissante la peur de l’avenir et du déclassement.
Plus généralement, la culture et la consommation
de masse deviennent la cible des ressentiments des groupes
sociaux restés sur la touche .
o Cas espagnol ? La seconde République subit de plein
fouet la crise mondiale, l’Espagne étant exportatrice
de produits miniers et agricoles, alors même que le
renversement des flux migratoires renforce les tensions sur
le marché de l’emploi (821 000 chômeurs en juin
1936) ; les grèves et les tensions dans les campagnes
- avec les nombreuses occupation de latifundias - ont indiscutablement
contribué, après 1933, à la radicalisation
de l’opinion et des partis (PSOE, CEDA).
o Cas britannique ? Une crise modérée sur fond
de dépression chronique : les Gloomy thirsties sont
sans doute moins sombres qu’on ne l’a écrit, à
la suite d’André Siegfried, mais le pays n’en compte
pas moins 2,7 M. de chômeurs, en août 1931, au
plus fort de la crise, essentiellement dans les staple industries
qui avaient fait la grandeur de l’économie victorienne
. Celle-ci affecte surtout les depressed areas, le sud du
pays de Galles, le Lancashire, le Tyneside ou la région
de Glasgow… On estime à plus de 10 M. le nombre
d’Anglais qui vivent dans la précarité dont
la moitié dans la pauvreté absolue . A l’inverse,
le niveau de vie moyen s’est sensiblement élevé
dans les années 30.
En tout cas, la brutalité du choc s’explique aussi
par l’absence de tout véritable filet de sécurité
 ; même en Angleterre, malgré le National Insurance
Act de 1911, aucun système d’assurances ou d’assistance
sociale ne s’avère capable d’endiguer le déferlement
de la misère. Il s’agit bien d’une véritable
crise de société.


2. La radicalisation des comportements et des opinions
 :


o Aux États-Unis, l’optimisme des années 20
cède la place au désespoir : la natalité
chute et la cellule familiale est ébranlée alors
que la fermeture de nombreuses écoles jettent des milliers
d’enfants sur les routes. Le nomadisme s’ajoute au chômage
pour poser aux villes d’insurmontables problèmes malgré
les centres de secours et les soupes populaires. Le progrès
devient une illusion dans un monde dominé par la lutte
pour la vie (Horace McCoy, They Shoot Horses, Don’t They,
On achève bien les chevaux, 1935). La remise en cause
du système américain se retrouve même
au cinéma, avec le succès du film noir, version
inversée du rêve américain (Howard Hawks,
Scarface, Le Balafré, 1932), la vogue des comédies
loufoques (screwballs comedies) qui se moquent volontiers
du comportement des nantis (Frank Capra, Mr Deeds Goes to
Town, L’Extravagant Mr Deeds, 1936) et l’apparition de véritables
films sociaux (Mervyn LeRoy, I am a Fugitive from a Chain
Gang, Je suis un évadé, 1933).
o Le cas français : il y a bien une crise de confiance
de la démocratie qui se traduit par un pessimisme qu’illustre
alors les écrits de Valéry comme ceux de Bergson.
Du premier Regards sur le monde actuel (1931), proclame la
faillite de l’intelligence alors que le second, dans Les deux
sources de la morale et de la religion (1932), souligne les
effets nocifs du progrès technique. On sera sensible
au fait que le pacifisme aveugle comme le malthusianisme sont
des expressions de cet ébranlement des valeurs et le
personnel politique est atteint : Joseph Caillaux écrit
qu’il faut enchaîner le Prométhée de la
science alors que P.-E..Flandin consacre un ouvrage à
la " surproduction intellectuelle " !.
o Le cas allemand : la Kulturkrise se traduit par un rejet
amplifié de la modernité. La vitalité
culturelle moderniste propre à Weimar (expressionnisme,
Bauhaus…) avait déjà suscité une
"contre-culture de réaction", autour du combat
contre la "décadence" et l’esprit "non
allemand" (undeutsch). Est rejeté tout ce qui
peut, dans la culture moderne, fragmenter l’homme et aller
contre la Deutsche Bewegung . On débouche sur l’exaltation
"néo-romantique" de valeurs spécifiquement
allemandes : le Volk et la "communauté du peuple"
(Volksgemeinschaft), l’État , l’instinct , la femme
, la jeunesse , l’armée et le monde rural … Ce
"désenchantement du monde" n’est pas propre
à la droite passéiste et nietzschéenne
 : on le retrouve dans la "Montagne magique" de Thomas
Mann ou chez Bertold Brecht ou Gottfried Benn. Ce dernier,
médecin et poète expressionniste, souligne l’opposition
entre l’utilitarisme optimisme américain et la profondeur
psychique de "l’homme spirituel". C’est cette critique
radicale du matérialisme qui explique son soutien aux
nazis en 1933. L’habileté du national-socialisme c’est
d’avoir su faire l’amalgame de ces différents ressentiments.
En 1928, Himmler et Rosenberg fondent l’"Union de Combat
pour la culture allemande" et commencent à dénoncer
à travers une série de conférences itinérantes
le "bolchevisme culturel" (Kulturbolschevismus),
c’est-à-dire aussi bien les manifestations "juives",
"nègres" ou "dégénérées"
de l’art d’avant-garde que la littérature pacifiste
ou, plus largement encore, toutes les perversions "occidentales"
de la culture allemande.
En définitive, la crise économique approfondit
les fractures : elle n’a d’effet désastreux que quand
elle attaque un organisme affaibli…


3. Quelle attitude face à la crise ? Dans un premier
temps, l’impuissance caractérise les gouvernements
démocratiques


Ces gouvernemnts ne comprennent pas les origines de la crise
et multiplient les réponses inadaptées, héritées
du passé, accentuant souvent le mal Hoover, Brüning,
MacDonald, Laval, même combat ? La réalité
est plus complexe, mais l’opinion considère à
chaque fois qu’ils ont failli et va les sanctionner.
o En Allemagne, le chancelier Brüning [mars 1930-mai
1932], dépourvu de majorité parlementaire, gouverne
avec le seul appui d’Hindenburg et de ses tout-puissants conseillers
(Otto Meiner, le secrétaire à la Présidence,
ou Von Schleicher). Les mesures qu’il prend par décrets
(diminution des traitements des fonctionnaires, augmentation
des impôts…) amplifient la crise : en mars 1932,
il y a 6,3 millions de sans-emploi, soit un salarié
sur trois et quatre ouvriers sur dix, auxquels s’ajoute un
chômage partiel souvent considérable (30% dans
les mines, 40% dans le textile). Seuls un tiers de ces chômeurs
bénéficiaient des secours prévus par
la loi de 1927 sur l’assurance-chômage. Si on tient
compte des secours distribués par les Lander ou par
les municipalités, il reste cependant 800 000 personnes
- et 2 millions avec leurs familles - qui ne vivent que d’expédients...
o Aux États-Unis, la politique des demi-mesures d’Hoover,
en partie dictée par sa conception des mécanismes
institutionnels, est voué à l’échec.
Il lance un programme fédéral de travaux publics
(Boulder Dam), il favorise l’émission monétaire
et le crédit (Glass-Steagall Act, 1932) et vient en
aide aux institutions financières (Reconstruction Finance
Corporation, 1932), une mesure tardive et qui surtout confortait
l’opinion dans l’idée que les Républicains incarnaient
la Business Administration. Hoover, malgré ses velléités
d’intervention, est perçu comme un do-nothing, insensible
à la détresse populaire parce qu’il ne fait
rien pour secourir les nécessiteux au nom de l’équilibre
budgétaire, de la responsabilité constitutionnelle
des autorités locales et des devoirs de la charité
privée.
o En France, une prospérité euphorisante se
prolonge jusqu’à la fin 1931, tirée par les
exportations (que la stabilisation de Poincaré a favorisées)
et par une politique originale de dépenses publiques
. Face à une crise d’ampleur inégalée,
mais discutée , les réponses sont particulièrement
peu appropriées, obsédées par le rétablissement
des grands équilibres. La politique de déflation
culmine avec les décrets-lois Doumergue (avril 1934)
et Laval (juillet 1935), deux épisodes révélateurs
de la carence de la culture économique des élites
de la nation.
o En Angleterre, la politique de Mc Donald et de l’influent
chancelier de l’Echiquier, Philip Snowden, est d’abord caractérisée
par son refus d’agir, malgré la pression de certains
membres de son parti, comme Oswald Mosley.
o Au plan international, les démocraties qui dans un
bel enthousiasme avaient " banni la guerre à jamais
" en 1928 se révèlent incapables de faire
taire les égoïsmes nationaux, qu’ils s’expriment
à travers le repli sur des zones d’échanges
privilégiés (Conférence impériale
et Préférence impériale), la fermeture
des marchés (protectionnisme) ou les guerres monétaires.
Rien ne l’illustre mieux que l’échec début 1934
de la conférence de Londres, torpillée par Roosevelt
qui, en pleine négociation annonce la dévaluation
de 41% du $ !


B. La démocratie en péril
 ?


Partout, la démocratie est contestée, accusant
un déficit d’efficacité et de légitimité.
Selon les pays, il va s’agir d’attentes nouvelles ou, au contraire,
de rejet de la démocratie. Sur " une échelle
de Richter " des secousses qui ébranlent celle-ci,
on distinguera différents modèles nationaux,
en opposant quelques grands cas de figure.


1. En Allemagne, la démocratie balayée


La politique de Brüning amplifie l’agitation sociale
 : les tensions s’exaspèrent et tournent souvent à
la violence et aux combats de rue , dans la confusion la plus
grande, communistes et nazis n’hésitant pas à
mener certaines grèves ensemble comme celle des transports
publics berlinois en 1932. Le parti qui capitalise sans doute
le mieux les mécontentements, c’est le KPD, dont la
progression électorale est constante… et inquiétante
. Reste que l’"irrésistible montée de l’électorat
brun" frappe les contemporains. Le désarroi des
classes moyennes a été depuis longtemps mis
en avant par les sociologues comme par les historiens . Artisans,
commerçants, paysans, petits patrons, menacés
de plus en plus par la prolétarisation, coincés
entre la grande bourgeoisie nantie et la classe ouvrière
puissamment organisée, révoltés contre
un État "marxiste" accusé de vouloir
leur disparition, déçus par l’impuissance des
partis de droite traditionnels, se seraient ralliés
activement ou passivement aux nazi.s Le NSDAP, parti des classes
moyennes ou parti du peuple tout entier ? Les études
électorales avancent prudemment voulant éviter
de procéder par réification de modèles
explicatifs posés a priori comme opératoires.
En définitive, les deux variables les plus déterminantes
sont d’ordre géographique et religieux alors que l’approche
sociologique est plus délicate et ses conclusions plus
aléatoires. Le NSDAP a d’abord rallié nombre
d’électeurs des partis concurrents : un électeur
nazi sur deux serait ainsi un transfuge des partis de droite
traditionnels. Il faut encore prendre en compte les votes
des femmes et des nouveaux électeurs, attirés
par un parti plus jeune et plus militant . L’implantation
géographique est sensiblement plus importante dans
les petites villes et dans les campagnes et les déterminations
religieuses sont évidentes : le vote nazi est massivement
protestant . Par comparaison, les conclusions sociologiques
paraissent plus fragiles : le lien entre le vote nazi et l’appartenance
au monde du commerce et de l’artisanat est évident
mais, la corrélation entre les "cols blancs"
et les nazis est beaucoup plus tenue, malgré la multiplication
des " appels aux classes moyennes ". Quant aux quartiers
populaires, ils restent fidèles aux partis ouvriers,
y compris quand le chômage est très élevé
 : C’est dans les régions à plus fort taux de
chômage qu’ils ont leurs plus mauvais résultats.
Un chômeur sur huit seulement apporte sa voix aux nazis
 ! Il n’y a donc pas de lien mécanique entre les deux
courbes ascendantes si souvent rapprochées .
En Allemagne, la démocratie est bien balayée
par la crise, mais il est vrai que l’assise de la République
de Weimar était particulièrement fragile, rejeté
ou acceptée du bout des lèvres par les forces
conservatrices (armée, justice administration, Mittelstand),
mais souffrant aussi de discrédit auprès de
ceux qui auraient du la soutenir, les élites cultivées
. La politique de Brüning a éloigné de
la démocratie parlementaire une bonne partie de l’opinion
allemande de plus en plus acquise à l’idée que
la solution à la paralysie des institutions est un
régime fort. Le régime de Weimar est-il mort
de ses propres faiblesses ? Certes, les éléments
d’un système autoritaire faisaient partie intégrante
de la constitution, avec l’article 48, dont ont abusé
les derniers chanceliers de Weimar, mais la volonté
des agrariens et des industriels d’éliminer la gauche
("coup d’État du 20 juillet" ) et de mettre
fin à l’expérience dirigiste de Schleicher ont
joué aussi un rôle déterminant.


2. Des tentations antidémocratiques vite surmontées
dans les vieilles démocraties


o Aux États-Unis, la renaissance du populisme agrarien,
l’engagement des intellectuels ou la poussée de xénophobie
" nativist " révèlent l’ampleur du
traumatisme, mais la crise politique est limitée : le
parti communiste ne dépasse pas 12 000 adhérents,
même s’il dispose d’une audience certaine parmi les
intellectuels (John Steinbeck, Erskine Caldwell, John Dos
Passos ou Richard Wright comptent parmi ses "compagnons
de route"), et le parti socialiste souffre aussi du discrédit
général qui atteint les idéaux collectivistes
associés par beaucoup d’Américains à
l’Europe et à son cortège de misère.
Depuis que l’IWW a été décapité,
le syndicalisme incarné par la vieille AFL, surtout
tourné vers les ouvriers qualifiés, contribue
aussi à intégrer le monde du travail à
l’ordre capitaliste et à discréditer la lutte
des classes au nom de l’individualisme, de l’égalité
des chances et du "partage du gâteau".
o En Angleterre, malgré les longs cortèges de
chômeurs (hunger marches de 1929, 1930, 1932, 1934 et
1936, culminant avec la célèbre marche de la
faim de Jarrow-on-Tyne, le 5 octobre 1936), les partis extrémistes
ne sortent pas non plus de leur marginalité. Le parti
communiste ne dépasse pas 15 000 adhérents à
la veille de la guerre, même s’il a pu obtenir un élu
en 1935 en Écosse. Toutefois, la fascination pour le
modèle soviétique est manifeste parmi les intellectuels
(étudiants de Cambridge comme Guy Burgess, vieux militants
fabiens comme Beatrice et Sidney Webb ou G.B. Shaw) ; La British
union of Fascists (BUF), fondée en 1932 par une ex-étoile
montante du parti travailliste en rupture de ban, Edward Mosley,
a connu un certain succès au début de la décennie
, mais elle s’est déconsidéré en provoquant
une série de bagarres dans Londres (dont la "
bataille de Cable Road " en novembre 1936) et perd le
soutien du Daily Mail de Lord Rothermere. De plus, le retour
d’une relative prospérité, après 1935,
sape son recrutement. Quand la guerre éclate, la BUF,
malgré le relatif succès de sa campagne pacifiste.
ne dépasse pas 23 000 adhérents.
o En France, on assiste à la montée d’une extrême-droite
xénophobe, antisémite et batailleuse, profondément
hostile à la démocratie parlementaire . Puisant
au terreau du nationalisme fermé de la fin du XIXe
siècle, séduite par les formules fascistes italiennes,
elle montre sa force, mais aussi ses limites lors du 6 février
34 et contribue, par les menaces qu’elle fait planer sur la
République à ce que celle-ci s’adapte…Quant
aux grèves de mai-juin 36, loin de présenter
un caractère révolutionnaire, elles soulignent
plutôt les attentes réformatrices du monde du
travail qui craint qu’une manœuvre politicienne - une
nouvelle " union des centres " - ne le prive de
" sa " victoire.

C.
La démocratie étend ses domaines d’action


1. Une exigence : s’adapter, trouver des solutions à
la crise :


La crise suscite une intense réflexion qui contribue
à la fois à renouveler et à approfondir
la culture démocratique.
o En Angleterre, les idées de Keynes font leur chemin,
même si il fallut un certain temps pour digérer
la Théorie générale qui paraît
en 1936 et que le gouvernement n’en tient aucun compte . Face
aux Conservateurs au pouvoir depuis 1931 , un groupe de pression
s’est constitué qui appelle de ses vœux une intervention
plus décidé pour corriger les déséquilibres
de la croissance, c’est le Political and Economic Planning
dont l’audience reste limité, mais qui a mis le doigt
sur le fossé nord-sud (North-South divide). Au sein
même du parti conservateur, une minorité est
acquise à certaines réformes : elle s’est retrouvée
un temps autour du Next Five Years Group, fondé en
1935 autour du jeune députe de Stockton-on-Tees, Harold
Macmillan .
o En France, les débats et les propositions ne manquent
pas, qu’il s’agisse des réflexions des " libéraux-autoritaires
", comme André Tardieu, sur les limites du modèle
parlementariste , des projets des Jeunes Turcs radicaux avec
Pierre Cot, Jean Zay ou Mendès France, des projets
dirigistes des experts (le groupe X-Crise de Coutrot et sa
synarchie , les réflexions des patrons modernistes
) des planistes, réunis autour de la " Révolution
constructive " (Claude Levi-Strauss ou Georges Lefranc)
ou de René Belin dans la CGT, etc. Des hommes venus
d’horizon différents qui envisagent des réformes
de structures et auront quelquefois la tentation de les mettre
en place sous Vichy (les jeunes cyclistes face aux Vieux romains
…) et des idées dont beaucoup ne voient le jour
qu’avec le programme du CNR et la reconstruction .
o Aux Etats-Unis, Roosevelt s’entoure d’un Brain trust d’universitaires,
économistes de Columbia ou juristes de Harvard dont
les avis, pour relancer l’économie, divergent. Les
premiers (Raymond Moley, Rexford Tugwell ou Adolf Berle Jr.),
les Planificateurs, privilégient les mesures structurelles
 : il s’agit de favoriser la consommation au détriment
de l’épargne par une redistribution des revenus. Cette
politique, impliquant une réglementation étatique
de l’économie, prime entre 1933 et 1935. Au contraire,
les seconds, les Conjoncturistes, comme Felix Frankfurter,
sont plus sensibles à la "régulation"
par les dépenses publiques et prônent le déficit
budgétaire pour "réamorcer la pompe"
(pump priming), une politique d’orientation keynésienne
qui semble prendre le dessus à partir de 1935 quand
s’impose dans le Brain Trust un banquier de l’Utah, Marriner
Eccles. On a pu alors parler d’un Second New Deal, même
si continuent de se côtoyer mesures inflationnistes
et dirigistes.


2. Une intervention croissante de l’État


La crise, par son ampleur, semble condamner le libéralisme
et donner raison à Keynes qui, dès 1926, plaidait
pour La fin du laisser-faire. On peut distinguer différents
registres :
o Agir sur le conjoncture pour relancer l’économie

  • par la monnaie : l’État réamorce la pompe et utilise la dévaluation pour relancer le crédit
  • par la consommation (politique de reflation ou du pouvoir d’achat du Front populaire… mais celui-ci, prisonnier d’une véritable néo-orthodoxie financière, subit la dévaluation et recule devant la fuite des capitaux)
    o Agir sur les structures pour planifier la croissance et rendre la société plus égalitaire
  • aux EU, relance par les investissements, mise en cause du capitalisme sauvage (Big Government face au Big Business : SEC, FDIC, NLRB, etc.
  • en France… un net déficit d’imagination : de rares nationalisations, plus politiques qu’économiques, pas de véritables grands travaux.
    o La connaissance de John M. Keynes reste encore incertaine, mais progresse toutefois. Roosevelt ne l’a pas lu, mais peut compter sur ses conseillers ; Léon Blum découvre indirectement la Théorie générale par l’intermédiaire d’un de ses conseillers, Georges Boris, dans l’été 1937.


    3. Modification du fonctionnement des institutions


    Les pratiques s’infléchissent dans un sens qui accuse
    la personnalisation du pouvoir :

  • renforcement
    de l’exécutif :
    o En France, s’il y a bien un mouvement pour la réforme
    de l’État (voir supra), ce sont surtout les résistances
    qui frappent ; il suffit d’évoquer l’échec
    de la petite réforme proposée par Gaston Doumergue
    en 1934 ; alors qu’il s’agissait seulement de réaffirmer
    le droit de dissolution, prévu pourtant par les lois
    constitutionnelles de 1875, il se heurte à une telle
    opposition qu’il doit démissionner en novembre 1934.
    Cela n’empêche pas le Parlement de tolérer
    un recours grandissant aux décrets-lois (1934, 1935,
    1937, 1938). On assiste aussi à l’accélération
    du circuit décisionnel, à l’accroissement
    des services gouvernementaux, avec la création d’un
    Secrétariat général confié à
    Jules Moch, mais cela se traduit surtout par l’entrée
    en politique d’une nouvelle génération d’hommes
    politiques, beaucoup plus au fait des questions économiques.
    C’est, par exemple, le cas de Paul Reynaud, avocat de formation,
    mais dont l’intérêt pour les questions économiques
    et financières remonte à 1919. Ministre des
    Finances dans le gouvernement Tardieu en 1930, il condamne
    les 40 heures, trouve la dévaluation insuffisante,
    entre dans le gouvernement d’Union de Daladier, assumant
    à partir de novembre 1938 la responsabilité
    d’un plan de redressement destiné à préparer
    le pays à la guerre.
    o Aux Etats-Unis, la Cour suprême, dominée
    par les conservateurs, n’apprécie guère les
    initiatives du New Deal. Ses membres, nommés pour
    la plupart par les présidents républicains,
    sont résolument conservateurs . Au nom d’une interprétation
    stricte de la Constitution, les juges s’appuient sur le
    Xe amendement pour invalider le NIRA (mai 1935) puis l’AAA
    (jan. 36). Roosevelt trouve dans cette résistance
    l’occasion de sortir de l’immobilisme et, alors que la reprise
    économique paraît encore incertaine, de relancer
    le New Deal. (loi Wagner, Social Security Act…). Réélu
    triomphalement en novembre 1936, il engage un bras de fer
    avec la Cour, proposant soit d’augmenter le nombre de juges
    soit de mettre à la retraite les plus âgés.
    C’est un tollé dans le pays, les "neuf sages"
    jouissant d’un énorme prestige. Roosevelt perd une
    partie de son crédit dans cette opération
    manifestement partisane et doit reculer : l’équilibre
    institutionnel ne sera pas modifié. Toutefois, la
    Cour suprême a compris la leçon : avant même
    que Roosevelt ne puisse nommer des juges libéraux
    - pour cause de décès ou de démissions
    - elle infléchit ses arrêts : l’activisme judiciaire
    s’efface derrière la " réserve ",
    défendue par les libéraux. Au total, La ténacité
    de Roosevelt et le recul de la Cour Suprême, ralliée
    à la Broad interpretation de la Constitution, se
    traduisent par le transfert de nombreuses responsabilités
    à Washington, de la lutte contre le chômage
    à la réglementation économique, au
    détriment des États et des collectivités
    locales. L’administration fédérale s’étoffe
    avec la multiplication des agences fédérales
    et la constitution d’un Executive Office qui regroupe les
    différents assistants présidentiels, des chefs
    de bureaux qui ont un accès permanent au Bureau Ovale
    et doublent, dans le cadre du Brain Trust, les Secrétaires.
    Le nombre des fonctionnaires fédéraux est,
    en sept ans, multiplié par deux (250 000 en 1940
    et 1 million si on inclut ceux des États). La Maison
    Blanche devient le centre de l’activité politique.
    Non seulement Roosevelt encourage énergiquement les
    Congressmen à légiférer dans le sens
    de sa politique mais il ne recule pas devant les vetos et
    a de plus en plus recours aux Executive orders, véritables
    décrets présidentiels. Roosevelt dictateur
     ? L’accusation, souvent portée par ses adversaires,
    prête à sourire eu égard à ce
    que vit alors l’Europe continentale. Il ne fait cependant
    guère de doute qu’il a imposé, dans des circonstances
    exceptionnelles et grâce à son charisme, un
    glissement significatif et durable de l’équilibre
    institutionnel en faveur de la Présidence. Ses successeurs,
    loin d’inverser la tendance, assureront définitivement
    le triomphe de l’Imperial Presidency.

  • La personnalisation
    passe aussi par l’apparition de nouveaux moyens de dialoguer
    avec l’opinion : l’usage des medias par Roosevelt (fireside
    chats) inaugure une nouvelle ère, celle de la politique
    spectacle. La crise a favorisé l’émergence
    d’une démocratie directe qui repose sur un rapport
    intime avec le détenteur de l’autorité. Investi
    par le peuple, celui-ci retrouve les accents protecteurs
    du père et du guide, des traits considérés
    à tort comme propres aux régimes autoritaires.

  • Parallèlement, on assiste à la démocratisation des relations sociales :
    o Les syndicat deviennent des partenaires reconnus dans la gestion du social (les accords Matignon, la loi Wagner et le big Labor …) : apparition des délégués du personnel, conventions collectives (la première loi est de 1919 !), paritarisme … des principes plus que des pratiques avant 1945.
    o En contrepartie s’affirme aussi le poids grandissant des lobbies économiques, en particulier aux États-Unis (Roosevelt avait dû faire face à l’American Medical Association, quand il avait voulu faire adopter une assurance universelle ; à la veille de la guerre, le Congrès envisage de réglementer l’activité de ces groupes de pression).


III.
Face à la crise des années 70-80, la démocratie
semble beaucoup mieux résister


A. Le choc de la crise


1. Les différences avec la crise de 29 sont manifestes

o Les
symptômes diffèrent profondément : il
y a d’apparentes similitudes avec la crise de 29 (la marée
noire du chômage, la multiplication des faillites, la
récession boursière , la longueur de la dépression…),
mais les manifestations de la crise récente sont insolites
 : la production ne s’est pas écroulé (grâce
à la vigueur des services), les échanges internationaux
résistent ( 2 cassures 1975 et 1981/82, mais aussi
2 booms en 1976 et 1984) alors que la hiérarchie des
puissances est modifiée (percée du Japon et
des NPI). Surtout, la crise récente, par sa durée,
accentue les disparités : une société
duale voit le jour (" en avoir ou pas… du travail
" !).
o Les origines des 2 crises ne sont pas identiques : certes,
il y a des grippages communs, comme l’épuisement de
la consommation de masse et des gains de productivité,
mais bien des facteurs diffèrent : le poids de l’énergie
est considérable, la chronologie des dérèglements
monétaires est inverse alors que la financiarisation
de l’économie s’est accélérée
(spéculation des euro et pétro-dollars…),
le rôle de l’État s’est inversé (du moins
d’État au trop d ’État).


2. La fin d’un monde ?


o Crise ou mutation du capitalisme ? Au-delà des explications
conjoncturelles (" la faute au pétrole, la faute
au dollar "), on mesure qu’il s’agit d’une remise en
question des fondements mêmes de la croissance : fordisme
en question (formation insuffisante, absentéisme, turn-over…),
saturation des marchés, transnationalisation des entreprises...
C’est finalement toute l’organisation des États des
Trente Glorieuses qui est remise en cause par la 3e révolution
industrielle.
o La leçon des années 30 a-t-elle porté
 ? Il n’y a pas de contre-modèle à opposer à
la démocratie libérale, ni même de théorie
économique capable de penser la récession mondiale
dans des termes vraiment neufs . Ni l’extrême-gauche
ni la droite nationaliste n’ont su tirer parti de la crise
. Même au plan international, si les pays en voie de
développement ont pu trouver dans la crise une incitation
à contester plus vigoureusement la DIT et à
plaider pour un nouvel ordre économique , la démocratie
ne cesse d’y gagner du terrain (+ introduction). Quant au
nationalisme économique, il a été définitivement
discrédité par ses effets désastreux
dans les années trente… Même si par démagogie
plus que par conviction, certains États semblent vouloir
y recourir, l’interdépendance des économies
et l’évolution des esprits contribuent au maintien
- voire à l’approfondissement - des cadres du dialogue
(réunions G7, Uruguay Round, accords Jamaïque,
Plaza et Louvre…).
o Bref, plus personne aujourd’hui ne fait de la démocratie,
même formelle, un privilège de riches. Au contraire,
le système de protection sociale mis en place dans
les années trente - et amélioré après
1945 - a permis d’amortir les effets de la crise (indemnités,
allocations familiales, préretraites…) et, même
dénigré par ceux qui en bénéficient,
reste attrayant... pour ceux qui en sont exclus !


B. Un impact limité


1. Les premières réponses : le pilotage
à vue des économies


o Un peu partout, on adopte des politiques de relance fidèles
à l’État-Providence, mais de plus en plus sensibles
au respect des " grands équilibres " : Carter
(avec une nette inflexion en 1979, quand Paul Volcker prend
la tête de la FED), Schmidt (1974-1982, avec, là
aussi, un virage libéral après 1976), Callaghan
(1974-1979), Chirac (1974-1976)…
o Ces politiques de régulation conjoncturelle limitent
la brutalité du choc, mais ne favorisent pas un véritable
assainissement.


2. Workfare contre welfare : un changement de cap se dessine
à l’orée des années 80


o Crise de l’État-Providence, crise de la démocratie
d’intégration ? (un triple déficit, d’identité,
de légitimité et d’efficacité ; le monétarisme
de Milton Friedman ; la théorie de l’offre - supply
side economics - et les vertus de la déréglementation…)
o Une véritable révolution intellectuelle qui
est née, vers 1978 (Proposition 13 ), dans les nouvelles
classes moyennes, salariées et urbanisées .
La défense des libertés individuelles, du travail
et du mérite, de l’esprit d’entreprise se substitue
à la démocratie participative, à l’éloge
de la protection et de la sécurité, plaçant
au centre l’individu et sa volonté d’homme libre ("
God intends us to be free ", Reagan).
o Deux expériences néo-libérales aux
bilans nuancés : celle de Tchatcher, plus dogmatique
(bien qu’elle s’inscrive assez largement dans la continuité
de celle d’Edward Heath), celle de Reagan qui semble inverser
les priorités du New Deal, mais débouche sur
une politique plutôt empirique voire contradictoire
( keynesiano-militarisme, maintien des filets de sécurité..)


C. Démocratie ou pensée unique
 ?


1. Heurs et malheurs de la démocratie moderne


o La démocratie ne semble pas menacée par la
langueur durable des économies, malgré l’exacerbation
des passions nationales (de Thatcher à Le Pen, deux
variantes du national-populisme ? L’extrémisme du second
ne disqualifie pas totalement la comparaison : il s’agit bien
d’exploiter un certain nombre de peurs ou de rejets : l’establishment
ou la " bande des quatre "., l’Europe…).
o L’exemple de la transition démocratique espagnole
est éclairant : malgré le marasme économique,
il n’y aucune polarisation de l’électorat, au contraire
le PCE s’effondre et le reclassement centriste du Partido
Popular laisse orphelin les nostalgiques du franquisme).
o Y a t-il une exception italienne ? L’économie souterraine
a permis d’amortir le choc de la crise, mais elle participe
d’un système caractérisé par la corruption,
(tangenti, les pots-de-vin), le clientélisme (la lottizzazione
) ou la multiplication des pouvoirs occultes (loge P2, etc.).
La crise a rendu plus urgente une réforme des institutions
et des pratiques politiques qui reste encore à faire
en 1989.


2. Crise du syndicalisme et mutation du socialisme

  • Le recul du syndicalisme est manifeste, mais relève de causes complexes : démobilisation des travailleurs ou affrontement avec les pouvoirs publics (le taux de syndicalisation aux Trade Unions est passé de 54,6% en 1979 à 35  % en 1988 grâce à la " Dame de fer "), montée de l’individualisme ou affirmation de formes de luttes alternatives, comme les cobas, les comités de lutte en Italie.
  • Deux expériences politiques, fruits de l’alternance, marquent les années 80 :
    o La voie française : " changer la vie " ou " moderniser la France " ? De l’expérience keynésienne et interventionniste (81-83) au recentrage libéral (réhabilitation de l’argent, de l’entreprise…).
    o En Espagne, la priorité est aussi accordée à la modernisation, qu’elle soit politique, économique ou morale.
    o " There is no alternative " disait Maggie ? La formule est évidemment excessive, tant les expériences anglo-américaines sont difficilement exportables. Il reste deux grands modèles, le modèle anglo-saxon le modèle rhénan .
    3. Crise ou affaiblissement de l’idéal démocratique  ?
    o Toutefois, s’il n’y a pas eu d’" effet Tina ", la stabilité politique est remarquable en ces années de crise : l’exceptionnelle longévité de Kohl (1982-1998) ne fait pas oublier celle des autres chefs d’État ou de gouvernement, Tchatcher (1979-1990), Mitterrand, Gonzalez (1982-1993)ou Reagan, voire Craxi (1983-1987). Cette stabilité s’accompagne du renforcement de l’autorité gouvernementale provoquant un nouvel affaiblissement des institutions parlementaires au profit de l’exécutif (ou comment moins d’État se traduit par plus de gouvernement !).
    o La pression grandissante des opinions publiques (sondages omniprésents, rôle des médias comme faiseurs d’opinion et des conseillers en communication…) contribue à limiter les risques, les initiatives et à niveler les politiques.
    o Le désenchantement politique, cause ou conséquence de la stabilité politique ? La question de l’abstention, comme révélateur des dysfonctionnements de la démocratie moderne, est ainsi posée. Le développement du communautarisme peut difficilement compenser ce déficit de citoyenneté .
    o L’ultime frontière : les démocraties, terres d’exclusion ? (société duale, quart-monde, minorités ethniques, question méridionale en Italie ou en Espagne). La démocratie libérale peut-elle (ne pas) être une démocratie sociale ? Comment concilier les exigences contradictoires de la solidarité et de la responsabilité  ?
    La démocratie ne semble plus pouvoir être menacée  : elle a traversé l’épreuve et a même vu en 1989 s’effondrer le " bloc communiste " sous les coups d’une crise qui ne semblait pas menacer aussi brutalement le système . Certains ont vu dans cet effondrement du système communiste " la fin de l’histoire "  : pour Francis Fukuyama, la démocratie libérale, indissolublement liée à l’économie de marché, constitue l’horizon indépassable des sociétés modernes .
    On s’est souvent demandé si la démocratie libérale n’était pas un privilège de riches ? Un "luxe " , voire un handicap pour des pays engagés dans une politique de modernisation accélérée  ? La thèse a pu justifier toutes les dérives autoritaires et contribuer à l’aveuglement ou à la complaisance des intellectuels sur les " manquements à la démocratie " (Alain Peyrefitte sur la Chine). Or, la leçon du siècle finissant est sensiblement différente… Seules les sociétés libérales ont une capacité d’innovation et d’adaptation leur permettant d’assurer les conditions de la croissance  ; seules les sociétés démocratiques peuvent assurer équitablement le partage de ses dividendes.
    Triomphe de la démocratie à l’épreuve des crises ? L’historien, toujours prudent, sait qu’en ce domaine, rien n’est jamais définitif et peut observer qu’elle est moins menacée aujourd’hui par une contestation radicale que par une lente désaffection, peut-être tout aussi mortifère


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